PERTE ET GAIN
écrivait de Sarougany : « Pour nous consoler au milieu de tant d'afflictions, le divin Maître nous a donné de recueillir une magnifique récolte d'élus. Dans ce seul district, le nombre d'enfants païens baptisés in extremis atteindra le chiffre de quatre ou cinq nulle au moins, et le nombre d'adultes, celui de deux à trois mille. » Le P. Trincal, de son côté, écrivait, vers le milieu de la même année, au R. P. Barbier: «Depuis le commencement de la famine j'ai baptisé plus de 3,000 enfants païens en danger de mort, et plus de 400 adultes à l'extrémité. En outre, j'ai donné le baptême, en quelques mois,à 1, 500 païens. » Tous les missionnaires, durant cette période de souffrance, eurent la consolation de conférer le baptême à un nombre extraordinaire de petits païens et d'adultes. La plupart de ces néophytes mourant après avoir été régénérés, la population chrétienne de la Mission n'en fut guère augmentée; mais, en revanche, que de places, dans la demeure du Père céleste, se trouvèrent occupées, qui sans cela seraient restées vides ! En somme, les années les plus fécondes en fruits de salut, furent celles où la famine plongea tant de familles dans le deuil. C'est ainsi que les plus grands fléaux, par une admirable disposition de la Providence, deviennent les plus grandes grâces.
Nous réservons pour un dernier chapitre, le récit des événements qui ont précédé ou suivi l'établissement de la hiérarchie catholique dans l'Inde. Nous y ajouterons un aperçu des derniers travaux et de l'état actuel de la Mission.
Au terme de la longue période que nous venons de parcourir (1873- 1887), ^a Nouvelle Mission duMaduré
comptait 50 années d'existence, et célébrait, sans grand éclat, ses Noces d'or. Le 24 octobre, 1887, était le 50e anniversaire de l'arrivée aux Indes de la petite troupe conduite par le P. Bertrand. Les missionnaires offrirent ce jour-là le saint Sacrifice en action de grâces. Des agapes fraternelles, présidées par Mgr Canoz, réunirent au Collège Saint-Joseph tous les Pères de Trichinopoly.
Il nous reste à faire connaître ceux de nos Frères qui, durant cette même période, sont allés recevoir la récompense de leurs travaux.
P. Joseph Grégoire. — De 1873 à 1878 moururent huit ouvriers apostoliques, dont les années de service au Maduré varient de vingt-six à trente-cinq. Le premier nom sur cette liste est celui du P. Joseph Grégoire. Né en 1815, à Valence en Dauphiné, il entra dans la Compagnie le 28 juin 1840, et arriva au Maduré le ier septembre 1843. Il travailla surtout dans le district du sud, qu'il gouverna de 1849 à 1852. Il administra ensuite, jusqu'en 1863, la chrétienté de Vadakenkoulam. Il y revint encore en 1867, après avoir rempli divers emplois dans le nord, et y passa les dernières années de sa vie.
Le P. Joseph Grégoire fut donc surtout l'apôtre de Vadakenkoulajn. C'est à sa persévérante énergie principalement que cette belle chrétienté est redevable de sa grande église. Ce que la construction de ce sanctuaire lui coûta de soucis et de fatigues, Dieu seul le sait. Mais .une peine bien plus sensible lui vint des luttes sanglantes qui surgirent entre les deux castes rivales, les Vellages et les Sanars, le jour même où ils
prirent possession du nouveau sanctuaire. Obligé de témoigner devant la justice contre une partie de ses ouailles, le bon Père en ressentit une douleur qui lui fit perdre le manger et le dormir. Il accepta l'invitation de ses supérieurs d'aller passer quelques mois dans son pays natal ; mais il ne devait pas arriver au terme de son voyage. Le navire qui le portait venait d'entrer dans la Mer Rouge ; on était au 18 septembre 1873. L'épuisement du Père était extrême, par suite de ses continuelles insomnies. Au souper, il put à peine avaler quelques gouttes de bouillon. Il se retira dans sa cabine, et aussitôt le délire se déclara. Le lendemain, à 6 heures, le malade ouvrit les yeux, mais sans pouvoir parler. Le Père qui l'accompagnait, lui administra l'Extrême-Onction. Le mourant resta immobile et sans voix jusqu'à deux heures de l'après-midi. Vers 2 heures il rendit son âme à Dieu.
Le P. Grégoire fut un homme vraiment apostolique, d'un zèle réglé par la prudence, plein d'activité, et doué d'un talent remarquable pour l'administration et l'organisation des chrétientés. On avait remarqué que chacune de ses retraites annuelles produisait en lui une sorte de transformation. Sa parole alors était toute de feu, et ceux qui l'écoutaient se sentaient eux-mêmes embrasés. Il fut 30 ans missionnaire.
P. Clément Castanier. — Le P. Clément Castanier fut, pendant 35 ans, une des principales colonnes de la mission du Maduré. Natif du Gévaudan, il se donna à Dieu dans la Compagnie de Jésus le 15 septembre 1826, étant âgé de 24 ans ; et, en 1839 il vint, avec le P. Joseph Gury, mort à Bourbon, s'associer aux
quatre fondateurs de la Nouvelle Mission du Maduré.
Voici, en peu de mots, les états de service de cet admirable missionnaire. En 1840, il occupe à Tuticorin le poste qu'avait occupé le P. Alex. Martin, et pendant sept ans, soutient vaillamment la lutte contre le schisme. En 1847, Mgr Canoz le prend pour son assistant et le nomme ensuite supérieur de Trichinopoly. De 1850 à 1855, il gouverne le collège de Négapatam, d'où il est de nouveau transféré à Tuticorin. De 1859 à 1862, il est supérieur de la Mission centrale; nous avons vu la part qu'il prit alors aux grandes luttes qui nous valurent la possession des principales églises du Marava. Il est ensuite employé successivement à Trichinopoly, à Vadakenkoulam, à Négapatam ; et, enfin, en 1869, il est chargé du district de Tanjaour.
Le P. Castanier était né et taillé pour les combats. Vainqueur ou vaincu, toujours égal à lui même, inaccessible à la crainte comme au découragement, bravant le soleil, les fatigues, la faim, les privations, il courait partout 011 il y avait des brebis attaquées ou égarées à défendre ou à ramener. Les protestants le redoutaient non moins que les schismatiques. Les procès ne l'effrayaient point ; les dédales des actions judiciaires les plus compliquées, lui étaient familiers. Parfaitement maître de la langue tamoule, il possédait les dons de l'orateur à un haut degré. Aussi était-ce lui qu'on appelait dans les retraites, les missions, les occasions solennelles. Redevenu simple missionnaire après avoir rempli les plus hautes charges, à l'âge de 70 ans il parcourait les chrétientés du Tanjaour, prêchait la parole de Dieu avec la véhémence de ses premières
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années, était assidu au confessionnal et auprès des mourants, visitait les écoles, et enseignait les théorèmes d'Euclide aux enfants. La mort, enfin, nous enleva ce vaillant athlète presque subitement. Il venait d'arriver de Tanjaour à Trichinopoly, plein d'entrain et de gaîté, comme d'ordinaire ; c'était le 17 février 1874. Vers les 8 heures du soir, se trouvant un peu fatigué, il se rerira dans sa cellule. Peu après il se sentit inondé d'une sueur froide, et pendant deux heures, il fut en proie aux plus atroces souffrances. Le P. Sales lui administra les derniers sacrements en toute hâte ; quelques moments après le Père n'était plus. Il entrait ce jour-là dans sa 73e année.
P. Jean Bossan. — « Ocidus fui cœco et pes claudo ; pater eram pauperum : je fus l'œil de l'aveugle et le pied du boiteux ; les pauvres m'appelaient leur père. » Ces paroles, qu'une pieuse main a gravées sur la tombe du P. Jean Bossan, décédé le 27 mars 1875, à Adeikalabouram, résument tout l'apostolat de cet illustre missionnaire. Son cœur brûlait du zèle des âmes ; mais ce zèle se porta toujours de préférence vers les petits, les délaissés, les misérables. Missionnaire à Palamcottah, puis à Punicaèl, son plus doux passe-temps était de s'entourer d'enfants, de les catéchiser, d'entendre leurs confessions ; il oubliait alors sa nourriture et son repos. Il lui est arrivé de leur donner la nuit entière. Le souci des petits moribonds le préoccupait sans cesse. En quelque lieu qu'il se rendît, il portait toujours avec lui sa fiole d'eau bénite, dans l'espoir que la Providence lui donnerait l'occasion d'ouvrir le Ciel à quelqu'une de ces chères créatures.
Le Maduré. — I. 3<J
C'est dans le but de réunir sous son toit les enfants abandonnés et les vieillards décrépits, « ces deux extrêmes de la misère humaine », comme il les appelait, que le P. Bossan fonda Adeikalabouram. Dès lors l'existence du Père s'identifia avec celle de l'orphelinat. Ses orphelins furent sa vie. Il leur consacrait toutes les heures du jour ; il les visitait chaque nuit durant leur sommeil. Leurs joies étaient ses joies et leurs peines, ses peines. Il tenait tant à les voir bien logés, convenablement vêtus et nourris ; il priait, il quêtait pour eux ; mais il ne demanda jamais rien pour luimême.
L'amour qu'il avait pour sa famille, sa famille le lui rendait. Le 27 décembre était une des grandes fêtes d' Adeikalabouram. Il y avait communion générale ce jour-là. Après avoir offert au Dieu de l'Eucharistie les vœux qu'ils formaient pour leur père, les orphelins venaient les offrir à ce père bien-aimé. On élevait un trône de verdure, où le vénéré patriarche, dans son plus beau costume de missionnaire, prenait place. Orphelins et orphelines apportaient leurs présents, les plus belles fleurs du jardin, les plus beaux fruits de la saison. Puis venaient les chants, les compliments. Le Père répondait invariablement : « Mes petits enfants, aimez-vous bien les uns les autres, et aimez bien le bon Dieu ». Ce jour-là, la ration de Karouppou-Katti était doublée, et il y avait du poisson au dîner !
Le jour où le P. Bossan réunit ses deux ou trois premiers orphelins, il reçut de son supérieur la bénédiction donnée jadis aux patriarches : « Crescite et miiltiplicamini ; » cette bénédiction porta ses fruits.
Les orphelins crurent en nombre, grandirent, devinrent pères de famille, et l'heureux patriarche vit les enfants de ses enfants.
Le P. Jean Bossan possédait, avec le zèle des âmes, ce qui rend le zèle fécond, la sainteté. « Soyons saints, disait-il souvent, et nous serons apôtres. »
Un trait fera comprendre son esprit de mortification et de pauvreté. Il se trouvait un jour avec Mgr Canoz et quelques autres Pères. « Que pense Votre Grandeur, demanda un de ceux-ci, d'un missionnaire qui pour se nourrir, se vêtir, entretenir son cheval et toute sa maison, dépense jusqu'à trois sous par jour ? » Le Père Bossan comprit qu'il s'agissait de lui. « Monseigneur, reprit-il, avec simplicité, on me calomnie; j'en dépense cinq ! »
Le Père était fortement constitué ; jusqu'à l'âge de 65 ans il avait à peine connu la maladie ; mais une attaque d'apoplexie dont il fut frappé en janvier 1873, lui enleva ses forces. Il vécut encore deux ans, mais, pour ainsi dire, en se traînant. Le P. François Buisson lui fut donné pour auxiliaire.
Dès lors son travail consista à entendre quelques confessions. La prière devint son occupation habituelle. Il passait de longues heures à l'église, aux pieds de l'image de Marie, ou les yeux attachés au Tabernacle. Dans sa chambre, on le trouvait d'ordinaire le chapelet à la main. Marie était sa grande ressource ; dans les cas difficiles, c'est à elle qu'il avait recours.
Le 11 octobre 1874, il monta au saint Autel pour la dernière fois ; mais chaque matin encore il se traînait à l'église, assistait au saint Sacrifice et recevait la
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sainte Communion. Le Jeudi-Saint, 25 mars, il se trouva exténué. Le P. Buisson voulait lui apporter la sainte Eucharistie. « Non, dit-il, il faut bien que l'on sache que je fais mes Pâques. » Après la cérémonie du matin il tomba dans une telle faiblesse qu'on jugea nécessaire de lui administrer les derniers sacrements. Il communia encore le Vendredi-Saint en viatique, et le samedi, quelques heures avant le chant de X Alléluia, il rendit le dernier soupir.
P. Antoine Sales. — Le P. Antoine Sales passa à une meilleure vie le 7 juillet de l'année 1875, après trente-cinq ans et demi de mission. Né à Milhau en 1801, il entra dans la Compagnie à l'âge de 21 ans, enseigna la haute littérature à Saint-Acheul, et fut un des quatre Pères que la Province de France, à la prière du roi Dom Miguel, envoya en Portugal en 1829. A la suite du triomphe remporté sur Dom Miguel par Dom Pedro et l'armée de la révolution, le P. Sales et ses compagnons (*) furent enfermés dans cette Tour Saint-Julien où tant d'autres Jésuites avaient été détenus au temps de Pombal ; ils ne durent leur délivrance qu'à l'intervention du baron Mortier, ambassadeur de France à Lisbonne. En 1834 le P. Sales rentrait en France. Cinq ans plus tard, il fut associé à la troisième bande de missionnaires qui se rendaient au Maduré, celle dont Mgr Canoz faisait partie. Le Père Antoine fit ses premières armes sur la Côte de la Pêcherie, et seconda vaillamment le P. Castanier dans la longue lutte que celui-ci soutint contre les Paravers schismatiques. Il devait l'assister encore, nous venons