LE SUD
était impuissant à recueillir lui seul la riche moisson qui jaunissait autour de lui, et demandait avec instance qu'on lui envoyât des aides.
Le vétéran missionnaire vient de terminer sa 48e année de mission. Les quatre Pères qui vinrent avec lui au Maduré sont morts, le P. Berlendis depuis 47 ans, les PP. Bertrand (Prosper) et Hugla depuis 38 ans, le P. Puccinelli, qui finit sa vie à Maurice, depuis 20 ans. Le P. Trincal est près d'achever sa 77e année. « La tête, la poitrine, dit-il, sont excellentes ; mais le reste ne vaut plus rien. » Il ne travaille plus aujourd'hui ; retiré dans la résidence de Maduré, il souffre, ce qui vaut mieux encore. Il a voulu recevoir les derniers sacrements, afin d'être prêt au premier appel du divin Maître (*).
Dans le Marava, les missionnaires cultivent, sous la bénédiction de Dieu, leurs chrétientés florissantes. Sentinelles vigilantes, ils gardent les entrées, sonnent la note d'alarme à l'approche de l'ennemi, s'unissent pour le repousser. Le protestantisme, malgré bien des tentatives et des efforts, n'a pu s'implanter dans le Marava.
Le district du centre est partagé en 16 sous-districts ou pangous. Un recensement qui semble remonter à plusieurs années, lui assigne 64,810 catholiques.
Le district du sud est, depuis quinze ou vingt ans surtout, le grand champ de bataille de nos missionnaires. L'ennemi, dont nous parlerons longuement dans la troisième Partie, est cette forme de protestantisme qui se nomme l'anglicanisme. Deux évêques, deux armées
I. Le Père Trincal mourut le Ier mai 1892. Voir sa Notice au 2e vol.
admirablement disciplinées, des ressources matérielles inépuisables, voilà ce que la secte anglicane oppose au petit bataillon des missionnaires catholiques. Et cependant, proclamons-le bien haut, à la gloire de Dieu et de la Vérité, c'est dans le district du sud que les apôtres de Jésus-Christ ont fait, dans ces dernières années, et font actuellement, leurs plus belles conquêtes. Au temps de la grande famine, outre un nombre incalculable d'enfants et d'adultes qui reçurent la grâce du baptême avant de mourir, 5,000 païens furent convertis à la foi catholique.
Dans cette lutte contre l'anglicanisme, celui qui combat au premier rang depuis 39 ans, c'est le P. Denis Guchen. L'intrépide missionnaire ne saurait dire luimême le nombre d'âmes que Dieu a voulu tirer du paganisme ou de l'hérésie par son ministère. Nous avons dit ailleurs comment le divin Maître se servit de lui pour fonder et multiplier en quelques années la belle chrétienté de Sattankoulam.
Les chiffres suivants donneront une idée du progrès de la religion dans le district du sud jusqu'en 1891. En 1846, la population catholique de ce district était évaluée à 42,000 âmes. Avant la famine, on y comptait 47,000 catholiques ; après la famine, malgré la grande mortalité causée par le fléau, le nombre s'élevait à 52,000. D'après le recensement fait en 1886, le chiffre montait à 60,600 ; et, d'après celui de 1891, à 68,537.
Le district du sud comprend 17 pangous ou principales stations.
IV. Nous sommes heureux d'ajouter qu'aujourd'hui encore, la pluie de la grâce tombe plus abondante que
jamais sur ce district privilégié. Dans les environs de Tuticorin, vers la fin de 1889, commença un mouvement de conversions qui ne s'est pas ralenti depuis. Le P. Caussanel, chargé de la chrétienté de Tuticorin, reçut d'abord une députation de plusieurs villages païens dont les habitants, en grand nombre, demandaient à embrasser la foi chrétienne. Le Père crut qu'il était de son devoir d'examiner les motifs qui les portaient à faire cette demande, et, tout en louant la démarche des envoyés, il se contenta de les exhorter à persévérer dans leurs bons désirs. Six mois se passèrent, pendant lesquels le missionnaire eut tout le temps de s'assurer que ces bonnes gens cherchaient purement le don de Dieu et le salut de leurs âmes. Il consentit donc à les instruire et, lorsqu'ils furent bien préparés, il leur donna le baptême. Dès lors, par un de ces phénomènes surnaturels qui ne s'expliquent que par l'infinie miséricorde de Dieu et la toute-puissance de sa grâce, ce fut comme un ébranlement qui se communiqua de village en village. En décembre 1890, le R. P. Verdier écrivait que 600 personnes demandaient le baptême, et le même Père, un mois après, en janvier 1891, disait que ce nombre s'était plus que décuplé. Ce n'était pas une caste, mais cinq, six castes différentes ; non pas seulement des parias, des paliers, des sanars, mais des maravers, des vellages, des nayakers, des rettis, des païens et des protestants, qui voulaient devenir enfants de l'Église de Jésus-Christ. En février 1891, le P. Caussanel écrivait qu'il était prêt, s'il en avait les moyens, à fonder douze nouvelles chrétientés ; en juin, il parlait de vingt comme étant à peu
près fondées ; en novembre, le nombre avait grandi dans la même proportion. Malgré son activité, car il semblait se multiplier ; malgré l'aide de ses excellents catéchistes et de quelques-uns de ses Frères ; malgré l'industrie à laquelle il eut recours, industrie qui consistait à réunir à Tuticorin ce qu'il y avait de mieux parmi les néophytes, hommes et femmes nouvellement baptisés, à les instruire solidement et à échauffer leur zèle par les exercices d'une retraite de huit ou dix jours, pour les renvoyer ensuite dans leur village, avec la mission d'instruire à leur tour les catéchumènes ; malgré tous ces moyens, le P. Caussanel déclarait qu'il ne pouvait suffire à la tâche. Mais laissons-le parler luimême.
Il écrivait le 31 janvier 1891 : « Hier matin, après ma messe, je suis parti, avec le P. Amirdanader, pour visiter les nouveaux chrétiens. Notre tournée a duré de sept heures du matin à sept heures du soir. Partout les populations accouraient à notre rencontre. Des protestants, des païens de toutes les castes, venaient à l'envi nous annoncer qu'ils voulaient être chrétiens. Mon compagnon disait : Je ne puis m'expliquer ce prodige ; j'ai passé tant de fois par ces contrées, et personne ne faisait cas du prêtre ; pourquoi cet enthousiasme aujourd'hui ? — Moi-même je n'avais rien vu de semblable.
« Dans une seule forêt, à douze milles de Tuticorin, il y a plus de 3,000 païens disposés à se faire chrétiens. Ils écoutent sans se lasser le catéchiste qui les instruit, et pourtant c'est l'époque des grands travaux.