FETES RELIGIEUSES. ^JJ
et, quand venait une grande fête, ils accouraient de tout le district, au nombre de cinq ou six mille.
Le rôle qu'une église centrale est destinée à remplir est assez bien décrit par le P. Favreux, en parlant de sa grande église de Souranam.
« Dans l'impossibilité où je suis d'atteindre tous mes chrétiens, je m'efforce de les rattacher à ce centre. Ces bons Indiens répondent avec empressement à mon désir. La caste des Sanars a construit pour elle, auprès de l'église, un grand hangar en maçonnerie. Les Paliers se sont déjà imposé cent roupies pour faire les frais de la procession un jour de la neuvaine qui précède la fête de saint Jacques. La caste, dite des Tamoulers, entre dans ce mouvement. Les Odéages, qui sont assez nombreux, se décideront sans doute à les suivre, quand ils verront finir cette église tant désirée, qui pourra contenir 3,000 personnes. Le grand apôtre, patron de Souranam, est vraiment le lien des âmes entre elles et avec le Ciel. Resserrer ce lien, l'étendre, le faire aimer, voilà, je crois, mon premier devoir. »
C'est un beau spectacle, en vérité, que présentent ces églises, centres d'une vaste chrétienté, au retour d'une grande fête. Neuf jours avant la solennité commencent les préparatifs. On plante le grand mât, au sommet duquel flottera le drapeau bénit par le prêtre; on s'occupe d'embellir l'église, de l'agrandir au moyen d'élégants fia?zde/s ou pavillons, élevés devant la façade. On prépare les illuminations, les feux d'artifice ; on approprie, on élargit les sattrams ou hangars, destinés à servir d'abri aux chrétiens venus de loin. Ils arrivent par bandes, dès le premier jour de la neuvaine, pères,
mères, enfants, portant sur leur tête des provisions pour plusieurs jours et leurs ustensiles de ménage. Chaque caste a son hangar, chaque famille son petit coin où elle fait sa cuisine et prend son repos. Durant le jour, on suit les exercices de la neuvaine ; ce sont, outre la messe, des instructions, des prières ou des lectures communes, des chemins de croix. Le missionnaire du lieu est assisté de plusieurs de ses confrères qu'il a invités pour l'occasion. Leur grand travail est celui des confessions. C'est comme un flot qui ne tarit pas ; tandis que les uns se confessent, d'autres, groupés autour d'un catéchiste ou d'un frère de Notre-Dame des Sept-Douleurs ('), font Xaïttam ou la préparation à la confession. Chaque jour de la neuvaine se clôture par une procession aux flambeaux, dont les diverses castes font tour à tour les frais. Au dernier jour a lieu la grande procession, qui prend parfois la nuit entière, et couronne la fête.
IV. En même temps qu'elle s'enrichissait de nouvelles églises, la Mission développait et consolidait les œuvres précédemment établies, surtout ses orphelinats et ses écoles. Jusqu'en 1866 le collège Saint-Joseph était resté en dehors du mouvement qui, depuis dix ans, poussait tous les établissements de ce genre à se rattacher à l'université de Madras. En 1866, pour des raisons que nous dirons ailleurs, l'affiliation du collège à cette université fut résolue. Le nombre des élèves tripla aussitôt, et il devint nécessaire d'agrandir les
1. La Congrégation des Frères de N.-D. des Sept-Douleurs fut fondée en 1850, par le P. Ant. Pereira. Les membres de cette Société font des vœux temporaires dont l'évêque peut les dispenser. Les missionnaires ont trouvé en eux de précieux auxiliaires.
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bâtiments. Le développement donné au collège s'étendit, dans une certaine mesure, aux écoles de la Mission. Les méthodes indiennes d'enseignement, vingt fois séculaires, furent abandonnées; à l'étude du tamoul on ajouta celle de l'anglais. L'instruction, ainsi modifiée, pouvait désormais être poursuivie au collège, où l'on envoyait les enfants qui donnaient les meilleures espérances.
L'œuvre des orphelins se développa à mesure que les ressources fournies par l'œuvre de la Ste-Enfance, devinrent plus abondantes. Les asiles de Trichinopoly et de Dindigul agrandirent et améliorèrent leurs dépendances. Celui d'Adeikalabouram prit des accroissements merveilleux. Le moment est venu de faire connaître cet orphelinat, qui est bien moins l'œuvre des missionnaires que celle de la Providence. Le P. Bossan fut l'instrument qu'elle choisit pour l'établir ; luimême va nous dire les commencements et les progrès de cette œuvre. Nous abrégerons un peu son récit, mais nous nous garderons de rien changer à son style, si touchant dans sa simplicité. Voici ce qu'il écrivait, à la date du 8 août 1 865, au R. P. J.- B. Rouquayrol, alors Provincial de la province de Toulouse :
« En 1852, j'administrais le pangou ou district de Punicaèl, lorsque le gouvernement nous fit cession gratis d'un terrain sablonneux, situé sur les bords de la mer. Je fis exploiter cette mauvaise terre ; on l'entoura d'une haie ; on y planta un millier de cocotiers : vous avez là le berceau de mon orphelinat.
« Je n'avais pas encore entendu parler de l'œuvre admirable de la Sainte-Enfance ; je savais cependant
que dans une contrée voisine, on achetait sans peine de petits enfants païens. Je me sentis alors un désir assez vif d'avoir deux ou trois de ces petits enfants pour en faire des chrétiens d'abord, ensuite des serviteurs. J'en fis l'ouverture à qui de droit ; mais mon idée ne fut pas goûtée.
« Toutefois le sort misérable de ces petites créatures ne me laissait pas en repos. Mon catéchiste me disait que dans un village, voisin de celui que j'habitais, plus de cent petits païens mouraient annuellement de mort violente, soit dans le sein de leurs mères, soit peu d'instants après leur naissance. C'était une épine bien cruelle pour mon cœur de prêtre.
« Les circonstances ayant amené un changement de Supérieur (I), je hasardai une nouvelle instance. Du premier coup j'obtenais ma demande ; j 'étais bien content. C'était en 1854.
« Sans aucun délai, je mis mon catéchiste en campagne. Peu de jours après, j'avais une de ces petites malheureuses créatures tant désirées. Dieu soit béni ! ce sera l'aîné d'une nombreuse famille. Il faut de suite une mère, et la bonne Providence me place sous la main une veuve d'excellente qualité, qui se dévouera volontiers à mon œuvre.
« J'envoie la nouvelle famille se fixer sur le terrain dont j'ai parlé. Mais point de maison, point d'abri; c'était un désert. Nous construisons à la hâte une cabane en feuillage : les œuvres de Dieu ont, en général, un modeste commencement.
1. Le R. P. Verdier fut nommé supérieur du Sud en 1853 ; il succédait au P. Grégoire.
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« Je ne perdais pas de vue mon petit ménage ; mes catéchistes avaient des instructions précises, et secondaient mes désirs. Après quelque temps, j'avais dans ma cabane tout un groupe d'enfants. Bientôt arrive le moment où ses dimensions ne suffisent plus. Je possédais sur le même terrain une étable pour les bestiaux ; au moyen de quelques modifications je la transformai en maison pour mes orphelins, qui étaient arrivés à la trentaine.
« Ici mon œuvre donna de l'ombrage à l'ennemi de tout bien. Mes gens s'étaient procuré, par des moyens légitimes, deux ou trois petits de parents protestants. Procès est intenté à mes catéchistes, qui sont accusés de les avoir volés. Si l'accusation était prouvée, ils étaient passibles de six ans de galères. C'était de nature à nous troubler le sommeil. Le procès suit son cours. En attendant, nos catéchistes sont enfermés dans une étroite prison. Un mois après, la cour déclarait que le crime n'était pas constaté, et mes gens recouvraient la liberté. Nous avions jeté là 300 francs; c'était bien cruel ; mais nous étions fiers de l'issue.
« Le diable ne se tint pas pour battu. Le collecteur de Palamcottah, qui n'était pas notre ami, fut mécontent de la sentence rendue, et en écrivit à l'autorité supérieure de Madras. Nous n'avons pas vu sa lettre; mais voici la réponse qu'il reçut : « Nous ne voyons pas qu'un établissement qui, de sa nature, est une œuvre de charité, puisse troubler la paix publique. Au lieu de le dissoudre, les autorités locales doivent l'encourager et le protéger. » Le collecteur reçut ordre de nous communiquer cette réponse du tribunal de
Madras. Il était bien mortifié, et le diable encore plus.
« L'œuvre marchait donc bien. Mais le moment était venu de séparer les filles des garçons. De plus, le terrain n'était pas suffisant, et il n'était pas possible de l'agrandir.
« Sur ces entrefaites, à quelques milles au nord, un vaste terrain, non pas de première qualité, .mais susceptible d'amélioration, fut mis en vente à un prix très modéré. J'en fis l'acquisition, et nous allâmes nous y établir. C'est là que se trouve aujourd'hui l'orphelinat d'Adeikalabouram, mot qui veut dire la cité de refuge.
« J'ai fait travailler une bonne partie de cette terre. Nous y avons planté environ 2,000 cocotiers, cinq à six mille palmiers et 150 grenadiers. En dehors des produits fournis par d'assez vastes jardins, cette même terre nourrit de grands troupeaux de bœufs, vaches, moutons, etc., commis aux soins des enfants. Tout cela promet sans doute; mais presque tout est encore entre les mains de l'avenir.
« Nous traversons une année désastreuse. La pluie du ciel ne nous arrive plus depuis près de deux ans. Tout périt, plantes et animaux. La volonté de Dieu soit faite !
« Je n'ai encore rien dit de l'habitation. Les enfants, garçons et filles, sont assez bien logés. Votre serviteur ajuste le nécessaire pour se garantir des vents et de la pluie.
« On comprendra sans peine que tant d'acquisitions et de travaux, l'entretien journalier de tout un petit monde, ont dû entraîner des dépenses assez considé-
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rables. Mais la bonne Providence est venue à notre secours. Il y a peu d'années, une personne pieuse m'envoya de France une somme de 25,000 francs, avec une rente viagère de six à sept cents francs. Au moyen de ce secours j'ai pu payer mes dettes.
« J'en viens maintenant au personnel et aux œuvres; c'est de beaucoup le plus intéressant pour un cœur de Jésuite.
« Je commence par faire observer que depuis le commencement de l'orphelinat, plus de 600 de ces petites créatures, arrachées au paganisme, sont allées au Ciel intercéder pour nous. Cette année même, le choléra s'étant abattu sur mes enfants, m'a fait de nombreuses victimes. Que mon cœur était oppressé en voyant partir tant de mes enfants !
« A l'heure qu'il est mes orphelins dépassent la centaine. Il y a 30 ou 35 garçons, et 70 filles environ. Tout ce petit monde, à peu près, est venu du paganisme, et a été retiré de la condition la plus misérable. Ils sont tous élevés aux frais de la Sainte-Enfance. Notre-Seigneur doit regarder d'un œil de complaisance ces pauvres enfants.
« Les aînés ont grandi et se sont établis sur mes terres, tout à côté de moi. J'ai sept nouvelles familles, que j'ai ainsi établies et dotées. Elles ont attiré à elles et retiré du paganisme une partie de leur parenté. Pères, mères, frères ou sœurs, au nombre de 25 ou 30 personnes, ont demandé la grâce du baptême et se sont fixés chez nous.
« Mais quittons les orphelins pour parler d'une autre œuvre qui n'est pas moins chère à mon cœur.
« Il n'est pas rare de rencontrer, sur les chemins publics, de pauvres malheureux presque nus, estropiés, mourant de faim. J'ai pensé que si j'ouvrais un asile à cette classe de personnes, et réunissais ainsi sous mon toit les deux extrêmes de la misère humaine, je pourrais ouvrir le Ciel à un bien plus grand nombre d'âmes. J'ai donc ouvert un hospice. En ce moment il abrite une quarantaine de vieux ou vieilles de toutes les conditions. Là ils se préparent au baptême, puis à une sainte mort. C'est la seule chose que je leur demande. Jusqu'ici pas un n'a résisté à la grâce, et plusieurs sont déjà partis pour le Ciel.
« Un mot sur le mode de recrutement de cette seconde famille, ne sera pas sans intérêt. C'est la Providence qui me les amène, souvent de la manière la plus extraordinaire. En voici un ou deux exemples.
« Un jour je rencontre, non loin de la porte de mon enclos, une pauvre femme étrangère au pays, étendue sur le sable et presque agonisante. Nous connûmes plus tard son histoire. C'était une femme de mauvaise vie, qui venait de Ceylan. Le pilote du bateau qui l'apportait, l'avait, on ne sait pour quelle raison, déposée sur notre rivage, mais assez loin de notre maison. Seule, sans ressources, le corps épuisé par des pertes de sang, elle s'était traînée le long de la côte, l'espace de quatre à cinq milles, et était venue tombera quelques pas de notre porte. Le bon Dieu voulut que je fusse là par accident.
« Une âme à sauver ! me dis-je, en la voyant. Je lui adresse quelques questions; elle détourne la tête. N'importe, je la fais porter chez nous. Le lendemain
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son cœur était changé. Elle me salua affectueusement
dès qu'elle m'aperçut. Bientôt elle reçut le baptême,
et deux jours après elle mourait.
« Voici un autre fait plus récent. J'avais envoyé
mes bœufs dans un village voisin pour une charge de nelloit, ou riz non pilé. Au retour, mon bouvier rencontre un pauvre vieux paria, gisant sur la route et se mourant de faim. « Voici une joie que je puis à peu de frais procurer à notre souami », se dit mon homme. Sur ce, il prend le vieux à deux bras et le charge comme un sac de nellou. Nous nous sommes mis en frais pour styler ce personnage. Enfin, nous avons pu nous assurer qu'il croit tout ce que l'Eglise enseigne, et nous l'avons baptisé.
« Vous pouvez maintenant vous faire une idée de mes vieux pensionnaires. J'ai affecté à leur entretien la rente viagère dont j'ai parlé. Pouvais-je en faire un meilleur emploi ?
« Arrêtons-nous, il est temps. Si on voulait entrer dans les détails, on aurait des traits de piété et de vertu à raconter. Mais dans une même lettre il ne peut y avoir place pour tout. Il faut dire cependant que nous ne visons pas au sublime de la sainteté. Notre but principal est de faire entrer au Ciel le plus grand nombre possible. Tout le personnel de ma famille monte à près de deux cents, tous de bonne qualité.
« Mon rêve, qui ne me quitte pas, c'est d'assurer l'existence de ma chère famille. Or, pour arriver à ce but, il me faut deux conditions : i° encore dix ans de vie ; 2° l'acquisition de quelques rizières. La première condition, Dieu l'accordera ou la refusera, selon
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son bon plaisir. Pour la seconde, il me faut un secours que j'attends de sa divine Providence. »
Dieu accorda, en effet, dix ans de vie au P. Bossan, qui mourut le 27 mars 1875. Par son zèle et ses industries son œuvre ne cessa de prospérer et de s'étendre. Nous aurons encore occasion de parler de ses nouveaux accroissements.
V. C'était bien sans doute de bâtir des églises pour les chrétiens, et des maisons de refuge pour les orphelins et les délaissés. Mais les supérieurs de la Mission' ne devaient-ils pas se préoccuper, avant tout, de lui conserver ses ouvriers, toujours en trop petit nombre, et parmi lesquels la mort faisait tant de victimes? De 1840 à 1858, plus de trente missionnaires avaient succombé, tous dans la force de l'âge, le plus grand nombre d'entre eux, lorsqu'ils débutaient à peine dans la carrière apostolique. Sans doute, on avait fait de sages règlements : les missionnaires devaient être plus prudents, s'abstenir, autant que possible, de faire des courses au milieu du jour, tâcher d'améliorer leur nourriture, leurs habitations, etc. Mais, avec la meilleure volonté du monde, ils se trouvaient souvent dans l'impossibilité de suivre ces prescriptions qui, après tout, étaient des moyens insuffisants pour les préserver de l'épuisement ou de la maladie. Ce qu'il faut à un Européen, surtout à un missionnaire affaibli par un travail excessif et les chaleurs tropicales du pays, c'est un changement de climat, et une atmosphère qui lui rappelle celle de la patrie.
Or, pour trouver ce climat et cette atmosphère, il n'était pas besoin de sortir du territoire delà Mission.
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La Providence, en effet, a placé dans ses limites une partie de cette longue chaîne de montagnes qui, sous le nom de Ghattes occidentales, s'étendent depuis le cap Comorin jusqu'à l'embouchure du Tapti. Sur cette chaîne, en face et à l'ouest de Dindigul et de Maduré, se trouvent les montagnes, dites de Palany. Au sommet, s'élève un vaste plateau ondulé, dont la hauteur est de 2,200 mètres. L'endroit porte le nom de Kodikanel. C'est un pays charmant : doux soleil ; air pur et frais ; printemps perpétuel. Le plateau est coupé d'une multitude de ravins et de vallées, où des ruisseaux, parfois des rivières, roulent leur onde limpide et tombent çà et là en magnifiques cascades. Les plaines, les coteaux sont couverts de verdure ; les vallons, le flanc des montagnes, sont revêtus de plantes grimpantes, de fougères arborescentes, de forêts de rhododendrons, dont quelques-uns, d'une grosseur phénoménale, semblent dater des premiers âges du monde. Ajoutez mille paysages délicieux, mille sites pittoresques, des points de vue d'où l'œil embrasse un champ immense, des rocs qui montent à pic à une hauteur effrayante, des précipices affreux. C'est la grande, la belle nature. En présence de ce spectacle, sur ces hauteurs qui semblent la rapprocher du Ciel, l'âme s'élève spontanément vers son Créateur, et volontiers chante les louanges du tout-puissant Architecte qui posa les fondements de la terre, assit les hautes montagnes sur leurs bases, et produisit, en se jouant, les merveilles de la création.
L'Indien, né dans la plaine, accoutumé à son soleil brûlant, s'acclimate difficilement sur ces montagnes.
L'Européen y respire à pleins poumons et s'y sent revivre. Mais leurs propriétés salubres furent longtemps ignorées, ou du moins inexploitées. Quelques Anglais commencèrent enfin à y bâtir des bangalaws, ou maisons de plaisance, dans le genre des chalets de la Suisse, et firent un grand éloge du climat. C'est aujourd'hui un sanitarium très fréquenté.
L'idée de ménager aux missionnaires une maison de santé sur ces montagnes, était déjà venue au P. Joseph Bertrand, qui s'en exprime longuement dans une lettre écrite après la mort du P.Garnier. Le P. Saint- Cyr, longtemps après, mit cette idée à exécution. Il avait lui-même expérimenté les heureuses influences du climat des montagnes. Envoyé aux Nilguerries pour y rétablir sa santé délabrée, il en était revenu complètement guéri. Profitant du premier voyage qu'il fit en Europe, après sa visite de la mission de Bourbon, il représenta au Conseil de l'œuvre de la Propagation de la Foi l'importance, pour les missionnaires du Maduré, d'avoir un pied-à-terre sur les montagnes de Palany, et obtint une somme considérable pour en faire l'acquisition. Moyennant ce secours, on put acheter, sur le plateau dont nous avons parlé, une maison modeste avec le terrain avoisinant. L'achat eut lieu en 1860. Un Frère Coadjuteur en fut établi le gardien. Le bon frère s'arma de la bêche et de la pioche, planta et greffa des arbres fruitiers, inaugura la culture du thé et celle du quinquina, l'arbre qui% fournit l'écorce dont on extrait la quinine. Surtout il donna ses soins aux ouvriers apostoliques qui venaient à la montagne pour y refaire leur santé. Kodikanel fut, dès
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lors, pour bien des missionnaires, un lieu de salut.
Le P. Saint-Cyr voulut que le nouveau sanitarium fût consacré à Marie. Sur un pic qui s'élève à côté de la maison des missionnaires, il fit bâtir un gracieux sanctuaire dédié à Notre-Dame de la Salette. De ces hauteurs, Marie domine et bénit toute la Mission. Salut des infirmes, c'est d'Elle, plus encore que des salutaires influences de la montagne, que les malades attendent la santé.
VI. Nous aimerions, en terminant la revue de cette période (1858-1873), à faire connaître le nombre exact, année par année, des âmes que les missionnaires retirèrent du paganisme ou de l'hérésie. Malheureusement nos dignes ouvriers laissent trop souvent à leurs Anges Gardiens le soin de faire ce calcul. C'est avec peine que nous avons pu glaner ça et là, dans les souvenirs trop peu nombreux de cette époque, quelques faits isolés et quelques chiffres qui nous permettent, tout au plus, d'arriver à un compte approximatif. Nous dirons néanmoins le peu qui est venu à notre connaissance.
En 1861, l'école de Maduré avait reçu au nombre de ses élèves quelques enfants d'une caste de tisserands, qui s'étaient depuis peu établis dans cette ville. Le contact des enfants chrétiens, le spectacle de leur vie innocente et joyeuse, firent sur les petits païens une telle impression qu'ils demandèrent le baptême. A cette nouvelle toute la caste se soulève; l'école est assaillie; la police, le collecteur lui-même en personne doivent intervenir; la conduite du missionnaire est examinée. C'était le P. Trincal. L'examen prouva
que le souami n'avait pas dépassé les limites de son droit. Le démon, ne pouvant se venger sur le Père, voulut se venger sur les enfants. Les chefs de la caste déclarèrent qu'ils s'étaient souillés, que leurs parents ne pouvaient plus les recevoir chez eux, et ceux-ci durent obéir à cet arrêt. Quelle fut la conséquence ? Les petits catéchumènes revinrent à l'école, reçurent le baptême, vécurent sur les fonds de la Providence, trouvèrent à se marier, et formèrent le noyau d'une chrétienté qui compte aujourd'hui une douzaine de familles, et autant d'essaims de joyeux enfants.
Dix ans plus tard, les Lettres annuelles du Maduré disaient, en parlant du même missionnaire: <dl vient de baptiser 2 1 5 adultes etde fonder deux nouvelles chrétientés. Dans l'espace de huit ans, il lui a été donné de conférer le baptême à 1,600 idolâtres, de bâtir 15 chapelles, et de planter la Croix dans 20 villages. En ce moment il est appelé dans sept à huit localités, par une trentaine de familles désireuses d'embrasser la foi chrétienne. »
Un autre fait, qui date de la même époque (1860), c'est la fondation de la chrétienté de Sattankoulam, dans le district du Sud. Sattankoulam est une ville d'environ 10,000 âmes, qui, en 1860, ne comptait que des païens et des protestants. Le P. Denis Guchen, qui administrait alors la chrétienté d'Anakarey, eut l'idée de se montrer dans cette ville, où il n'avait pas encore mis le pied ; ce fut comme le signal de la descente de la grâce. A la vue du missionnaire un païen entendit comme une voix qui lui dit : Voilà celui que le Ciel t'envoie pour te conduire au salut. Mais le Père n'avait fait que paraître ; le païen se mit à sa pour-
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suite, l'atteignit après sept milles de marche, et ne le quitta pas qu'il n'eût reçu le baptême. D'autres suivirent son exemple; au bout d'un an, le P.Guchen eut le bonheur de baptiser une centaine de catéchumènes. Quelques années après, Sattankoulam était le centre d'une chrétienté qui n'a cessé de se développer aux dépens du paganisme et de l'anglicanisme. Cette chrétienté compte aujourd'hui près de 15,000 néophytes, partagés en trois districts, qu'administrent autant de missionnaires.
Éclairer les âmes et changer les cœurs est l'œuvre de la grâce ; les terres que touche la rosée divine, se couvrent de fruits ; ailleurs le sol demeure stérile. Cette vérité de foi est aussi, pour les missionnaires du Maduré, une vérité d'expérience. Ouvriers dans la vigne du Seigneur, ils plantent; ce qu'ils ont planté ils l'arrosent de leurs sueurs, et souvent l'accroissement se fait attendre. Que la pluie de la grâce vienne à tomber, l'aride désert se change en une campagne fleurie. Pénétrés de cette vérité, et sachant que la prière attire la rosée céleste, les évêques du sud de l'Inde, réunis en 1865 à Pondichéry, établirent d'un commun accord l'Apostolat de la Prière dans leurs vicariats, et s'entendirent pour propager parmi les fidèles la dévotion au Cœur de Jésus, véritable Ciel, d'où découlent toutes les grâces. Mgr Canoz fit de ces deux dévotions l'objet d'une lettre circulaire qu'il adressa aux ouvriers évangéliques du Maduré. Loué soit le Cœur de Jésus! Nous verrons , dans les deux chapitres suivants, quelles abondantes bénédictions il a daigné répandre sur les travaux des missionnaires.
11 nous reste à signaler, comme appartenant à cette période, deux voyages en Europe de Mgr Canoz.
Le premier eut lieu en 1867, l'année du grand Centenaire. Répondant à l'invitation que le Chef de la catholicité avait adressée à tous les évêques du monde, Mgr Canoz se rendit à Rome, en compagnie de Mgr Steins. Il prit part à la grande cérémonie, où cinq cents princes de l'Eglise, cardinaux, patriarches, archevêques et évêques, revêtus de leurs insignes pontificaux et sortant des cours du Vatican, défilèrent en procession à travers la place de Saint- Pierre. A la suite de cet imposant cortège, le Vicaire de Jésus-Christ, porté sur la sedia gestatoria, fit son entrée dans la basilique Vaticane, où devait s'accomplir le grand acte qui inscrivit sept nouveaux noms au catalogue des Saints.
C'est à cette assemblée d'évêques que Pie IX fit connaître sa détermination de réunir à Rome un concile œcuménique, dont il fixa l'ouverture au 8 décembre 1869. Une fois encore Mgr Canoz dut répondre à l'appel pressant du Souverain-Pontife et repartir pour la Ville éternelle ; il emmenait avec lui le P. Thomas Gallo, en qualité de théologien. Sa Grandeur assista aux séances du concile, jusqu'au grand jour où fut proclamé le dogme de l'Infaillibilité pontificale (1 S jul. 1870.) On sait quel riche appoint les suffrages des Vicaires Apostoliques apportèrent à la majorité dans les débats qui aboutirent au triomphe de la définition. Les vivats qui retentirent sous les voûtes de la grande basilique en ce jour à jamais mémorable, furent répétés par tous les chrétiens du Maduré. Prêtres et fidèles, anciens et nouveaux chrétiens, tous firent écho à la
voix de l'Esprit-Saint qui proclamait les privilèges du Vicaire de Jésus-Christ et, en face d'un siècle plongé dans le naturalisme, affirmait l'existence du surnaturel, et comme son incarnation, dans le successeur de Pierre. Tous bénirent Dieu d'avoir, par la définition du dogme de l'Infaillibilité, resserré le lien qui unit les fidèles à leurs Pasteurs immédiats, et ceux-ci au Pasteur suprême, donnant ainsi au corps entier de l'Eglise une puissance contre laquelle les derniers assauts de l'enfer seront impuissants. Tous conçurent l'espoir — c'est maintenant une réalité — que le Vatican serait, plus que jamais, le Phare de la catholicité et l'Oracle du monde.
VII. Nous nous sommes imposé la douce tâche, au terme de chacune des périodes qui partagent notre récit, de consacrer quelques lignes à la mémoire des missionnaires défunts. C'est ce devoir de fraternelle charité que nous avons maintenant à remplir à l'égard de 14 Pères ou Frères, morts au M ad uré dans l'espace de douze ans.
P. Ernest Rigot. — Le premier frappé fut le P. Ernest Rigot, de Nîmes. Avocat au barreau de Marseille, il fut, même avant de quitter le monde, un chrétien plein de zèle. L'église des PP. Jésuites de Marseille possède un souvenir de sa généreuse piété, dans un autel qu'il y fit ériger à ses frais, en l'honneur du Sacré Cœur de Jésus. Entré dans la Compagnie en 1848, sans avoir pu obtenir le consentement de ses parents, il n'en fut pas moins, peu de temps après, leur ange consolateur auprès de leur lit de mort. Dès son noviciat il s'était engagé par un vœu spécial à de-
mander les missions. Les supérieurs se rendirent à ses instances, et l'envoyèrent au Maduréen 1854. Il avait alors 31 ans. Chargé de l'immense district de Camanayakenpatty, où il remplaça le P. Billas que la mort venait d'enlever, il embrassa avec bonheur les fatigues de l'apostolat. Les chrétiens qui le connurent, se rappellent encore ses brûlantes exhortations sur la dévotion à ce divin Cœur, qui l'avait de si bonne heure embrasé de son amour, et plusieurs conservèrent, après sa mort, la pieuse pratique qu'il leur avait inspirée, de se confesser et de communier le premier vendredi de chaque mois. Cette mort, précieuse devant Dieu, arriva le 17 mai 1861. « J'ai lu la relation de beaucoup de morts de Saints, écrivait le Père qui assista le cher défunt à ses derniers moments ; mais je n'en connais pas de plus belle que celle que j'ai eue sous les yeux. Deux choses dominaient surtout dans ce bon P. Rigot : une confiance sans borne en Notre-Seigneur et une ferveur de Séraphin. Aussi je remercie vivement le bon Dieu de m'avoir offert un pareil spectacle. » Entre autres pratiques de dévotion envers la sainte Vierge, le P. Ernest avait, dès son noviciat, adopté celle de jeûner tous les samedis en son honneur.
P. Aiitoine Rebitté. — Le désir des Missions étrangères semble avoir attiré le P. Antoine Rebitté dans la Compagnie. Avant son entrée au noviciat, il faisait partie de la famille de missionnaires attachés au sanctuaire de N.-D. de Buglose, dans le diocèse d'Aire. Même avant d'avoir complété ses deux ans d'épreuve, il fut désigné pour le Maduré. Il ne devait qu'être
montré à cette Mission. Arrivé, en mars 1 861, à Négapatam, il fut, quelque temps après, appelé à Trichinopoly, pour s'y préparer à prononcer ses premiers vœux. Son noviciat devait se terminer le jour de saint Ignace, et l'on allait commencer le mois de juillet. Le fervent novice dressa aussitôt le programme de ses préparatifs pour ce grand jour, et le soumit à son Supérieur. Chaque jour du mois devait être sanctifié par certaines pratiques de piété et de pénitence. Le Supérieur avait tout approuvé; mais Dieu se contenta des bons désirs de ce fidèle serviteur. Le premier jour de juillet, en descendant du saint autel, il fut frappé du choléra, et mourut le surlendemain, après avoir prononcé les vœux de dévotion.
P. Victor de Lordc. — A Trichinopoly encore, le 20 octobre de la même année (1861), mourut saintement, le P. Victor de Lorde, que Dieu avait prévenu de ses bénédictions dès ses premières années. On raconte de lui, encore enfant, un trait qui rappelle celui du petit saint Stanislas, tombant évanoui en entendant prononcer quelques paroles trop libres. C'est en 1857 qu'il fut incorporé à la mission du Maduré. Sa vie de missionnaire fut de quatre ans seulement; mais il était de cette race choisie dont le privilège est de remplir en peu de temps une longue carrière. Pieux comme un ange, il n'était jamais mieux dans son élément que lorsqu'il était en prière. Cette piété tendre et affectueuse qu'il avait eue durant toute sa vie, se montra encore davantage durant la maladie qui le conduisit au tombeau. « Mon Père, parlez-moi de la sainte Vierge », était la demande qu'il faisait à ceux
qui venaient le visiter. Il mourut, comme son divin Maître, à l'âge de 33 ans.
P. Joseph Cimningham. — Dans la même année encore mourut, le 6 décembre, à Négapatam, le P. Joseph Cunningham qui, avant même d'être religieux, avait montré le zèle d'un apôtre. Irlandais d'origine, il avait embrassé la carrière militaire à l'âge de 18 ans, et se trouvait dans l'Inde depuis 1843. Le régiment dont il faisait partie fut envoyé, en 1849, à Trichinopoly. Là, pendant quatre ans, à la grande édification de nos Pères et de tous les chrétiens, il remplit au milieu de ses camarades les fonctions d'un excellent catéchiste, instruisant les ignorants, ramenant les égarés, préparant les retardataires à la confession ou à leur première communion. Maintes fois ses propres épargnes, et les collectes qu'il faisait, de temps en temps, auprès de ses compagnons d'armes, le mirent à même d'offrir à l'église des dons précieux. Dans le but de rehausser la splendeur du culte chrétien, il organisa un chœur de chantres qu'il dirigeait lui-même ; car il était excellent musicien. Après dix ans employés non moins au service de Dieu qu'à celui de la reine d'Angleterre, il résolut de ne plus servir que Dieu seul, et sollicita son entrée dans la Compagnie ; il y fut admis le 7 novembre 1853. Aussitôt après son élévation au sacerdoce, il fut donné pour chapelain aux soldats de la garnison de Trichinopoly. Il les évangélisa avec un zèle et des fruits admirables, qui leur rendirent sa mémoire chère longtemps après sa mort. Pour préserver les militaires des vices auxquels ils sont exposés, le P. William Strickland avait
établi à Trichinopoly une association qui se réunissait dans une salle appelée Tempérance Hall ; le P. Cunningham donna à cette œuvre une nouvelle impulsion et de nouveaux accroissements. Malheureusement son ministère devait être de courte durée. Après avoir donné ses soins assidus au P. de Lorde, durant sa dernière maladie, il tomba lui-même malade. On espéra que le voisinage de la mer lui ferait du bien, et il fut, en conséquence, envoyé à Négapatam. Le Père ne parut pas partager cet espoir ; car, dans les adieux qu'il fît à ses chers soldats, il leur parla comme s'il avait l'assurance de sa mort prochaine. De fait, le mal qui l'affligeait ne fit que s'aggraver de plus en plus. Dans ses souffrances il puisait des trésors de patience et de consolation dans le Cœur de Jésus. Ce fut le premier vendredi du mois, jour consacré à ce Cœur très aimable, qu'il remit son âme entre les mains de son Père céleste.
P. Victor du Ra?iquet. — Le P. Victor du Ranquet, frère des PP. Louis et Charles, dont nous avons dit les saintes morts, mourut lui-même le 2 mars 1862. La vie du P. Victor fut une vie toute cachée en Dieu. Le zèle, la patience, la douceur, une obéissance joyeuse, une aimable modestie, et le saint amour de la Croix : tels étaient les joyaux dont la grâce avait orné son âme. Chargé du district de Vallam, au sud-ouest de Tanjaour, il se dépensa tout entier pour le bien de ses chers Odéages. Le P. Victor était bon peintre, et s'aidait, dans ses prédications, de tableaux peints par lui-même. Il écrivait à ce sujet, en 1851 : « Je représente en grand sur mes toiles la mort, le jugement(
les autres principales vérités de la Religion. Ce langage, compris de tous, frappe les sens, touche les cœurs et grave au fond des âmes les mystères de la foi. Je fis mon premier essai aux fêtes de la Passion. Nous étions trois missionnaires ; la foule était prodigieuse. A la tombée de la nuit, nous suspendions le travail des confessions ; un Père montait sur une estrade, au milieu de la foule, en plein air, et développait un des mystères. Vers la fin de son discours, j'ouvrais la porte de l'église.où j'avais disposé un transparent fortement éclairé par derrière. Je n'essaierai pas de dire l'impression produite par cette apparition soudaine du mystère : la douleur, la componction, les larmes, les sanglots, les cris ; cela dépassait toute description ; et les fruits de conversion, de pénitence, de vraie dévotion, répondaient à cette explosion de sentiments. »
C'est à composer de telles peintures que le P. Victor employait ses heures de loisir. Il faisait grand cas de ce genre d'apostolat, et aurait voulu le voir organisé sur une vaste échelle.
Il fut,pendant près de quatorze ans, chargé du district de Vallam. Durant cet espace de temps, une seule fois il consentit à aller prendre quelque repos au milieu de ses Frères de Trichinopoly ; encore n'avait-il fait en cela que déférer au vœu de son supérieur. Jamais il ne demanda à faire une visite à son frère Charles, qui travaillait dans une autre partie de la Mission. A ceux qui s'en étonnaient il répondait : « Lui et moi nous sommes venus ici pour sauver des âmes ; si nous
avions voulu vivre ensemble, nous serions restés dans la maison paternelle.' »
Le P. Victor mourut victime de sa charité. Il venait d'administrer un certain nombre de cholériques, et s'était retiré sous une pauvre masure qui lui servait à la fois de chapelle et d'habitationjorsqu'il fut lui-même atteint du fléau. Avertis de son état par un missionnaire du vicariat voisin, les supérieurs le firent transporter à Trichinopoly, où tous les soins lui furent prodigués, sans améliorer son état. Une si belle âme n'avait pas à craindre de se présenter devant Dieu. Ses Frères, comme s'ils étaient persuadés qu'il irait tout droit en paradis , venaient l'un après l'autre lui confier leurs commissions pour le Ciel ; et lui-même, avec une simplicité charmante, promettait de s'en acquitter fidèlement. Uni de cœur avec Dieu, résigné dans ses souffrances, il priait encore dans son agonie, baisant tour à tour son crucifix, son reliquaire.ou l'image de Marie. Tout est consommé, dit-il enfin, et peu après il expira.
P. Jacques Wilmet. — Le P. Victor du Ranquet comptait treize ans et huit mois de mission. Des trente-cinq Pères que nous avons vus mourir avant lui, un seul, le P. Pierre Perrin, avait travaillé plus longtemps que lui au Maduré. Trente-deux d'entre eux y avaient vécu moins de dix ans, et vingt-et-un, moins de cinq ans. Parmi les trente-cinq missionnaires défunts, celui qui atteignit l'âge le plus avancé, était le P. Jean Combe, et il n'avait, lorsqu'il mourut, que cinquante-deux ans; vingt-cinq n'avaient pas encore quarante ans au jour de leur mort. Le P. Jacques Wilmet, dont nous allons
parler, forme un contraste assez sensible. Il avait quarante-huit ans lorsqu'il fut envoyé aux Indes, et il y travailla vingt-un ans.
Belge de nation, il était procureur au collège de Brugelette, quand arriva en Europe la triste nouvelle de la mort du P. Alexandre Martin. Le P. Wilmet crut entendre la voix du Ciel qui l'appelait au Maduré. Ses supérieurs, à qui il communiqua ses sentiments, hésitèrent d'abord. Comment envoyer au Maduré un homme qui touchait à la cinquantaine ? Mais l'appel portait des signes manifestes de la volonté divine ; ils finirent par donner leur consentement. Le Père arriva dans la Mission en 1 84 1 . On eut bientôt une preuve évidente que Notre-Seigneur le voulait au Maduré. Il avait travaillé toute une année, avec d'incroyables efforts, à apprendre la langue tamoule, mais n'avait fait aucun progrès. Sans se décourager, il s'adresse directement à l'Esprit-Saint. C'était le saint jour de la Pentecôte et l'anniversaire de son arrivée dans la Mission. Que se passa-t-il d'extraordinaire ea ce jour chez le P. Wilmet ? nous l'ignorons. Ce que nous savons, ce que tous ses Frères ont attesté, c'est qu'à partir de ce jour il put catéchiser, confesser, remplir toutes les fonctions d'un missionnaire.
Il fut employé trois ans auprès des Para vers de la côte de la Pêcherie. Chargé ensuite d'administrer les finances de la Mission, il rendit de grands services dans l'exercice de cet emploi pour lequel il avait une aptitude toute spéciale. Il ne fut peut-être pas moins utile à un autre point de vue. Le Père possédait à un haut degré ce que saint Paul appelle les Fruits du
Saint-Esprit : la chanté, la joie, la paix, la patience, etc., et il avait le don de faire part aux autres de ses richesses. On l'appelait et lui-même s'appelait le Père la Joie. Dans les tristesses, au milieu des plus cruelles épreuves, — et l'on sait si elles furent abondantes à une époque, — on le trouvait toujours calme et serein. La vue de ce bon vieillard aimé et respecté de tous, toujours confiant, espérant contre l'espérance même ; cette paix joyeuse qui ne le quittait jamais, ses paroles d'encouragement, ses promesses d'un avenir meilleur que les événements ne tardaient pas à vérifier, relevaient les cœurs abattus. C'est dans sa foi inébranlable et dans la prière que le P. Wilmet puisait son inaltérable confiance. Il aimait particulièrement à épancher son âme devant le saint Tabernacle. Ses infirmités croissant avec 1 âge, il dut renoncer aux ministères extérieurs sur la fin de sa vie. Comme il demandait à son Supérieur ce à quoi il devait employer son temps, « vous prierez pour la communauté », lui fut-il répondu. Le Père était alors au collège Saint-Joseph, à Négapatam. «A la bonne heure! » ajouta l'aimable vieillard, avec sa gaieté ordinaire. «Voilà donc le Père La foie constitué Père prieur de la communauté. » Il mourut le 17 décembre 1862.
P. Jérôme Mazza. — Le 3 1 décembre de la même année mourut, en odeur de sainteté, le P. Jérôme Mazza. Chassé du Piémont par la révolution de 1848, il se réfugia en France, et l'année suivante il partit pour le Maduré. Le P. Mazza était un religieux grand ami de la pauvreté et des privations qui l'accompagnent. Il cultivait avec zèle le district d'Aour, quand
Le Maduré. — I. 27
ses Supérieurs l'envoyèrent, en 1855, au Marava, où le choléra venait d'emporter quatre missionnaires. C'était le temps des fameuses luttes contre le schisme; le P. Mazza y prit sa bonne part pendant cinq ans. Epuisé de fatigues, il fut rappelé à son ancien poste, où il travailla quelque temps encore. Il souffrait depuis plusieurs années d'une tumeur inflammatoire. Le mal s'étant développé, il fut obligé de livrer son corps aux chirurgiens. Les incisions qu'ils opérèrent ne servirent qu'à multiplier ses douleurs et à faire éclater sa patience. Il se consolait par la pensée que les souffrances d'un missionnaire, endurées avec amour, se changent en rosées de bénédictions. Bientôt les progrès de la maladie ne laissèrent plus d'espoir de guérison. Dans les accès violents le Père perdait parfois connaissance ; mais il suffisait de lui montrer le crucifix ou l'image de Marie pour le rappeler de son délire. Il mourut à l'âge de 48 ans, après treize ans et huit mois d'apostolat dans le Maduré.
P. Eugène Rossignol. — La piété des chrétiens de Vadakenkoulam a élevé, près de leur église, un modeste tombeau au P. Eugène Rossignol, mort le 25 janvier 1863. C'est en donnant ses soins aux chrétiens de Callikoulam, alors affligés du choléra, qu'il contracta la maladie dont il mourut. L'Apôtre des gentils semble avoir eu une large part des affections de ce jeune missionnaire, à en juger par les écrits qu'il avait composés à sa louange. On remarqua qu'il avait terminé sa vie le jour même où l'Eglise célèbre la Conversion de saint Paul. Le P. Eugène était natif du Rouergue. Il était entré dans la Compagnie en 1841, quelques mois
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après son frère Martial, mort à Toulouse en 1848. Il mourut lui-même à l'âge de 40 ans, après deux années et quelques mois de mission.
P. Jean-Baptiste OLlivier. — Dieu permit que le P. Jean-Baptiste Ollivier trouvât la mort là où tant d'autres missionnaires devaient trouver la santé. C'est le 20 juillet 1865, qu'il gravit la montagne de Kodikanel, située sur les frontières du district qu'il évangélisait. Il sortait de l'exercice de la charité auprès de ses chrétiens atteints du choléra, et c'était encore un acte de charité qu'il allait remplir, puisqu'il allait porter ses secours spirituels au F. Cicéron, le gardien de la montagne. Avait-il, en soignant les cholériques, pris luimême le germe de la maladie? c'est probable; car la nuit même qui suivit son ascension à Kodikanel, il fut atteint du choléra et comprit qu'il allait mourir. Résigné à la volonté divine, il hâta ses préparatifs pour le voyage de l'éternité. Il pria le bon Frère de transmettre à ses Supérieurs son vif regret des peines qu'il craignait de leur avoir causées, et rendit son âme à Dieu le 22 juillet. Le P. Jean-Baptiste appartenait à la province de France; un attrait spécial pour le Maduré l'avait porté à demander cette mission, à laquelle il fut incorporé le 26 janvier 1860. Il fut particulièrement l'apôtre de la vallée de Combey. Cette vallée s'enfonce entre deux gorges de montagnes, sur une étendue de 60 kilomètres, et possède aujourd'hui des chrétiens dans une vingtaine de villages. Dieu seul connaît ce que le P. Ollivier eut à endurer en parcourant ces lieux sauvages, où il ne trouvait ni habitation ni secours humain. Mais il eut le bonheur de jeter
la bonne semence dont un de ses Frères récolte aujourd'hui les fruits.
P. Jean- Baptiste Ravonx. — Ce n'est pas sans une douce émotion que nous rencontrons ici, dans la longue liste de nos missionnaires défunts, le nom du P. Jean- Baptiste Ravoux, notre compatriote et compagnon d'enfance. Son excellent caractère, sa régularité, son amour du travail, sa piété, durant les sept à huit années qu'il passa au Petit-Séminaire de la Chartreuse près Le Puy, sont autant de souvenirs dont notre mémoire reste embaumée. Entré dans la Compagnie en 1846, étudiant de philosophie à Vais en 1849, nous le trouvons, l'année d'après, chargé d'une division d'enfants au collège de la Grande-Sauve, près Bordeaux, où il commença cette vie de dévouement et d'abnégation qu'il devait continuer jusqu'à sa mort. Il exerçait les fonctions de surveillant depuis cinq ans, lorsque son Supérieur lui proposa d'aller remplir le même emploi au collège de Saint-Denis, dans l'île Bourbon. C'était lui dire, en d'autres termes, qu'il devait renoncer à ses études de théologie, pour lesquelles il ne manquait ni de goût ni d'aptitude. Le P. Jean- Baptiste ne songea jamais à se plaindre. Après s'être acquitté cinq ans encore d'un office aussi peu agréable à la nature qu'il est méritoire devant Dieu, il vit arriver à Bourbon le P. Saint-Cyr, en qualité de Visiteur. Le P. Ravoux, qui aspirait à se dévouer encore davantage, lui manifesta son désir de partager les labeurs des missionnaires du Maduré, et le P. Saint-Cyr obtint qu'il fût cédé à cette mission. Il y travailla pendant six ans. L'administration desparavers de la côte lui fut d'abord
confiée, et il s'acquitta si bien de ce premier emploi que le Père qui était alors chargé du gouvernement de la partie méridionale de la Mission, le désigna, dit-on. comme l'homme le plus capable de le remplacer dans la charge de Supérieur. Mais la Providence lui réservait au Marava un champ plus obscur, plus en harmonie avec ses goûts, et non moins fertile en mérites. Il fut chargé, en" 1865, du vaste district de Ramnad. Il s'agissait alors de partager le district en deux; mais avant tout il fallait en prendre connaissance. Le Père en parcourut toute la partie occidentale, et crut enfin avoir trouvé un endroit assez central pour devenir le chef-lieu d'un second district. Mais il n'y avait point d'habitation, et c'était la saison des pluies. Mal logé, mal nourri, sa forte constitution ne put résister à tant de privations ; il tomba malade et eut à peine la force de se traîner auprès du P. Favreux, à Souranam. Ce fut le 20 décembre 1866, qu'il passa à une meilleure vie.
P. Henri de Séré. — Comme le P. Ravoux, le P. Henri de Séré s'était préparé aux labeurs des missions par ceux de la surveillance, et, comme lui encore, il dut, en partie, au P. Saint-Cyr sa vocation au Màduré. La Bretagne était sa patrie; il avait embrassé la vie religieuse en 1853, à l'âge de vingt ans, et fait son premier apprentissage à la tête d'une division d'élèves, au collège de Vaugirard. Il fit une partie de ses études de théologie à Vais près Le Puy. La grâce l'attirait depuis longtemps vers les Missions Étrangères. Le passage du P. Saint-Cyr à Vais, en 1859, semble avoir arrêté son choix pour le Maduré. « Je
vais vous préparer une place», lui dit ce Père, lorsqu'il lui fit ses adieux, en repartant pour les Indes. Son cours de théologie terminé (il le finit à Saint- Buenos, en Angleterre), il s'embarqua pour le Maduré. Le Père Henri semblait taillé pour être un excellent missionnaire ; c'était un homme d'une belle stature, d'une physionomie distinguée, d'un caractère aimable, d'un esprit lucide et pénétrant. Il possédait parfaitement l'anglais et avait, en peu de temps, fait des progrès étonnants dans l'étude du tàmoul. C'était de plus une âme que la grâce avait ornée de ses dons. Humble, zélé, obéissant, uni à Dieu par l'habitude de la prière, à Marie et à son Ange Gardien par une piété tendre, sa conversation était plus du Ciel que de la terre. Mais son apostolat au Maduré devait être de courte durée. Le 28 décembre 1868, il fit ses adieux à la terre, n'étant âgé que de 35 ans. •
P. Ferdinand Cravau. — A la liste des braves qui succombèrent dans le Marava,il faut ajouter le P. Ferdinand Cravau, Belge, jadis officier du génie, religieux de la Compagnie de Jésus depuis 1 840, et missionnaire du Maduré depuis 1852. Négapatam, Aour, Tanjaour et finalement Poulial, dans le Marava, furent successivement le théâtre de ses travaux.Ouvrier infatigable, plein d'initiative et d'activité, il avait néanmoins son caractère à lui, et parfois des vues ou des projets qui pouvaient paraître singuliers ; mais, enfant d'obéissance, il n'aurait jamais entrepris la moindre chose sans l'agrément de ses supérieurs. Il avait une dévotion spéciale envers le Précieux Sang, et il aimait à dire qu'il n'y a pas de grâce que nous ne puissions obtenir facilement par ses
mérites. Il travaillait dans la Mission depuis plus de dix-huit ans, lorsque, en février 1870, il fut pris d'une attaque de choléra. Il succomba le 13 du même mois, après avoir reçu les derniers sacrements dans de vifs sentiments de piété et de résignation. Un des projets que le P. Cravau ne cessa de poursuivre, et qui parut extraordinaire à bien de ses confrères, c'était la conversion des païens de cette caste que le P. de Nobili avait évangélisée avec tant de succès. Magnifique entreprise, si elle pouvait réussir ! Les Brames sont la caste des nobles, des intelligents, des influents ; s'ils se convertissaient, tous les païens suivraient leur exemple. Mais hélas ! les Brames sont, de tous les infidèles, les plus éloignés du royaume de Dieu. Le P. Cravau voulut espérer quand même. S'adressant de préférence aux jeunes gens et aux enfants, il saisissait toutes les occasions de leur parler ; il les attirait chez lui, et ils venaient volontiers le voir et l'entendre ; mais leurs cœurs n'étaient pas prêts à recevoir le don de Dieu. Toutefois, si le salut d'une seule âme vaut toute une vie de souffrance, on ne peut dire que le cher Père ait perdu son temps et sa peine. Parmi les Jésuites de Bombay se trouve le F. Coadjuteur Louis Gnanapragasam,qui travaille aujourd'hui, en qualité de catéchiste, à la conversion des païens du Deccan. Or le F. Louis est un Brame converti par le P. Cravau.
FF. Jos. Cicéron et Jos. Chevola. — Comme conclusion de ce long nécrologe, nous aimons à unir, dans une même notice, les FF. Cicéron et Chevola, les premiers coadjuteurs temporels que la Compagnie envoya aux Indes, les premiers religieux de ce degré que nous
ayons rencontrés jusqu'ici parmi les victimes de la mort. Tous les deux reçurent au jour de leur baptême le nom de Joseph ; ils appartenaient tous les deux, par leur naissance, à l'ancien royaume du Piémont. L'un et l'autre aussi firent partie de cette bande de missionnaires qui arrivèrent aux Indes vers la fin de 1839, ayant à leur tête celui qui devait être plus tard Mgr Canoz. Sans être à proprement parler missionnaires, ils aidèrent puissamment à faire avancer l'œuvre de la Mission, et, à ce titre, ils méritent aussi leur éloge funèbre. L'un et l'autre moururent dans les premiers mois de l'année 1871. Enfin, l'on peut dire que dans l'un et l'autre on vit briller d'un vif éclat les vertus que saint Ignace demande de ceux de ses enfants qui servent Dieu dans l'humble degré de Coadjuteurs Temporels : la simplicité, l'humilité, l'obéissance, l'abnégation d'eux-mêmes, l'amour du travail, et cette pureté d'intention qui sanctifie les actions les plus communes en les rapportant à Dieu.
Le F. Cicéron avait, durant son séjour au collège de Chambéry, où il remplit l'emploi d'infirmier, acquis une certaine connaissance de la médecine, dont il sut tirer un admirable parti durant les trente années qu'il passa aux Indes. Prêté d'abord à la mission de Calcutta, il fit preuve d'un dévouement héroïque, en donnant ses soins assidus à un Père affligé d'une lèpre si mauvaise que les médecins avaient interdit tous rapports avec le malade. Lorsque des raisons majeures obligèrent la province d'Angleterre à retirer ses sujets de Calcutta, le F. Cicéron fut rendu au Maduré, en 1847. Pendant onze ans il fut employé, au collège de
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Négapatam, à surveiller les enfants et à enseigner les plus petits, ce qui ne l'empêchait pas de remplir d'autres offices propres aux Frères coadjuteurs. Il accompagna Mgr Canoz à Bombay, lorsque Sa Grandeur fut chargée de l'administration provisoire de ce vicariat. Les dernières années de sa vie se passèrent à Kodikanel. Il devint le médecin de la montagne, et réussit plus d'une fois à guérir les malades dans des cas où l'art des meilleurs docteurs s'était trouvé en défaut. Il donnait ses soins à tous, sans distinction de protestants ou de païens. L'unique salaire qu'il réclamait de ceux qui lui devaient leur guérison, c'était une visite et une prière au sanctuaire de N.-D. de la Salette.
Le F. Joseph Chevola avait exercé la profession de maçon avant son entrée dans la Compagnie. Il fut d'un grand secours au P. Garnier d'abord, pour la construction de la cathédrale de Trichinopoly, et plus tard au P. Puccinelli, pour celle de l'église de Tuticorin. Mais il est plus exact de dire de lui qu'il se fit le serviteur de tous les missionnaires. Tous s'adressaient à lui dans leurs besoins matériels, et toujours ils le trouvaient prêt à leur rendre n'importe quel service. La charité du bon Frère n'était pas plus grande que son obéissance. Sa foi, qui lui faisait voir Dieu en tout, le lui montrait surtout dans la personne de ses supérieurs. Jamais il ne se serait permis d'interpréter leurs ordres, qu'il accomplissait toujours à la lettre. Mais ce qu'on admirait peut-être le plus en lui, c'était son recueillement et son union avec Dieu. Cette union devint encore plus étroite vers la fin de sa vie ; et, quand il
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