CHAPITRE I
leur résidence en cette ville. Le bon vieillard obéit ; mais ce ne fut pas sans regret qu'il quitta sa pauvre cabane, asile de la prière et du travail. En la saluant pour la dernière fois, il annonça qu'elle resterait debout lorsque toutes les maisons d'alentour auraient été détruites. L'événement vérifia cette prédiction. Le roi de Golconde s étant emparé de la ville, en fit raser toutes les maisons ; seul l'ermitage du P. de Nobili resta intact au milieu des ruines.
Ce fut le i6 janvier 1656 que ce grand serviteur de Dieu alla recevoir sa récompense. Son éloge est dans le récit que nous avons fait de sa vie apostolique. En fait de travaux, d'épreuves endurées pour le salut des âmes, de vie pénitente et mortifiée, on trouverait difficilement un missionnaire qui puisse lui être comparé. Son humilité, sa mansuétude, son obéissance égalaient son amour de la Croix. Son union avec Dieu était continuelle, sa dévotion envers Marie toute filiale. D'un extérieur plein de dignité, d'un visage toujours affable et serein, d'une modestie angélique, on ne pouvait le connaître sans l'aimer. On évalue à 100,000 le nombre d'âmes gagnées à Jésus-Christ par le P. Robert de Nobili et ses compagnons d'apostolat.
L'Apostolat et le Martyre.
Épreuves et consolations du Missionnaire. — Les successeurs du P. de Nobili. — Le P. Jean de Britto missionnaire, supérieur de la Mission, Martyr de JÉSUS-CHRIST.
Tota tormenta diaboli in me veniant ; tant uni nt Christo fruar. S. Ign. Antioch.
'U'était-ce que cette mission de Maduré fondée par le P. de Nobili ? De quelles vertus devait être orné un missionnaire il; appelé à travailler dans cette Mission, § et à quelles épreuves devait-il s'attendre ? Le P. Balthasar da Costa répond à ces questions dans une lettre qu'il écrivait de Tanjaour, en 1653, aux étudiants de Coïmbre et d'Evora. Sachant que la plupart d'entre eux aspiraient à la vie de missionnaire parmi les idolâtres de l'Inde, il ne craint pas de les mettre en garde contre des peintures trop brillantes que leurs jeunes imaginations pouvaient se former de cette vie. Voici comment il s'exprimait.
« Je parle à des cœurs généreux ; je vais donc dire franchement une partie des souffrances que les missionnaires ont à endurer dans ce pays. D'abord notre climat. C'est celui de la zone torride, une atmosphère embrasée contre laquelle vous cherchez en vain à vous
abriter. En temps de calme, vous avez peine à respirer; si le vent souffle, ou bien il vous arrive chargé des ardeurs des sables qu'il a traversés et vous brûle comme la vapeur qui s'exhalerait de la bouche d'un four ; ou bien il vient des montagnes, et alors il vous enveloppe d'un tourbillon de poussière qui vous poursuit partout et pénètre dans les coffres les mieux fermés. Un seul voyage à travers notre atmosphère de feu suffît pour transformer un homme des pieds à la tête. Puis, comment voyager ? Si vous faites usage de vos sandales, après quelques pas elles vous mettent les pieds en sang. Vous irez donc pieds nus ? mais vous aurez à marcher sur les épines et les sables brûlants. Le missionnaire que vous connaissez a voulu essayer de ce moyen : il avait à franchir la distance d'une portée de fusil; mais il n'avait pas fait la moitié du trajet qu'il semblait trépigner sur des charbons ardents ; et quand il l'eut achevé, il avait les pieds chargés d'énormes ampoules et le corps inondé de sueur. Vienne la saison des pluies ; les chaleurs deviendront plus tolérables ; mais alors vous enfoncez dans la boue, et souvent vous retirez vos pieds meurtris ou blessés. Pour mon compte j'ai tel doigt du pied qui a perdu son ongle cinq ou six fois. Je ne parle pas des rivières, des canaux, des torrents qu'il faut passer à gué, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles, ou traverser à la nage.
« Et l'habitation du missionnaire ? Imaginez une cabane de terre avec une toiture de chaume ou de feuilles de palmier, sans fenêtres, avec une porte qui ressemble à une entrée de tanière, où vous pouvez à peine vous remuer sans donner de la tête, où vous