UN PROTECTEUR AU CIEL
douleur, leur découragement, leur désespoir, surtout dans le Marava. Ils en perdirent la tête, écrit un missionnaire ; et, malgré tous leurs efforts, les Pères eurent à déplorer bien des défections. Pour comble d'infortune, le ciel, dans cette situation critique, parut se tourner contre eux. Le Marava comptait alors six missionnaires. Au fort de la lutte, quatre d'entre eux, les PP. Philippe Galtier, Prosper Bertrand, Vincent H ugla, Joseph Combe, succombèrent en moins d'un an. Seuls les PP. Charles Laroche et Pierre Perrin restèrent debout. Telle était la condition du Marava en
III. C'est quand tout semble désespéré que Dieu se plaît à faire éclater sa puissance. Tandis que les schismatiques célébraient leur triomphe, un astre nouveau venait de se lever au firmament de l'Église, et c'est sur le Marava qu'il allait projeter ses bienfaisantes clartés. Pie IX avait couronné de l'auréole des Bienheureux le martyr Jean de Britto, l'apôtre du Marava.
Ce grand événement fut célébré à Trichinopoly, le 4 février 1854, avec une pompe inouïe dans les fastes de la Mission. Le triduum d'usage fut précédé d'une neuvaine préparatoire. Le jour de la fête, la cathédrale ne put contenir la foule des chrétiens. Le sanctuaire, les piliers de la nef, la voûte même du vaste édifice, avaient disparu sous les décorations. Placée au-dessus de l'autel, au milieu des lumières et des fleurs, l'image du Bienheureux, plus que de grandeur naturelle, attirait tous les regards. L'évêque, revêtu de tous les insignes de sa dignité, entouré de vingt-deux prêtres, présida la cérémonie. Le précurseur et le compagnon
3 l6 DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE II.
d'armes des premiers missionnaires, M. Méhay, qui maniait le tamoul comme sa langue maternelle, avait été invité à faire le panégyrique du Bienheureux. Il y eut des processions où la statue du martyr.magnifiquement enguirlandée et placée sur un sapram ou niche portative, fut promenée en triomphe ; il y eut des illuminations, des feux de joie et, pour couronner le tout, une tragédie tamoule qui mit en scène le glorieux Apôtre confessant sa foi devant les persécuteurs.
Les chrétientés restées fidèles, celles du Marava entre autres, imitèrent l'exemple de Trichinopoly et se placèrent sous la protection spéciale du Bienheureux. Les missionnaires surtout firent appel à sa puissante intercession. Des guérisons miraculeuses accrurent la confiance générale ; cette confiance ne fut pas trompée.
Les chrétiens, que la sentence de la cour de Madras avait déçus dans leurs espérances et complètement démoralisés, reprirent peu à peu courage, lorsqu'ils virent que les missionnaires, au lieu de partager leur abattement, se montraient plus que jamais actifs, travaillaient plus que jamais à bâtir de nouvelles églises et de nouveaux presbytères. La plupart de ceux qui avaient fait défection revinrent repentants. Divers petits procès que les schismatiques suscitèrent et perdirent ; un mal, aussi mystérieux que terrible, qui saisit un des principaux meneurs ; — tourmenté par un feu intérieur qui lui dévorait les entrailles, ce malheureux se roulait dans les convulsions du désespoir : après d'horribles tortures endurées des mois entiers, il expira dans limpénitence, objet de terreur pour toute la contrée ; — les leçons que les missionnaires tiraient de la
LE P. PIERRE PERRIN
vie du B. Martyr qui, disaient-ils, s'il revenait sur la terre, n'aurait garde de se faire schismatique, ne contribuèrent pas peu à relever les courages.
Mais ce n'était là qu'un premier pas. Restait toujours à refouler le schisme, en lui enlevant l'un après l'autre les postes qu'il occupait. Pour en venir à bout, il n'y avait plus qu'un seul moyen : gagner les chrétientés et les amener à se déclarer contre les prêtres schismatiques. « Qu'ils se soumettent au Pape ou qu'ils s'en aillent. » Tel était le mot d'ordre. Quand les chrétiens l'avaient adopté,les missionnaires pouvaient, ce semble, prendre possession d'un presbytère ou d'une église sans s'exposer à une condamnation judiciaire.
Il fallait, pour préparer le terrain, un homme d'un courage et d'une patience à toute épreuve ; assez hardi pour se poser seul en face de l'ennemi et l'attaquer dans ses retranchements; assez endurant pour supporter les privations, les avanies, les échecs. Il fallait surtout un saint qui mît toute sa confiance en Dieu, attendit tout de Dieu ; un saint dont le zèle et le dévouement, contrastant avec l'apathie et l'égoïsme des prêtres schismatiques, feraient impression sur les chrétiens et leur montreraient de quel côté étaient leurs vrais pasteurs. Cet homme, Mgr Canoz le trouva dans le P. Pierre Perrin.
Depuis 1846 le P. Perrin accomplissait des prodiges de zèle dans le Marava. Après avoir vu tomber à ses côtés quatre de ses Frères, resté presque seul, il s'était multiplié lui-même pour tenir tête au schisme alors triomphant. Attirant à lui les populations par l'éclat qu'il donnait aux cérémonies religieuses, il les gagnait
à Jésus-Christ par ses chaleureuses exhortations et par les mille industries que son cœur d'apôtre lui suggérait. Qu'il suffise de mentionner ces grands chemins de croix dont le souvenir est encore tout vivant; émouvantes cérémonies, auxquelles prenaient part deux ou trois mille personnes, parmi lesquelles nombre de schismatiques et même de païens. Au milieu de cette foule compacte le Père, revêtu du surplis et précédé de la croix, parcourait les quatorze stations. Les souvenirs que chaque station rappelle, lui fournissaient des considérations éminemment pratiques : c'étaient autant de méditations entremêlées d'inimitables colloques, qu'il plaçait, tantôt dans la bouche de Jésus-Christ invitant le pécheur au pardon, tantôt dans la bouche du pécheur confessant ses iniquités, exprimant son repentir, implorant miséricorde. A la douzième station, qui rappelle la mort de Jésus-Christ sur la croix, le Père prononçait, au nom de tout le peuple, un grand acte de contrition ; puis, se découvrant les épaules, il se flagellait jusqu'au sang, tandis que la foule émue sanglotait, demandait pardon. Plusieurs, imitant l'exemple du Père, se frappaient impitoyablement. Le résultat de ces scènes touchantes était toujours la conversion de nombreux pécheurs, le retour à l'unité de plusieurs schismatiques, une sorte de transformation de la chrétienté. Témoin des heureux changements opérés par cette sorte de prédication, Mgr Canoz, après sa seconde visite du Marava, en 1857, s'écriait : « Le Marava n'est plus reconnaissable. Quelle piété ! Quelle foi ! Quel empressement ! Quel changement depuis ma dernière visite! Alors on semblait craindre
LUTTES ET CONQUETES
ma présence; aujourd'hui les populations viennent au devant de moi ; je suis partout admirablement reçu, et le nombre des chrétiens est presque doublé. Voilà ce que nous devons surtout à ce bon P. Perrin, et plus encore à ses prières et à sa sainteté, qu'à son zèle et à ses travaux. »
Cependant le schisme avait ses places fortes dans l'est du Marava ; Poulial, Oïcottey, Souranam, Sarougany, Oreiour, lieu du martyre du Bienheureux de Britto, étaient autant de citadelles qui paraissaient inexpugnables. Le P. Perrin s'établit à Nemeni, à une demi-lieue de Poulial et à trois ou quatre lieues d'Oicottey. Là, il prie, il souffre, il prêche ; surtout il déploie toute la splendeur du culte religieux, et réussit, par ce moyen, à faire le vide dans l'église de Poulial dont l'entrée lui était fermée. Un grand nombre de schismatiques, attirés d'abord par l'éclat des fêtes qui se célébraient à Nemeni, touchés ensuite des prédications de l'apôtre et de ses tendres invitations, se déclarèrent catholiques.
A Oïcottey la résistance fut beaucoup plus opiniâtre. Le zélé missionnaire multiplia les assauts ; le Ciel lui-même se mit de la partie. Vers la fin de septembre 1857, et dans le courant d'octobre, des grêles de pierre, un feu mystérieux, des pluies torrentielles s'abattirent sur ce malheureux village et en firent un amas de ruines. Le choléra éclata à diverses reprises et fit de nombreuses victimes. A chaque retour de ces fléaux, le Père recevait un nouveau message : « Venez bénir nos maisons ; notre prêtre nous a abandonnés ; venez consoler nos mourants. » Le Père accourait
aussitôt au devant de ces fils prodigues ; il écoutait leurs assurances de repentir, leurs promesses d'abjurer le schisme; il se portait auprès des malades, délivrait aux mourants ce qu'il appelait « des passe-ports pour le Ciel signés du Sang de Jésus », ensevelissait les morts, s'offrait lui-même en victime à la justice divine, multipliait enfin ces actes d'héroïque dévouement qui composent la trame de sa vie ('). Chaque visite du Père était bientôt suivie de la cessation du fléau. Alors on se réconciliait ; on donnait des gages de fidélité; la paix semblait assurée; mais de la part des chefs la réconciliation n'était que simulée. Le fléau disparu, les premières impressions affaiblies, ils soufflaient à nouveau le feu de la discorde et faisaient retomber dans le schisme une partie de la population. Telle était la force des liens dont le démon avait enchaîné ses victimes ! Cette alternative de révoltes et de soumissions continua jusqu'au jour où le P. Perrin, victime luimême de son dévouement, alla recevoir la récompense de ses travaux.
Pendant que le P. Perrin, de son poste de Nemeni, combattait en héros et en saint contre les schismatiques de Poulial et d'Oicottey, le P. Edmond Favreux, autorisé par Mgr Canoz, avait répondu à l'invitation des chrétiens de Souranam et pris possession de leur église. Le coup était hardi, d'autant que si le Père avait pour lui l'immense majorité de la population, il avait contre lui, non seulement le prêtre goanais de Poulial qui s'attribuait l'église de Souranam, mais
i. Voir la Vie du P. Pierre Perrin, par le P. Saint-Cyr.
LES CONQUETES
encore quelques chefs entêtés dans le schisme. Le goanais porta plainte devant le sous-collecteur de Maduré, et celui-ci décréta que le P. Favreux devait être expulsé, au besoin, par la force. Le Père, devançant l'arrivée de la police, expédia un courrier au P. Trincal qui résidait à Maduré. Le P. Trincal porta l'affaire devant le collecteur, qui suspendit l'arrêt de son subordonné et appela la cause à son propre tribunal. En attendant, le P. Favreux, aidé du P. Perrin, qu'il avait invité, put célébrer en grande pompe la fête de Saint-Jacques, qui est la grande fête de Souranam. Pendant les huit jours que dura la solennité, le prêtre schismatique logeait devant l'église, à la belle étoile. Le P. Perrin terminait quelques jours après sa belle carrière (19 août 1858).
Sur ces entrefaites, le P. Castanier fut nommé Supérieur de la mission du centre. Le P. Castanier, c'était une légion. Général et soldat, c'est lui qui va diriger l'attaque contre l'ennemi, qui, plus que tout autre, paiera de sa personne, et d'abord, dans l'affaire de Souranam.
Le collecteur de Maduré, après examen de la chose en litige, avait annulé le jugement de son assistant. Grande alors fut la joie des chrétiens ; mais elle ne fut pas de longue durée. Le prêtre de Poulial en appela de la sentence du collecteur devant le grand juge, et ce dernier condamna le P. Favreux. Dire la consternation et surtout l'exaspération des fidèles à cette nouvelle est chose impossible. Ils allaient faire un mauvais parti aux gens de la police venus pour expulser le P. Favreux ; heureusement le P. Castanier intervint ;
Le Maduré. — I.
déférant à son invitation, ils se calmèrent, et, d'après le conseil du même Père, ils firent appel à la suprême cour de Madras.
A dire vrai, les missionnaires, le P. Castanier luimême, n'étaient pas sans appréhension sur le résultat de ce dernier appel. Madras, on s'en souvient, avait, dans une autre circonstance non moins critique, prononcé un jugement qui équivalait à une condamnation. Le suprême tribunal allait-il se déjuger lui-même ? On espérait pourtant. Depuis la suppression, alors récente, de la Compagnie des Indes, le gouvernement anglais était entré dans une voie plus libérale. De plus, l'un des trois juges qui composaient la haute cour, était un ancien juge de Maduré à qui la position des missionnaires et celle de leurs opposants étaient parfaitement connues, et qui s'était jadis montré favorable aux premiers. En outre, le P. Castanier avait bien préparé son dossier, et l'homme auquel il avait confié la défense des intérêts catholiques, était le premier avocat de Madras. Enfin et surtout, il était entendu que saint Joseph et le Bienheureux Jean de Britto devaient faire de la cause des missionnaires leur propre cause. Tout le Marava était en prière ; car la sentence que Madras allait rendre devait avoir une portée immense.
Après un mois d'anxieuse attente, la haute cour prononça son jugement. La décision du juge de Maduré était annulée, celle du collecteur confirmée, et le P. Favreux remis en possession de Souranam. Le vieux décret de 1 839, qui avait adjugé cinquante églises aux schismatiques, était aboli. En outre, il était signifié à tous les magistrats « que dans toute église
LES CONQUETES
où les missionnaires jésuites seraient introduits, si leur entrée avait été pacifique, l'autorité civile n'avait pas à intervenir ». Les Jésuites et leurs chrétiens, dans leurs plus beaux rêves, n'avaient jamais porté aussi loin leurs espérances. Grâce à la dernière clause du jugement, les chrétiens pouvaient maintenant disposer à leur gré de leurs églises ; les Pères pouvaient en sûreté, non seulement obéir à l'appel des fidèles, mais le provoquer et le préparer par des ligues pacifiques et d'innocents complots. La joie ne connut pas de bornes, et de tous les cœurs des actions de grâces montèrent vers le Ciel.
C'est en se basant sur cette clause, et par une manœuvre dont l'habileté égalait la hardiesse, que le P. Castanier, profitant de l'absence du prêtre schismatique, prit possession de l'église de Poulial. Voici comment.
Le Père vint s'installer à Nemeni, l'ancien poste du P. Perrin, à quelques pas de Poulial, et fit commencer une neuvaine en l'honneur du B. Jean de Britto. Il entra d'abord en pourparlers avec les chefs, dont la plupart étaient déjà gagnés à la bonne cause. A la suite de longues discussions, un plan d'attaque fut combiné. Pour l'exécuter il fallait une occasion favorable ; l'absence du prêtre goanais, qui était allé présider une fête dans un autre village, fournit cette occasion. On savait que les affidés, désignés par lui pour garder l'église, abandonnaient leur poste un peu avant le jour. La clef du lieu saint, que le catéchiste avait coutume de placer sous son chevet, avait été soustraite furtivement. Au jour convenu, de grand
matin, le P. Castanier et quelques douzaines de chrétiens étaient sur pied. Tandis que ses gens, postés de distance en distance, surveillent les mouvements de l'ennemi, le Père, enveloppé d'une couverture de laine brune, s'avance à pas de loup dans les ténèbres. Arrivé à l'entrée de l'enclos, il voit les gardiens qui sont encore à leur poste, et reste à l'affût. Bientôt les gardiens se retirent. Le Père avait des intelligences dans la place; il est introduit ; les clefs de l'église lui sont remises, et la cloche appelle les chrétiens à la prière. Grand émoi dans le camp ennemi. Les cris et les injures ne font aucune impression sur le Père. On n'ose employer la force ; ce serait se compromettre avec les autorités; et, de plus, le Père est protégé par la masse des chrétiens. De part et d'autre on rédige des rapports et des procès verbaux; en attendant, des jours se passent et le Père garde sa conquête. Deux missionnaires, appelés par lui de Maduré, arrivent sur les lieux. Le dimanche suivant, l'office divin est célébré avec un éclat qui ravit les multitudes accourues des environs. Un sermon chaleureux du P. Castanier achève de gagner les hésitants. Restait le prêtre goanais avec quelques meneurs; mais que pouvaient-ils faire ? Le collecteur de Maduré, informé du fait et de ses circonstances, déclara que, tout s'étant passé conformément à la décision de la haute cour, les Pères ne devaient pas être inquiétés. La conquête de Sarougany fut moins dramatique. Là se trouvait un vieux prêtre moitié paralytique, que des contrariétés et des mécomptes avaient plongé dans une noire mélancolie. Mal vu de ses supérieurs, il était encore tyrannisé par ses propres adhérents,qui
LES CONQUETES
percevaient en son nom les revenus du domaine attaché à leglise et le laissaient presque mourir de faim. Le P. Castanier, après avoir assuré la conquête de Poulial, s'était établi à Sousseiperpatnam, village voisin de Sarougany. Là encore, à force d'adresse, d'énergie, surtout de patience, il s'attacha les personnages les plus influents. Il gagna même celui qui avait le plus travaillé en faveur du schisme. Ce dernier succès décida la victoire. Sur l'avis de cet homme, qu'il regardait comme son meilleur ami, le prêtre goanais signa un acte par lequel il livrait au P. Castanier l'église de Sarougany avec ses dépendances.
C'est ainsi que tombèrent ces trois citadelles du schisme : Sarougany, Poulial et Souranam. Le mouvement était donné ; Oïcottey et d'autres villages se soumirent pareillement, et les missionnaires eurent la joie de voir environ quinze mille schismatiques rentrer dans le bercail de l'Eglise : magnifique triomphe dont ils rapportèrent la gloire, après Dieu, au grand saint Joseph et à l'Apôtre du Marava. Mgr Canoz voyait déjà poindre le jour où sa juridiction serait reconnue à Oreiour, qui garde le tombeau du Bienheureux Jean de Britto, et dans tout le Marava, lorsqu'un nouveau concordat, conclu entre Rome et le Portugal, dont nous parlerons au chapitre suivant, arrêta l'élan donné, et remplaça l'ère du schisme par celle de la double juridiction.
IV. Tout en luttant contre le schisme, les missionnaires ne perdaient pas de vue les pauvres païens. Si le petit nombre des ouvriers, que la mort décimait sans cesse; si la nécessité où ils étaient de porter leurs
efforts ailleurs et de sauver avant tout les chrétiens, ne leur permit pas d'entreprendre sur une vaste échelle la conversion des infidèles, du moins ils leur créèrent des asiles où nombre d'entre eux trouvèrent, avec des soulagements matériels, la connaissance du vrai Dieu. Nous nommerons quelques-unes de ces maisons de salut.
Trichinopoly avait son hôpital-catéchuménat. «C'est un filet pour prendre les païens, disait le P. Sales, et Dieu se plaît à y amener de gros et bons poissons. Les malheureux viennent nous demander l'aumône, et ils trouvent, outre ce qu'ils demandent, une aumône spirituelle plus précieuse que celle qu'ils cherchaient. » Le même Père cite quelques exemples.
Un païen, vellage de caste, arrive à Trichinopoly, avec un enfant de neuf ans. Ce païen tombe malade ; il se présente à l'hôpital ; on l'instruit ; on le baptise ; il meurt. L'enfant est baptisé à son tour et s'attache au service des Pères.
Une païenne de Maduré vient frapper à la porte de l'hospice ; elle porte dans ses bras deux enfants dont l'un est mourant. Le petit moribond reçoit le baptême du consentement de la mère, et s'envole au ciel.
Un vallouver, ou prêtre des parias, avait deux enfants; l'un et l'autre tombèrent malades.et tous les sacrifices qu'il offrit à ses divinités ne purent obtenir leur guérison. Il consentit au baptême de l'un, qui guérit aussitôt, et s'obstina à demander à ses dieux le salut de l'autre ; ses dieux restèrent sourds, et, au grand regret des parents, l'enfant mourut. Mari et femme se dirent alors : « Nous sommes bien fous de servir des
HÔPITAUX-CATÉCHUMÉNATS.
dieux qui ne font rien ou ne peuvent rien pour nous. C'est le Dieu des chrétiens qui est le maître de la vie; soyons donc chrétiens. » Ils se présentèrent à l'hospice catholique, reçurent du Père un crucifix qu'ils installèrent dans leur maison à la place de leurs idoles mises en pièces, furent instruits, baptisés, et devinrent d'excellents néophytes.
Maduré avait son hôpital-catéchuménat, à l'instar de celui de Trichinopoly, servi par les néophytes, avec un dévouement comparable à celui des Sœurs de Charité. « J'en ai un, écrivait le P. Trincal, qui, il n'y a pas encore un an, était plongé dans le paganisme. Venu de fort loin poursatisfaire sa dévotion à la grande fête de la pagode de Maduré, il fut pris dans le filet de la grâce. Il est devenu un frère de charité et un pêcheur d'hommes. Tous les jours il fait sa ronde dans la ville, en quête de quelque pauvre aveugle, boiteux, infirme ou débile, réalisant à la lettre la parole de l'Évangile : Exi in vias et sepes... Le brave néophyte s'adresse à tous ces pauvres abandonnés ; il les invite, il les prie, il les presse ; il les porte dans ses bras. Aucune misère ne le rebute. Dernièrement il ramassa un malade si infect, si repoussant, que moi-même j'avais de la peine à passer un quart d'heure auprès de lui pour l'instruire ; et cependant mon courageux infirmier passait les jours et les nuits à son chevet, l'instruisait, l'aidait à prier, et le préparait de son mieux à la mort de prédestiné qui suivit de près son baptême. »
Au catéchuménat de Maduré se rattachent encore les traits suivants.
Un païen avait été mordu par un de ces affreux ser-
pents dont le venin donne la lèpre. Il eut recours aux médecins et à ses idoles : ce fut en vain. La divine miséricorde le conduisit à l'hospice des missionnaires. Son cœur s'ouvrit à la grâce ; il reçut le saint baptême. Avec le sacrement s'opéra en lui une véritable transformation. Sa piété était ravissante. Il avait un attrait spécial pour le Chemin de la Croix, qu'il faisait chaque jour en versant d'abondantes larmes. Son bonheur était de recevoir le Pain des anges. Sa patience, sa gaieté même au milieu de ses souffrances, faisaient l'admiration des chrétiens. A la fin, ses pieds rongés par la maladie, refusèrent de le servir ; son estomac ne pouvait garder aucune nourriture. Il vit venir la mort avec joie. Etendu sur son grabat, résigné et souriant, il expira en répétant avec amour les noms de Jésus et de Marie.
Marie ne saurait laisser sans récompense le moindre acte de dévotion accompli en son honneur : en voici une preuve. Une chrétienne de quatre-vingt-dix ans avait pour voisine une païenne, de son âge. Les deux bonnes vieilles se voyaient souvent. A chaque rencontre, la femme chrétienne ne manquait jamais de dire : Gloire à la Mère de Dieu ! et la pauvre païenne répétait la salutation : Gloire à la Mère de Dieu ! Elle n'en restait pas moins obstinément païenne, en dépit des efforts que faisait son amie pour la convertir. Celle-ci mourut dans la paix du Seigneur. Quinze jours après, la vieille païenne tomba malade. « Voici mon tour, se ditelle ; je veux aller rejoindre mon amie. » Elle fit appeler le fils de la défunte : « Amène-moi ton gourou pour qu'il me donne le baptême. » Le Père arrive ; la
OKI'HKLINATS.
mourante le reçoit avec joie, répond à toutes ses questions, répète tous les actes qu'il lui suggère, est baptisée et meurt la nuit suivante.
Le P. Trincal avait reçu au catéchuménat un vieux païen qu'il s'efforça en vain de gagner à Jésus-Christ. Après avoir pendant trois mois exercé la patience du Père, ce pauvre homme s'enfuit. Trois autres mois se passèrent, et le Père ne pensait plus à lui, lorsqu'un chrétien vient l'appeler. « Accourez vite, Souami ; un mourant demande le baptême à grands cris. » Le Père accourt. Quel n'est pas son étonnement lorsqu'il se voit en présence de son fugitif qui le prend par la robe, et lui déclare qu'il ne le laissera pas aller qu'il ne l'ait baptisé. Le pauvre vieux était tombé malade et s'était aussitôt senti pressé du désir du baptême. N'ayant personne dans son village, où tous étaient païens, qui pût lui administrer le sacrement, malgré la fièvre et son extrême faiblesse, il s'était traîné la distance de cinq lieues, et la Providence lui avait fait retrouver le P. Trincal.
Trichinopoly et Maduré avaient, outre leur hôpital pour les catéchumènes, leur Asile des Anges Gardiens, c'est-à-dire un orphelinat partagé en deux branches ou familles distinctes : celle des petits garçons et celle des petites filles, entretenues avec les deniers de la Sainte-Enfance. Les missionnaires ne pouvaient assez admirer les moyens ingénieux dont se servait la Bonté divine pour leur amener ces petites créatures, bon nombre desquelles, aussitôt après avoir été régénérées, s'en allaient grossir la famille des élus.
Mais tous les petits moribonds n'étaient pas appor-
tés à l'orphelinat, et les missionnaires devaient s'industrier pour procurer au plus grand nombre possible la grâce du baptême. Deux d'entre eux vont nous dire comment ils procédaient à cet effet. Laissons parler d'abord le P. Trincal.
« Mon métier est celui de baptiseur. A l'aide d'un manuel de médecine je me suis composé quelques médicaments qui, joints à un peu de charlatanisme, m'ont fait une vraie réputation médicale. Mon art s'exerce gratis, et seulement sur les enfants. Il m'en arrive de tous les côtés. Comme il est reçu dans le pays que le médecin bénisse son malade avant de le traiter, personne ne trouve mauvais que j'en fasse autant. Je baptise donc fort à mon aise les petits que je vois en danger de mort. En moins d'un an j'ai ainsi envoyé au Ciel deux cent vingt-sept enfants de païens. J'ai déjà formé trois de mes chrétiens aux mêmes industries et, de leur côté, ils opèrent avec le même succès. Le premier et le plus zélé d'entre eux est un pauvre paria, dont la vie se passe à courir les villes et les villages ; il furète partout, avec un instinct qui lui fait trouver toujours des âmes à sauver. Lorsqu'il peut décider la mère de l'enfant malade, il m'amène l'une et l'autre. Si la mère résiste à ses invitations et que la maladie de l'enfant ne permette pas de délai, il trouve encore moyen de baptiser la petite créature. De temps en temps il me porte la liste de ceux qu'il a ainsi régénérés en Jésus-Christ. Comme quelques-uns guérissent, il ne les perd pas de vue ; il les visite dans ses courses journalières. S'il peut en faire l'acquisition, ce qui arrive assez souvent, vu la misère des parents,