‹ Le MaduréChapitre 22 sur 172 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les sentiments du P. Vico sur le P. de Nobili nous sont connus par le portrait qu'il nous a laissé de cet apôtre dans sa lettre au P. Aquaviva. Nous serions heureux d'entendre le P. de Nobili faire à son tour l'éloge du P. Vico. Malheureusement la notice qu'il dit avoir écrite sur ce digne missionnaire, qu'il appelle « un religieux d'une éminente vertu », ne nous est point parvenue. Mais si on se rappelle que le P. de Nobili fit lui-même choix du P. Vico pour partager son apostolat ; qu'il lui fut donné pour compagnon juste au moment où allaient commencer les terribles épreuves que nous avons racontées ; que le P. Vico fit de la cause du P. de Nobili sa propre cause, et reçut par conséquent le contre-coup des atteintes portées à la religion et à l'honneur de cet illustre apôtre; que, sans laisser fléchir son courage, il l'aida jusqu'à la fin à porter sa croix ; qu'il porta seul le fardeau de la nouvelle mission durant ces longues années où le P. de Nobili fut retenu à Cochin ou à Goa ; qu'il fit de la chrétienté de Trichinopoly, lorsqu'il en fut chargé, un parterre où, sous la rosée de la grâce, fleurirent les plus belles vertus ; qu'il fut enfin élu pour diriger ses Frères et gouverner la Mission, on se fera aisément une idée du mérite et de la sainteté de ce grand missionnaire. Ce qui doit le grandir encore à nos yeux, ce sont les humbles sentiments qu'il avait de lui-même. Voici comment, après avoir décrit les qualités du P. de Nobili, il termine sa lettre.

« Quant à moi, quoique dépourvu de toutes ses vertus, j'ai assez de confiance dans les prières que l'on fait pour moi et dans l'exemple et la direction d'un si

LES PANDARA-SOUAMJS.

grand maître, pour espérer de n'être pas tout à fait inutile dans l'emploi qui m'a été confié. Je m'estimerai assez heureux s'il m'est donné de consacrer toutes mes forces, tous mes moyens et toute ma vie à servir le P. Robert ou tout autre missionnaire, afin que, déchargés du soin des choses temporelles, ils puissent employer tout leur temps à procurer la grande gloire que Dieu a lieu d'attendre de ceux qui travaillent dans cette Mission. »

Le P. de Nobili espérait d'aller bientôt rejoindre son ami. Quelques heures seulement avant la mort de ce dernier, il écrivait : « Le P. Vico et moi touchons au terme de notre carrière ; notre âge et les graves infirmités par lesquelles Notre-Seigneur a la bonté de nous visiter nous en avertissent ». Sa vue, en effet, s'était affaiblie à tel point qu'il ne pouvait plus écrire de sa propre main. Il devait néanmoins vivre encore de longues années. Une dernière fois il fit le voyage de Cochin dans le but de régler avec le P. Provincial et l'évêque de Cranganore une affaire qui lui tenait particulièrement à cœur.

En travaillant à la conversion des hautes castes, le P. de Nobili ne s'était pas désintéressé du salut des castes inférieures ; tout au contraire, il avait cru prendre le moyen le plus efficace pour opérer la régénération de celles-ci, et il ne s'était pas trompé. On se rappelle ce qui avait fait échouer tous les efforts du P. Gonsalve Fernandez ; comment il avait encouru le mépris des hautes et des basses castes. Les parias, qui ne savaient estimer ou mépriser que ce qui faisait l'objet de l'estime ou du mépris des brames, conçurent une

haute idée de la religion chrétienne, dès qu'ils virent les brames, en grand nombre, pratiquer cette religion. Eux aussi voulurent l'embrasser. Nous avons vu quelle chrétienté florissante les basses castes formaient à Trichinopoly. Le P. de Nobili, et c'est là sa plus grande gloire, avait du même coup fait tomber la barrière qui semblait fermer aux Indiens de toutes conditions l'entrée du royaume des cieux. Et néanmoins la nécessité où se trouvaient les missionnaires de ne pas heurter les préjugés des castes élevées, mettait des entraves à leur apostolat. Sous peine de ruiner leur œuvre, ils ne pouvaient remplir leur ministère auprès des castes inférieures qu'en secret ou à la faveur des ténèbres. Agir autrement eût été se discréditer aux yeux des brames et, par une conséquence nécessaire, aux yeux des parias eux-mêmes. Telle était leur position, que certains écrivains paraissent n'avoir pas comprise. Il y avait cependant un moyen de l'améliorer, et le P. de Nobili pensa que le temps était venu d'employer ce moyen.

A la suite des délibérations qu'il eut à ce sujet avec le P. Provincial et levêque de Cranganore, il fut décidé, qu'outre les missionnaires qui continueraient à se conformer aux usages purement civils des brames et seraient désormais connus sous le nom de brames-sanniasis, il y aurait, à l'avenir, une autre classe de missionnaires dont le ministère s'exercerait spécialement auprès des Indiens d'une condition inférieure, et qui prendraient le nom àzpandara-souamis, le mot pandaram désignant un religieux ou pénitent inférieur au sanniassi, mais professant le même genre de vie et d'abstinence. Les missionnaires de cette seconde caté-

LES PANDARA-SOUAMIS.

gorie avaient sur les autres cet avantage, qu'ils pouvaient, sans se compromettre, sans même cesser de traiter avec les personnes de haute condition, avoir des rapports publics avec les personnes des castes les plus infimes ('). Ils ne pouvaient toutefois loger dans les maisons des brames ni manger avec eux.

Celui que la Providence avait marqué pour ouvrir cette nouvelle carrière fut le P. Balthasar da Costa, dont la vocation aux missions avait été accompagnée de circonstances qui méritent d'être racontées. Le P. Provincial de Portugal était venu visiter le scolasticat de Coimbre où le jeune Balthasar étudiait la théologie. Déjà à cette époque il soupirait après les missions de l'Inde. Un jour le P. Provincial réunit les étudiants dans une chapelle, et leur annonça qu'il allait lire les noms de ceux qui devaient faire partie du prochain envoi de missionnaires destinés aux Indes. Le P. Balthasar, qui avait instamment sollicité cette mission, s'attendait à ce que son nom serait proclamé. Il n'en fut rien ; les médecins avaient déclaré que sa poitrine était si faible qu'il ne pourrait même pas supporter les fatigues de la traversée. Poussé par l'ardeur de ses désirs, ou plutôt par un mouvement d'en haut, le fervent religieux se jeta aux pieds de son supérieur, et le conjura avec larmes de vouloir bien ajouter son nom à ceux qu'il venait de publier ; de n'avoir d'ailleurs aucune crainte sur sa santé, parce que Dieu en prendrait soin et qu'il saurait tirer sa gloire d'un si faible

i. Cependant même les pandara-souamis devaient s'abstenir d'entrer dans les huttes des parias. Cette réserve, maintenue pendant près d'un siècle, fut supprimée par le Saint-Siège lorsqu'il porta son jugement sur les rites malabares.

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