‹ Le MaduréChapitre 13 sur 172 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

l'avertissement qu'il avait reçu de ses supérieurs, en attendant que Rome parlât. C'est ce qu'il fit.

Déjà, en effet, des rapports sur sa conduite avaient été envoyésdans la Ville éternelle ; mais quels rapports ! Le P. de Nobili y était représenté comme un homme qui, aveuglé par un faux zèle, s'était forgé une nouvelle religion, mélange monstrueux de christianisme et d'idolâtrie. Dieu permit que la bonne foi des personnes les plus chères à son serviteur fût surprise par ces relations calomnieuses. Le Père reçut des lettres de son frère, Mgr de Nobili, de son oncle, le Cardinal Bellarmin, qui déploraient sa chute et le conjuraient de rentrer en lui-même et d'avoir pitié de son âme. Le Père Général, de son côté, lui envoya des ordres sévères, mêlés à de paternelles remontrances.

Comment concevoir le martyre ineffable que dut endurer le P. de Nobili à la réception de pareils messages! Cet homme, à qui la soif des âmes rachetées du sang de Jésus-Christ avait fait embrasser un genre de vie dont la seule idée fait frémir la nature ; qui ne l'avait embrassé qu'avec la sanction de l'obéissance ; dont l'apostolat avait été si fécond et si souvent accompagné de faveurs extraordinaires ; cet homme d'un zèle si pur, d'une conscience si droite et si éclairée, trouve des accusateurs parmi ses Frères, et dans ses supérieurs des juges qui le condamnent! Son zèle aurait fait fausse route ; les fruits qu'il a cueillis ne seraient que des fruits de mort ; au lieu de briser les chaînes des malheureux esclaves de Satan, il n'aurait fait que les river plus fortement. Quel glaive enfoncé dans ce cœur d'apôtre ! Que va-t-il faire ? Laissé à lui-

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même il aurait succombé sans doute. Mais Celui qui l'avait jugé digne de participer ainsi à son calice, le soutint de sa grâce. Le P. Robert se jeta aux pieds de son crucifix, unit son martyre à celui de son divin Maître, et, comme Lui, se montra obéissant jusqu'à la mort de la croix. Il répondit à ses supérieurs qu'il allait se conformer à leurs ordres, qu'il suspendait ses excursions apostoliques, qu'il n'admettrait plus de catéchumènes au baptême, et se contenterait de cultiver la chrétienté qu'il avait formée. Ces choses se passaient en 1613.

Cependant il avait beau interroger sa conscience, scruter devant Dieu ses actes et ses motifs, il ne pouvait se reconnaître coupable. Il avait même une telle évidence de la vérité qu'il ne comprenait pas que l'on pût hésiter devant les témoignages qu'il se faisait fort de présenter en sa faveur. Les Pères de Goa l'avaient condamné sans l'entendre. Ou'on voulût seulement lui permettre de se rendre en cette ville pour y défendre sa cause, et il croyait pouvoir promettre qu'elle y triompherait comme elle avait triomphé à Cochin. Mais cette faveur lui fut constamment refusée, sous prétexte que la vérité était connue, et qu'au lieu de la mettre en lumière, de nouvelles discussions ne pouvaient que l'obscurcir. Il crut néanmoins qu'il était de son devoir d'écrire au cardinal Bellarmin et au Général Aquaviva, moins pour défendre sa propre réputation dont il faisait bon marché, que dans l'intérêt de sa chrétienté, fruit à peine naissant qui menaçait d'être étouffé dans son germe. Il leur adressa divers rapports dans lesquels, tout en les assurant de son entière

soumission, il rendait un compte exact de sa conduite et de son ministère.

En 1615, il reçut du Cardinal Bellarmin une nouvelle lettre, bien différente de la première. Son Éminence se déclarait pleinement satisfaite des explications du P. Robert, le consolait de ses peines et l'encourageait à poursuivre son glorieux apostolat. Plus tard le P. Aquaviva lui écrivait pareillement pour lui témoigner sa satisfaction, et lui annonçait une seconde lettre qu'il recevrait par l'entremise du P. Provincial, où il trouverait une réponse conforme à ses vœux. Ce fut la première consolation que reçut le P. de Nobili, après quatre années d'attente, qui avaient été pour lui quatre années d'agonie.

Elle ne fut pas de longue durée. Une nouvelle tempête s'éleva, encore plus violente que la première. Autant l'archevêque Menezes avait été favorable au P. de Nobili, autant son successeur sur le siège de Goa se montra animé de dispositions contraires. De plus, la province du Malabar avait reçu un autre Visiteurdans la personne du P. Palmeiro, prévenu lui aussi contre l'apôtre de Maduré. Le nouvel archevêque manda auprès de lui le nouveau Visiteur, et lui déclara qu'il était résolu de mettre un terme à ce qu'il appelait les scandales de Maduré. Sachant que le P. de Nobili s'était plaint qu'on l'eût condamné sans l'avoir entendu, afin de lui ôter désormais ce recours, il désira que le P. Visiteur le fît venir sur-le-champ ; mais il ajouta que toutes les raisons qu'il pourrait donner pour se justifier ne sauraient ébranler sa conviction, que la condamnation du Père était décidée et que ses supé-

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rieurs feraient bien de le préparer à en entendre l'arrêt.

Cependant la Providence réservait au P. de Nobili une épreuve qui dut lui être plus sensible encore que celles qu'il avait endurées jusqu'alors. Pendant que tant de voix accusatrices s'élevaient contre lui, ses néophytes lui restaient fidèles et prenaient hautement sa défense. Mais Dieu permit qu'il se trouvât parmi eux un calomniateur. Un brame nommé Boniface, à qui le Père avait, pour des fautes graves, interdit pour un temps l'entrée de l'église, s'offrit à déposer contre lui. Poussé par le démon de la vengeance, il chargea le Père d'accusations si atroces qu'elles dépassaient toute croyance. Le malheureux devait se rétracter plus tard et expier cette odieuse calomnie dans les larmes de la pénitence. Quand les esprits sont prévenus ils croient facilement les choses les plus incroyables. La déposition du brame Boniface fut soigneusement recueillie et ajoutée au dossier du P. de Nobili. A l'exception du P. Vico qu'il avait laissé à Maduré, tous ses Frères, ce semble, se tournèrent contre lui. Le P. Palmeiro ne pouvait même souffrir qu'on prononçât son nom en sa présence. Relégué au collège de Cranganore, qu'un ordre du nouveau Provincial, le P.Gaspar Fernandez, lui avait assigné pour séjour, le P. de Nobili, avec une résignation héroïque, adorait les desseins de la Providence, quand il reçut une lettre du P. Palmeiro qui lui ordonnait de se rendre à Goa. Fidèle aux recommandations de l'archevêque, le P. Visiteur ne lui cachait pas qu'il devait s'attendre à une condamnation.

Le Maduré. — I.

Frappé par ses deux Supérieurs, abandonné de ses Frères, le P. de Nobili, au lieu de se laisser abattre, se montre plus intrépide que jamais. Il rédige un nouveau mémoire pour justifier sa conduite et se prépare à partir pour Goa. L'évêque de Cranganore, qui considérait la cause du P. Robert comme sa propre cause, déclara qu'il l'accompagnerait et partagerait, s'il le fallait, sa condamnation.

Arrivé à Goa, le P. de Nobili se présenta d'abord au P. Palmeiro, qui lui fit un accueil glacial. Il voulut parler ; le Père refusa de l'entendre ; il le supplia de vouloir bien au moins prendre connaissance du rapport qu'il avait écrit ; le Père répondit que c'était peine inutile. Touché enfin des larmes du P. Robert qui le suppliait, au nom de Jésus-Christ, de vouloir bien parcourir ces pages où il rendait compte de sa conduite, le P. Visiteur lui promit de les lire. Il les lut, en effet, superficiellement d'abord, et fut tout surpris d'y voir ce qu'il ne s'attendait pas à y trouver. Il les relut, et à cette seconde lecture tous ses préjugés se dissipèrent comme les ténèbres devant la lumière. Alors parut bien la droiture de son âme ; il courut au P. de Nobili et, les larmes aux yeux, lui demanda pardon de la manière dont il l'avait reçu et de ce qu'il appelait ses torts envers lui ; il reconnut qu'il avait été trompé ; « mais, ajoutait-il, je connais maintenant la vérité et je saurai la défendre.» Le P. Palmeiro communiqual'écrit du P. de Nobili à tous les Pères de Goa, et tous déclarèrent, après l'avoir lu, que sa justification était complète. Des deux inquisiteurs de Goa un seul consentit à lire cet écrit, et lui aussi fut convaincu de l'innocence du

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