SÉMINAIRE DE CATÉCHISTES
ne pouvait plus exercer ses fonctions en toute liberté ; le missionnaire ne pouvait placer dans ses rapports une entière confiance. Bien moins pouvait-il compter sur lui pour l'aider à extirper des abus, à faire cesser des scandales, quand les auteurs de ces scandales ou de ces abus étaient des hommes influents. De plus, l'office de catéchiste passait de père en fils ; mais souvent le fils n'avait ni le zèle, ni les bonnes qualités du père. Le nombre, enfin, faisait défaut. Sous prétexte qu'ils avaient déjà trop à faire auprès des chrétiens, les catéchistes ne faisaient rien pour les païens. Pour ces raisons, une classe de catéchistes choisis avec soin, instruits et formés dans une bonne école, qui dépendraient uniquement des missionnaires et seraient principalement appliqués à la conversion des infidèles, était extrêmement désirable.
Le Supérieur général de la Mission avait, dès son entrée en charge, compris la nécessité de donner aux missionnaires un bataillon de tels auxiliaires. Heureux de se conformer aux pieuses intentions de l'une des plus généreuses bienfaitrices de la Mission, qui avait mis à sa disposition la somme de 80,000 francs, avec la condition expresse que le revenu en serait exclusivement affecté à l'œuvre dont nous venons de parler, il fonda, dans le district du sud, un établissement où chaque missionnaire est libre d'envoyer un ou plusieurs sujets choisis par lui-même, qui, leur formation terminée, lui seront fidèlement rendus. C'est ainsi que se recrute, tout en donnant de son trop-plein, l'école des catéchistes de Palamcottah. Déjà une trentaine de jeunes gens en sont sortis, solidement instruits dans la
doctrine chrétienne, ayant une certaine pratique de la médecine et, ce qui est plus nécessaire que toute autre chose, l'esprit de zèle. Ils font l'office de pionniers, parcourent les villages païens, baptisent les enfants moribonds et préparent les voies au missionnaire.
Telles sont les principales œuvres dont la Mission du Maduré s'est enrichie en ces derniers temps. Quant aux œuvres anciennes, elles ont pris un développement nouveau ; il y en a deux dont le progrès mérite particulièrement d'être signalé.
III. D'abord Adeikalabouram, la maison des vieillards et des orphelins recueillis dans le paganisme. Au chapitre précédent, le P. Bossan, son fondateur, en a raconté l'histoire jusqu'en 1865. Le P. Bossan mourut en 1875, et légua sa famille au P. François Buisson. La charité, le dévoûment, le cœur du fondateur passèrent dans son successeur. L'œuvre, bénie de plus en plus, prit de nouveaux accroissements. L'auteur de ce livre eut lui-même occasion, en février 1884, de visiter l'intéressante colonie. Voici en quels termes il décrivait alors ses impressions.
« La communauté d' Adeikalabouram compte actuellement environ 600 membres (le recensement de 1886 en donnait 748), venus presque tous du paganisme. Elle est distribuée en quatre villages, dont trois sont habités par d'anciens orphelins, devenus chefs de familles. La station principale, celle où résident les orphelins et les orphelines non-mariés, comprend l'église, la maison du Père Directeur, le couvent des religieuses de Sainte-Anne, le toit qui abrite les orphelins, l'école, l'hôpital ou catéchuménat, les gre-
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niers de la colonie et nombre d'autres dépendances.
« Les orphelins sont sous la surveillance de deux excellents chrétiens, auxiliaires du P. Buisson ; les orphelines ont pour gardiennes les religieuses de Sainte- Anne. Quel peuple éveillé! Personne n'est oisif. Comme dans une ruche d'abeilles, chacun a son travail; chacun sa tâche journalière. Le travail est conforme à la condition, la tâche est proportionnée aux forces de chacun. Il y a des voituriers, des laboureurs, des arroseurs, des jardiniers, des grimpeurs d'arbres, des charpentiers, des cordiers. Les filles vannent et pilent le riz, font cuire, à une haute température, le padinir ou la liqueur du palmier, qui devient le Karouppou- Katti ou sucre noir, filent le lin et le coton qu'elles transforment en tissus élégants, etc.
« A cinq heures, tout le monde est sur pied. La prière, la sainte Messe, le chant de cantiques, commencent la journée ; puis tous se rendent au travail. Les bouviers attellent leurs bœufs ; les laboureurs poussent les leurs vers le champ qu'ils doivent défricher, .portant eux-mêmes sur leurs épaules la charrue légère qui leur sert à égratigner la terre. Les jardiniers, chargés de la bêche ou du hoyau, vont remuer un coin du jardin. Deux arroseurs s'arrêtent auprès d'une flaque d'eau. Placés vis-à-vis l'un de l'autre, ils tiennent dans chaque main une ficelle, dont l'extrémité se rattache à l'une des anses d'une corbeille au tissu imperméable. Ils font jouer leurs bras, et la corbeille plonge dans l'eau, en est retirée pleine de liquide, verse son contenu dans une rigole ; puis est replongée, retirée encore. La rigole charrie le liquide dans la rizière voisine,
ou aux pieds déjeunes cocotiers, ou aux fleurs et aux légumes du jardin. Nos travailleurs ont un moyen de tromper la fatigue : ils chantent.
« Mais voici l'orphelin de la catégorie des grimpeurs. Celui-ci doit souvent commencer son travail avant le jour. Son affaire à lui, c'est de recueillir le jus des palmiers. Voyez-le au pied de son arbre qui parfois mesure vingt mètres de hauteur. îl se ceint d'une corde faite des fibres de cet arbre ; à cette corde il suspend trois ou quatre pots, une serpe et quelques autres outils. Dans un autre lien, en forme de menottes allongées, il passe ses pieds. Aussi haut qu'il peut il empoigne son arbre, replie les jambes, fixe de chaque côté du tronc la plante des pieds que le lien applique contre 1 ecorce, s'élève ensuite par la force des jarrets ; il embrasse le tronc une seconde fois, fait jouer ses pieds encore, et, par une suite de bonds, arrive au sommet en quelques instants. Il s'assied alors ou se place à califourchon sur une feuille (les feuilles du palmier et du cocotier ont la solidité des branches), choisit un jeune rameau, l'incline, fait avec sa serpe une entaille à l'extrémité, et attache au-dessous un vase pour recevoir le liquide qui va commencer à couler. Il renouvelle la même opération sur deux ou trois jeunes tiges encore, et puis le même jeu des bras et des pieds qui l'avait fait monter, lui sert pour descendre. C'est alors le tour de l'arbre voisin, et ainsi de suite. Chaque grimpeur a ses arbres à lui, vingt ou trente. Sur chaque arbre il doit faire trois ascensions par jour, la deuxième et la troisième dans le but de rafraîchir la blessure faite aux tendres rejetons, ce qui activera
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l'écoulement. Ce travail dure six ou huit mois de l'année.
« A huit heures et demie la cloche sonne ; les orphelins rentrent à la maison ; c'est l'heure du déjeuner. A neuf heures, le travail reprend et continue jusqu'au dîner, qui a lieu à une heure. Suit la récréation, puis le chapelet à l'église, puis la classe. Les orphelins sont alors divisés en quatre ou cinq catégories : les plus petits tracent sur le sable les lettres de l'alphabet ; d'autres commencent à épeler les mots ; leurs aînés lisent le premier livre ; d'autres en sont au second ; les plus savants commencent à lire le troisième. Le maître va et vient de l'un à l'autre. Cela dure jusque vers 4 heures. Alors la grande chaleur est tombée, et le travail de la matinée est repris dans la soirée. Vers 6 heures la cloche sonne X Angélus ; c'est la fin des travaux et l'heure de la prière du soir. Le souper, la récréation, le chant des cantiques terminent la journée.
« L'entretien d'un orphelin, malgré ses trois repas quotidiens et son bon appétit, ne va pas à trois sous par jour. Ils n'ont du riz qu'au repas du soir, et ne goûtent la viande qu'aux deux plus grandes fêtes de l'année. Le Karouppou- Katti et le padinir> deux produits de la colonie, sont leurs grandes friandises. Chaque orphelin reçoit sa ration quotidienne de l'un et de l'autre, les petits petite, les moyens moyenne, les grands plus grande, et chacun est satisfait de son lot.
« Malgré leur vie laborieuse et leur extrême frugalité, les orphelins ont un air de franche gaîté qui charme tous les visiteurs de cette intéressante colonie. Le premier magistrat de Tinnevelly vint un jour à Adei-
kalabouram ; après avoir visité l'orphelinat il disait au P. Buisson : « Certainement les prisonniers du gouvernement sont mieux logés et mieux nourris que vos orphelins ; mais dans nos prisons il manque une chose qui surabonde ici : c'est la joie et le contentement dont témoignent ces figures épanouies. »
Adeikalabouram est un abri pour l'enfant encore au berceau et pour le vieillard qui a déjà un pied dans la tombe. Outre les orphelins nés dans le paganisme, il reçoit des païens adultes, des hommes et des femmes courbés sous le poids des ans et de la misère, tristes débris de l'humanité, dont la charité chrétienne fait des enfants de Dieu et des citoyens du Ciel. Le plus souvent c'est la Providence qui les conduit comme par la main dans ce port de salut, et les conserve juste assez de temps pour acquérir cette connaissance de Dieu le Père et de son Fils Jésus-Christ, qui est la vie éternelle.
C'est encore à Adeikalabouram que les malheureuses victimes du libertinage, veuves pour la plupart, viennent souvent cacher leur honte, et trouvent souvent la grâce qui réhabilite les pécheresses repentantes. Leurs enfants sont baptisés dès qu'ils sont nés, et ceux qui survivent sont adoptés comme orphelins. Quant aux pauvres mères, si elles refusent le don de Dieu qui leur est offert, elles emportent du moins, en se retirant, une certaine connaissance de la vérité, avec de bons souvenirs et de salutaires impressions. Mais plusieurs, mieux inspirées, après avoir vu Adeikalabouram, s'écrient: « Voici notre maison; nous y resterons parce que nous l'avons choisie. » Ces personnes for-
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ment la catégorie des madeleines ou filles repenties.
Il est des terres privilégiées qui reçoivent l'eau du ciel en abondance, et, au lieu de la garder pour ellesmêmes , la partagent libéralement avec les terres voisines auxquelles elles communiquent leur propre fécondité. Ainsi en est- il d'Adeikalabouram. Le bien qui se fait dans l'intérieur de la colonie, est peut-être encore surpassé par celui que fait au dehors une société, dite du Cœur de Jésus, qui s'est formée dans son sein. Cette société est composée de vierges et de veuves qui, sous le nom de baptiseuses, parcourent les villages d'alentour, et administrent le baptême à des milliers de petites créatures. « Je ne crois pas exagérer, dit le P. Buisson auquel cette société doit son existence, en affirmant que ces femmes généreuses, par leur action au dehors d'Adeikalabouram, ont envoyé au Ciel 40,000 enfants. »
Nous empruntons au même Père le récit de la conversion et de la sainte mort d'une de ces zélées baptiseuses.
« Maria Regina était fille d'un catéchiste protestant de Cottar. Elle avait une sœur moins âgée qu'elle, et, jeunes encore, les deux enfants perdirent leur mère. A peine âgée de seize ans, Maria Regina était nommée maîtresse d'école pour les filles, dans le village où son père exerçait les fonctions de catéchiste. Très intelligente et assez instruite, Maria soupçonna de bonne heure le côté faible de la doctrine protestante ; droite et pieuse, son âme, loin d'avoir la paix, trouvait en elle un vide que rien dans le protestantisme ne venait combler.
« U njour, Maria Regina entendit parler des belles fêtes catholiques d'Adeikalabouram, du bonheur des chrétiens dirigés par les prêtres romains, de la pureté et de l'innocence des nombreuses jeunes filles de notre orphelinat. En même temps, une voix intérieure lui disait qu'elle n'était pas dans la vraie Religion, et qu'à Adeikalabouram elle trouverait un prêtre qui. la mettrait sur le chemin du Ciel. Elle s'échappe de la maison paternelle, et, après trois jours et trois nuits d'un pénible voyage à pied, seule, accablée de fatigue, elle frappe à ma porte, le Ier juillet 1876.
« J'écoute l'histoire de cette pauvre enfant, et, voyant le doigt de Dieu dans les faits qu'elle me raconte, je l'admets au nombre de mes orphelines. Elle se montre pieuse, docile, très empressée à apprendre les prières et le catéchisme. Après un mois et demi d'épreuves et d'instruction, je l'admis au baptême, le jour de l'Assomption, et je lui donnai, pour satisfaire son amour envers la T. S. Vierge, le nom de Maria Regina.
« Cependant son père ne pouvait se consoler de sa fuite. Ayant appris qu'elle était à Adeikalabouram, il vint furieux la réclamer. Pour ne pas me compromettre avec la police, je dus obliger Regina, malgré ses supplications et ses larmes, à quitter l'orphelinat et à suivre son père.
« Quinze jours et plus se passèrent sans nouvelles. Au commencement d'octobre, Regina revenait; mais cette fois elle amenait sa sœur, à qui elle avait inspiré le désir de renoncer, comme elle, à l'hérésie. A peine les deux jeunes filles étaient-elles installées à l'orphe-