LA FAMINE
d'une plaine qui paraissait aride, un vaste jardin luxuriant. Mais les terres que fertilise l'eau des fleuves sont comparativement de peu d'étendue. Pour ne parler que du Maduré, dans le Tinnevelly, dans les districts de Dindigul et de Maleyadipatty, dans tout le Marava, l'unique espoir du cultivateur est dans les pluies du ciel. Si la Providence le sert selon ses désirs, il aura ces pluies au temps voulu. Après une saison de sécheresse et de chaleurs brûlantes, viendront les pluies torrentielles. Alors le sol se ramollira ; le laboureur se contentera de l'égratigner avec sa charrue ; le grain qu'il lui confie, germera et donnera une récolte après quelques mois d'attente. Alors aussi les grands étangs ou réservoirs se rempliront, et les hommes et les animaux auront une provision d'eau suffisante pour l'année entière.
Mais si les pluies viennent à manquer au temps propice, comme il arrive assez souvent, l'Indien se trouve réduit à la plus extrême misère. Si elles manquent deux années consécutives, non pas seulement dans un district ou une province, mais sur une vaste étendue de la péninsule, comme en 1876 et en 1877 ; alors c'est l'affreuse famine, avec tout un cortège d'épidémies, et une mortalité dont on ne peut se faire une idée. Nous n'oublierons jamais le triste spectacle dont nous fûmes témoin. C'était au mois de juillet 1878: nous voyagions sur la ligne de Négapatam à Maduré, et le train, selon l'ordinaire, s'arrêtait aux diverses stations. Or, à chaque arrêt du train, les voyageurs voyaient venir à eux tout un troupeau d'hommes, de femmes, d'enfants effarés, affolés, maigres comme des
squelettes, pâles comme la mort, qui imploraient leur pitié avec des cris à fendre le cœur, dévoraient tout ce qu'on leur jetait, se battaient pour une écorce d'orange ou une pelure de banane. Dans certains collectorats,un bon tiers de la population fut emporté. Des centaines de mille émigrèrent pour échapper à la mort; de grands villages furent entièrement dépeuplés.
Les grands, les riches, peuvent braver ces visites de la famine ; mais les pauvres ! mais les petits ! C'est parmi eux que le fléau fera ses victimes. Or, à cette classe appartiennent, en général, nos chrétiens; leurs souffrances furent extrêmes. Les missionnaires s'employèrent de tout leur pouvoir à les adoucir; les secours que la Mission put leur fournir, ceux qu'ils obtinrent du gouvernement, soit directement, soit par l'entremise des comités protestants, de l'impartialité desquels ils n'eurent pas à se louer (r) ; les aumônes qu'ils reçurent d'Europe, ils distribuèrent tout. Pour secourir les affamés ils se condamnèrent eux-mêmes à de dures privations ; ils eurent ainsi la joie de sauver la vie à un grand nombre. Mais ils ne pouvaient se trouver partout, encore moins donner à tous. Des milliers périrent; des milliers émigrèrent ; des villages chrétiens se vidèrent entièrement. Qu'on imagine la douleur du missionnaire qui, en parcourant son district, rencontrait le désert là où il avait vu naguère une chrétienté florissante !
Mais, en même temps, que d'occasions ils eurent de bénir le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation! Le premier mars 1878, le P. Darrientort