LE SUPÉRIEUR RELIGIEUX
nouvelles sont nées et ont grandi ; le nombre des ouvriers s'est considérablement accru ; l'union des cœurs est devenue plus étroite que jamais; de précieuses semences ont été jetées, qui promettent pour l'avenir les fruits les plus abondants. Entrons dans quelques détails.
II. Depuis longtemps, les missionnaires du Maduré désiraient l'établissement d'une congrégation qui fournirait aux personnes du sexe appelées à la vie parfaite, la facilité de répondre à leur vocation. Un institut de ce genre, dont les membres se voueraient au service du prochain, et tout particulièrement à l'enseignement de la jeunesse, leur paraissait un moyen indispensable, et en même temps infailliblement efficace, pour retirer la femme de la condition humiliante où le paganisme l'a placée ('). Mgr Canoz, dans une lettre datée de 1853, en parlait comme d'un projet qu'il méditait depuis huit ans. Il revenait sur cette question dans une autre lettre, écrite en 1858. A cette date, le projet avait reçu un commencement d'exécution ; une maison avait été achetée ; une communauté de vierges fondée, qui
1. Dans l'Inde, comme dans tous les pays où le démon est adoré, la femme est moins la compagne de l'homme que son esclave. Elle ne se marie pas ; on la marie, ou plutôt on la vend. Son mari est son soitawi, c'est-à-dire son seigneur, son dieu. Qu'il soit ivrogne, brutal, qu'il viole même la foi conjugale, n'importe, elle doit lui rester fidèle, l'honorer, le servir toujours. Telle est aujourd'hui encore la condition de la femme indienne là où le christianisme n'a pas fait sentir son influence. On ne se ferait pas une idée des corvées auxquelles elle est condamnée dans certaines castes. Le Directeur de l'Instruction publique, dans les Provinces Centrales, nous disait un jour : « J'ai vu de mes propres yeux un homme qui labourait son champ ; sa femme, attelée avec un bœuf, tirait la charrue ! »
4 l6 DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE IV.
comptait déjà trente personnes ; une cinquantaine de petites filles de l'orphelinat de Trichinopoly, et une vingtaine d'externes, venaient chercher auprès d'elles l'instruction. L'évêque nourrissait encore l'espoir de fonder un établissement semblable pour les jeunes personnes devenues veuves. L'arrivée des premières religieuses de Marie Réparatrice, en 1859, accrut ces espérances. Les religieuses indigènes auraient désormais, pour leur enseigner les chemins delà perfection, des personnes à qui ces chemins étaient familiers.
Les résultats ne répondirent pas à l'attente. Les vierges indiennes furent placées sous la direction des Mères Réparatrices ; elles furent entourées de soins ; les bons exemples ne leur manquèrent pas; et, cependant, près de vingt ans s'écoulèrent sans que la Mission en reçût les services qu'elle avait espérés. Etait-ce parce qu'une telle société ne pouvait fleurir qu'autant qu'elle aurait ses règles à elle, son but bien marqué, et qu'elle vivrait de sa vie propre ? N'était-ce pas plutôt parce que l'heure fixée par la Providence n'avait pas encore sonné ? Mais, Dieu soit loué ! la congrégation des vierges indiennes et celle des veuves existent maintenant, et sont en pleine prospérité.
Le 21 octobre 1876, un petit essaim de sept religieuses indigènes se détachait de la ruche de Marie Réparatrice, prenait possession d'un bâtiment et d'un jardin, à l'est et à quelques pas de la cathédrale, et formait une communauté séparée. L'évêque leur donnait une supérieure prise dans la communauté, un Père pour les diriger, et, bientôt après, un corps de règles où sont exposés la fin de la congrégation et les moyens
d'atteindre cette fin. Ainsi naquit la Société des Vierges de Notre-Dame des Sept-Douleurs.
Les postulantes se présentèrent en nombre ; celles en qui on reconnut les signes d'une vraie vocation et des aptitudes suffisantes pour le but de l'institut, furent admises aux épreuves du noviciat, et la petite famille s'enrichit de nouveaux membres. La maison dut être agrandie. On y ajouta un long rez-dechaussée, que des murs de refend partagent en différentes pièces : d'un côté, celles destinées aux jeunes novices ; de l'autre, le pensionnat et l'école des petites filles.
Rien de luxueux dans ces appartements ; le sol nu tient lieu de plancher, et les lattes qui supportent la toiture, de plafond ; un crucifix et quelques images suspendus aux murailles forment tout l'ornement. La salle du milieu fait cependant exception. Elle est plus élevée ; le sol y est toujours couvert de nattes très propres ; les blanches murailles sont décorées de tableaux encadrés qui représentent les stations du chemin de la Croix ; au fond s'élève un autel orné de vases et de fleurs; et, au-dessus de l'autel, dans une niche gracieuse,qui reçoit les rayons du soleil par une ouverture invisible, trône, baignée dans la lumière, la Reine du ciel. C'est l'oratoire où les religieuses s'assemblent, aux heures marquées par la règle, pour leurs exercices de piété. C'est là que l'évêque vient présider aux prises d'habit et recevoir les premiers vœux des novices. Ces vœux seront renouvelés tous les ans, à la fin d'une retraite de huit jours, jusqu'à l'époque où elles seront appelées à émettre les grands vœux. La cérémonie,
alors se fera devant tout le peuple, dans l'église cathédrale.
L'ameublement du couvent, le genre de vie des religieuses, sont d'une extrême simplicité. Chaque personne a sa natte qui lui sert, tour à tour, de chaise, de table et de lit. Le même appartement devient, tour à tour, dortoir, réfectoire, salle de travail ou de lecture, d'étude ou de conférence. Le riz, assaisonné selon les lois de la cuisine indienne, tel est le fond de la nourriture des bonnes sœurs. Leur costume les rapproche davantage des religieuses européennes. Une tunique blanche que rattache une ceinture noire ; sur la tunique, un grand scapulaire bleu ; un cœur de cuivre, emblème du Cœur Immaculé de la Mère de Douleurs, qu'elles portent sur la poitrine, en forment les parties les plus saillantes. Elles vont nu-pieds, selon l'usage du pays. Elles ne sortent du couvent que lorsqu'elles se rendent à l'église pour assister à la messe, aux saluts, ou pour faire leurs visites au Saint- Sacrement ; elles sont alors couvertes d'un grand manteau bleu foncé. A l'église elles ont une place réservée ; mais elles n'ont ni chaise, ni banc; ici encore la natte tient lieu de siège. A part quelques légères différences, cette peinture s'applique aux autres congrégations dont nous aurons à parler.
Outre la perfection chrétienne qu'elles doivent s'efforcer d'acquérir par l'observance de leurs saints engagements, par l'exercice quotidien de la méditation et de la prière, et par la pratique exacte de leurs règles, les Sœurs de Notre-Dame des Sept-Douleurs ont pour objet spécial l'éducation des petites filles. Elles
se préparent à cet emploi en suivant, d'abord ellesmêmes, un cours d'études qui, outre les travaux à l'aiguille, embrasse la langue tamoule, l'arithmétique, l'histoire et la géographie, et même, depuis quelque temps, la langue anglaise, l'usage de l'anglais étant aujourd'hui si commun parmi les Indiens qu'il devient indispensable même aux femmes. En vue d'obtenir pour leurs écoles les secours du gouvernement, elles remplissent les conditions dont ces secours dépendent ; c'est-à-dire, elles subissent des examens qui leur demandent beaucoup de travail et une longue préparation. Mais Dieu bénit leurs efforts et leur bonne volonté. Nombre d'entre elles ont conquis leurs brevets à la suite de brillants examens.
Non seulement l'essaim de 1876 a grandi, mais il a formé de nouveaux essaims. Au mois d'avril, 1892, la congrégation de N.-D. des Sept-Douleurs comptait 65 membres, savoir 30 professes ou religieuses à vœux perpétuels, 21 Sœurs qui n'avaient pas encore émis les derniers vœux, 10 novices et 4 postulantes. Elles ont, à Trichinopoly, outre la maison-mère, à laquelle sont attachés le noviciat et une école, un autre établissement et une autre grande école au centre de la ville. Les Sœurs élèvent, à Trichinopoly, environ 360 jeunes filles, parmi elles, un nombre considérable de petites païennes sur lesquelles le Seigneur a, nous aimons à le croire; des desseins de miséricorde. Elles sont, en outre, établies à Négapatam, à Maduré, à Palamcottah, à Vadakenkoulam, et partout elles dirigent des écoles florissantes.
En somme, Dieu s'est plu à répandre ses bénédic-
tions sur cette nouvelle famille, qui a déjà produit de beaux résultats et en promet d'autres encore plus beaux.
Moins d'un an après la fondation de l'institut des vierges, se formait, à peu près de la même manière, c'est-à-dire en recevant son organisation propre, sa fin et ses règles, la société des Veuves de Sainte-Anne. Il ne sera pas hors de propos, avant de parler de cette nouvelle congrégation, de dire quelques mots de la condition où se trouvent les personnes parmi lesquelles elle recrute ses membres.
Une des conséquences de l'état d'asservissement où le paganisme indien a réduit la femme, c'est de faire dépendre, en quelque sorte, son existence de celle de son mari. Si celui-ci vient à mourir, celle-là doit se considérer comme morte. Convoler à de secondes noces lui est interdit ; ce serait un outrage à son mari défunt, un crime qui entraînerait son excommunication de la caste. Telle est la loi chez les païens. Or, ce qui, chez les païens, reste une loi inviolable, est à l'état de préjugé chez les chrétiens. Ils savent que le mariage des veuves est en soi parfaitement légitime, et cependant ils en ont une horreur instinctive, si bien que les missionnaires, qui ne peuvent se dispenser de bénir de telles unions quand elles se présentent dans les conditions voulues, doivent néanmoins s'entourer alors de toutes sortes de précautions; sans cela ils s'exposeraient à soulever une émeute comme celle qui mit en feu la chrétienté de Trichinopoly il y a quarante ou cinquante ans ('). Peu importe d'ailleurs que les mis-
i. Voir, à ce sujet, une lettre de Mgr Canoz ; février iS 4.4 (Lettres de la Nouvelle Mission du Maduré).
sionnaires soient disposés à bénir les mariages de veuves ; le préjugé subsistant, l'occasion de les bénir se présentera peut-être une fois tous les dix ans; car sur cent chrétiens on n'en trouvera pas un qui consente à épouser une veuve.
Il y a donc dans l'Inde, même chez les chrétiens, une classe de jeunes personnes forcément condamnées au veuvage ; doublement malheureuses, parce qu'elles sont le rebut de leur caste, et parce que leur vertu est exposée à mille dangers. Les missionnaires ne pouvaient pas ne pas se préoccuper de leur triste condition. Dans l'espoir bien fondé que Dieu trouverait parmi elles des âmes d'élite désireuses de se vouer à la pratique des conseils évangéliques, et d'autres âmes qui, sans avoir le courage d'embrasser la vie parfaite, profiteraient volontiers d'un asile, s'il leur était ouvert, où elles pourraient abriter leur vertu ; dans cette double espérance ou avec cette double fin en vue, l'évêque de Trichinopoly fonda, pour les veuves, la Société des religieuses de Sainte-Anne.
Sa naissance, à proprement parler, date du 16 septembre 1877. En ce jour, sous les auspices de Marie, car c'était la fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs, neuf veuves, dont cinq faisaient déjà partie de la congrégation des mères de famille, se réunirent en communauté ; l'année suivante, le 26 juillet, en la fête de sainte Anne leur patronne, elles revêtirent l'habit religieux. Logées d'abord dans une maison que la Mission leur avait préparée, elles virent peu à peu leur nombre s'accroître. En 1881, quand la Mère générale de la société de Marie- Réparatrice, jugeant que ses Filles
n'étaient plus nécessaires au Maduré, se décida à les rappeler en Europe, la Mission fit l'acquisition de leur maison, et les religieuses de Sainte-Anne y furent transférées. C'est là qu'elles vivent saintement selon leur règle, sous la conduite d'une, supérieure, heureuses dans leurs humbles occupations, et bénissant Dieu de les avoir conduites dans ce port de salut. Elles sont actuellement 18 professes, 12 non-professes, 5 novices et 2 postulantes, 37 en tout.
Tout en se sanctifiant elles-mêmes, les Sœurs de Sainte-Anne travaillent à la sanctification des personnes de leur condition. Une trentaine de veuves, profitant de l'abri que leur offre le couvent, se sont placées sous leur direction, ont leur logement dans le même enclos, et forment une sorte de tiers-ordre. Quelques-unes vaquent au dehors à des œuvres de zèle ; les autres, retirées au couvent, s'occupent à piler le riz et à d'autres ouvrages manuels dont le produit suffit à leur entretien. Ainsi se trouve atteint le double but de cette société.
Outre la direction des veuves, les Sœurs de Sainte- Anne ont celle des orphelinats de filles à Trichinopoly et à Adeikalabouram. Les hôpitaux, les refuges ou catéchuménats de femmes établis dans ces deux localités, sont encore à leur charge, et les missionnaires n'ont qu'à se louer du zèle avec lequel elles s'acquittent de ces différents emplois.
Les deux sociétés dont nous venons de parler, ne peuvent admettre dans leur sein que des tamoulères ou personnes de caste. Que deviendront donc les vierges et les veuves paravertes et sanardes, si nom-
breuses dans le sud de la Mission ? La Providence y a pourvu ou ne tardera pas à y pourvoir.
Il existe, à Tuticorin, une société qui recrute ses membres dans la caste des paravers. Elle porte aussi le nom de Notre-Dame des Sept- Douleurs, mais est indépendante de la société qui a sa maison-mère à Trichinopoly. Les religieuses de Tuticorin sont plus d'une vingtaine, et dirigent trois écoles, que fréquentent plus de 300 élèves: une à Tuticorin, une autre à Manapade, une troisième à Virapandiapatnam. Elles ont des maîtresses graduées, et les inspecteurs qui visitent leurs écoles témoignent de la solidité de leur enseignement.
Reste la caste des sanars,qui nous a donné, dans le seul district du sud, plus de 25,000 néophytes, et nous donne chaque année des conversions de plus en plus nombreuses. Si cette caste n'a pas encore son institut de Vierges complètement organisé, l'unique cause est le manque de fonds; les éléments sont tout prêts. Déjà, en janvier 1 889, à Sattankoulam le P. Guchen comptait dix postulantes qui formaient une sorte de communauté pleine de ferveur. « Réunies en congrégation, dit le Père que nous venons de nommer, mieux formées et mieux instruites, ces vierges seront d'un grand secours pour le baptême des enfants moribonds, la tenue de petites écoles pour les filles, l'instruction religieuse des femmes catéchumènes, le soin des malades, l'assistance des mourants, l'entretien et la propreté des églises. »
Nous avons signalé, en passant, le retour en Europe des religieuses de Marie- Réparatrice. Ce n'est pas
sans éprouver un vif sentiment de reconnaissance envers cette société, vraie pépinière de grandes âmes, qui trouvent leurs délices dans la pratique de l'immolation volontaire, que nous avons lu, dans les lettres des missionnaires du Maduré, les nombreux témoignages du bien qu'elles firent à Trichinopoly, à Tuticorin, à Adeikalabouram ; et bien volontiers les Pères du Maduré associent leurs humbles remerciements à ceux que le T. R. P. Beckx adressait, en 1874, à la Très Révérende Mère-Générale des Réparatrices, lorsqu'elle manifesta, pour la première fois, son intention de rappeler en Europe celles de ses filles qui travaillaient au Maduré.
Vers le temps où la vie religieuse prenait, sous le souffle de la grâce, l'essor que nous venons de décrire, une autre œuvre du plus haut intérêt jetait ses fondements.
Nous avons vu quel admirable parti les anciens missionnaires du Maduré tiraient de leurs catéchistes, soit pour la formation des néophytes, soit surtout pour la conversion des idolâtres. Grâce à ces excellents auxiliaires, bien des chrétientés avaient traversé cette période désastreuse où les troupeaux furent séparés de leurs pasteurs, sans perdre le trésor de la foi. Malheureusement, il était passé en usage que partout où il y avait un catéchiste, c'étaient les chrétiens mêmes dont il prenait soin, qui devaient rémunérer ses services. Rien de plus juste en soi ; et cependant cet usage avait de vrais inconvénients. Le catéchiste, se trouvant ainsi sous la dépendance de ceux dont il attendait son salaire, devait se ménager leur faveur ; il