LE SCHISME SUR LA COTE
une revanche, et pour la prendre, une occasion. Voici celle qu'il choisit.
Ce qui suit est un abrégé du récit du P. Joseph Grégoire, que Mgr Canoz avait placé à la tête du district du sud.
Le roitelet paraver devait célébrer le mariage d'un de ses enfants. Selon l'usage, il annonça la chose dans tous les villages, et les principaux habitants furent invités à assister à la cérémonie. Le mariage devant être béni par un prêtre schismatique, les fidèles ne pouvaient y faire acte de présence; mais l'influence de la caste, la crainte des persécutions, étouffèrent la voix de la conscience, et plusieurs promirent de se rendre à l'invitation du chef. Encouragé par ce premier succès, ce méchant homme ne se proposa rien moins que de précipiter dans le schisme les chrétiens de toute la côte. Il fit venir cinq prêtres schismatiques; le mariage fut béni par eux. Pour relever l'éclat de la cérémonie on engagea les services des bayadères de la pagode voisine, et on leur assigna une place d'honneur en présence du Saint des saints! Suivirent les festins, qui furent de véritables orgies. Dans l'ivresse générale toutes les passions se déchaînèrent; des harangues incendiaires furent applaudies ; on jura fidélité au chef; un plan d'attaque, combiné avec une astuce diabolique, fut mis à exécution.
Au même jour et à la même heure, Punicaèl, Patnam, Manapade, les autres villages de la côte, se mirent en révolte. C'était un soulèvement général. On ferme les églises ; on insulte les chrétiens qui veulent rester fidèles; on pille leurs maisons; on les chasse de la caste.
Les plus habiles manœuvres furent employées par les révoltés pour gagner à leur parti les magistrats et leur entourage. Lorsqu'ils crurent avoir réussi, ils intentèrent un procès contre les prêtres catholiques: c'étaient des intrus, des fauteurs de troubles et de divisions, qu'il fallait expulser. Quatre cents soi-disant témoins s'offrirent à déposer contre eux. Les magistrats allaient prononcer une sentence de condamnation, quand Dieu permit que l'iniquité se mentît à ellemême.
Croyant que le plus sûr moyen de hâter cette sentence était de fomenter de nouveaux désordres, les meneurs du parti envoyèrent des émissaires dans l'intérieur des terres pour exciter les chrétiens sanars à la révolte ; en même temps, sur la côte, tous les moyens furent mis en œuvre pour attiser le feu de la discorde. A Punicaél, l'effervescence ne connut plus de bornes. La mort de deux chrétiens dévoués à la bonne cause fut résolue, et deux assassins soudoyés à cet effet. Une bande d'émeutiers parcourut les rues et livra les maisons au pillage. Ce n'était pas encore assez : afin qu'il fût bien avéré que les missionnaires et ceux de leur parti étaient la cause de tous les désordres, les schismatiques mirent eux-mêmes le feu à leur propre église. Cet excès d'astuce les perdit. Leurs ruses infernales furent éventées. Des preuves accablantes, confirmées par l'aveu des coupables, déroulèrent devant la justice une longue chaîne de complots et d'actes criminels. Les meneurs furent chargés de fers et condamnés aux galères. Heureusement pour eux, le P.Louis Verdier.qui venait de remplacer le P.Grégoire,
MANAPADE, LE 2 MAI 1S54.
voulut bien s'interposer en leur faveur et réussit à obtenir leur grâce.
Ainsi finit cette tempête, plus terrible, dit le P. Grégoire, que toutes celles qui avaient précédé. Elle avait sévi pendant deux ans ( 1 849- 1 85 1 ). Les missionnaires, fidèles à leur poste, en avaient soutenu la violence avec le courage et la résignation que les hommes de Dieu puisent au pied de leur crucifix.
Avant de quitter le district du sud, nous raconterons un fait postérieur de quelques années, où le démon du schisme se trouva aux prises avec la Reine du ciel.
L'église de Manapade est, depuis 1581, en possession d'une relique insigne de la vraie Croix, don précieux du P. Claude Aquaviva, cinquième Général de la Compagnie de Jésus. Depuis lors aussi, c'est un usage, dans cette chrétienté, quand vient le 2e jour de mai, veille du jour où l'Église célèbre l'Invention de la sainte Croix, de porter cette relique en solennelle procession. Or, le 2 mai 1854, tandis que la procession défilait dans les rues de la ville, vers quatre heures de l'après-midi, des hordes de schismatiques, conduites par un misérable qui, peu de jours auparavant, avait juré sur le Crucifix qu'il renonçait au schisme pour toujours, se ruèrent sur les chrétiens, s'emparèrent des deux grandes croix d'argent qui marchaient en tête de la procession, arrachèrent les bannières et les oriflammes des mains des enfants, frappèrent à coups redoublés les porteurs du palanquin où était assis le P. Sylvain Laurent, au cou duquel était suspendue la relique de la vraie Croix. Tandis que le Père cherche à protéger les siens, son palanquin lui
est enlevé et porté à dessein devant l'église schismatique. Aussitôt procès est intenté contre les catholiques. Ce sont eux qui ont été les agresseurs, eux qui ont troublé la procession des Goanais, eux qui ont voulu piller l'église de ces derniers. — Vous demandez la preuve ? — Voyez leur palanquin qu'ils ont laissé à l'entrée de notre sanctuaire ! — Telles étaient les charges qui figuraient dans l'acte d'accusation. Le magistrat auquel ce réquisitoire fut remis, reçut en même temps le rapport du P. Laurent qui rétablissait la vérité des faits. Au lieu d'examiner lui-même le cas, il se déchargea de cette affaire sur un de ses subordonnés. Or, ce dernier n'était ni plus ni moins que l'un des complices dans le guet-apens, et se trouvait directement incriminé dans le rapport du Père. «Je saurai bien, dit-il, lui faire expier ses plaintes à mon égard.» Diverses démarches faites auprès de l'autorité, dans le but d'obtenir un arbitre impartial, restèrent sans résultat. N'ayant rien à espérer de la part des hommes, le P. Laurent et le P. Verdier, son supérieur, s'adressèrent au Cœur Immaculé de Marie et s'engagèrent à célébrer un certain nombre de messes en son honneur. Chose remarquable! Ce même magistrat, qui jusqu'alors était resté sourd aux réclamations des missionnaires, non seulement retira la procédure des mains de l'homme à qui il l'avait d'abord commise, mais il désigna, pour faire l'instruction judiciaire, la seule personne en qui les Pères eussent pleine confiance.
Restait à fournir au nouveau juge des preuves manifestes de l'agression des schismatiques. Ceux-ci, bien que déconcertés par la nomination d'un nouvel arbitre,