CHAPITRE II
qui, ayant tout sacrifié pour leur foi, lui demandent avec larmes le Pain eucharistique et les consolations de la religion ; c'est, enfin, la vue de cette multitude d'idolâtres qui tombent dans l'abîme éternel, auxquels le manque de missionnaires et de catéchistes empêche de porter secours.
« Voilà, mes bien chers Frères, continue le P. da Costa, les souffrances des missionnaires. Vous présenter ce tableau sans crainte de vous décourager, c'est vous dire l'idée que j'ai conçue de votre vertu et de votre générosité. Non, ce n'est pas la perspective de telles souffrances qui effrayera des cœurs queNotre-Seigneur a remplis de son amour. D'autant plus que nos épreuves ne sont pas sans consolations. Et quelles consolations ! La joie de faire aimer et glorifier Dieu par des milliers de créatures qui l'outrageaient sans le connaître ; le bonheur de peupler le Ciel, d'arracher au démon tant de victimes, de voir fleurir tant de chrétientés ferventes : voilà nos consolations et nos jouissances qu'aucune parole ne saurait exprimer, que le cœur seul peut sentir et apprécier. »
En deux mots: une mesure de souffrances et d'humiliations telle que peuvent la désirer les plus ardents amis delà Croix, et une mesure proportionnée de consolations ; voilà quelle était la part d'héritage des aspirants à la Mission de Maduré. Le P. da Costa n'exagérait rien ; nous le verrons bien.
Nous ne pouvons dire au juste quelle était l'étendue de la mission de Maduré à la mort du P. de Nobili ; il est à croire qu'elle avait pris, à peu de chose près, l'extension qu'elle avait dix années après, c'est-à-dire
LA VIE D UN MISSIONNAIRE
en 1666. Or à cette époque elle était comprise dans les trois royaumes de Maduré, de Tanjaour et de Gingi, gouvernés par trois princes ou nayakers qui payaient, ou étaient censés payer tribut au chef d'un état situé au nord-ouest du royaume de Gingi, et dont Vellour était la capitale. Elle s'étendait, vers le sud, jusqu'à Tinnevelley et Palamcottah ; vers l'ouest, jusqu'à Outtamapaleam, au fond de la vallée de Combey ; vers l'est, jusqu'à Manarcoudy et Pattoucottah ; au nord, jusque vers le parallèle qui passe à Pondichéry. Elle embrassait donc le territoire qui forme de nos jours le diocèse de Trichinopoly moins la côte maritime, et, en outre, une étendue de pays à peu près d'égale grandeur au nord du Cavery.
Sur cette vaste surface les missionnaires avaient fondé un certain nombre de chrétientés centrales de chacune desquelles dépendaient dix, quinze, vingt autres chrétientés. A la tête de chacune était ou un Père brame, ou un Père pandaram, quelquefois un Père de chaque catégorie. La vie du missionnaire, en temps de calme, se passait à visiter les chrétientés commises à ses soins. Les voyages se faisaient toujours à pied, et les chrétientés qu'il fallait visiter étaient parfois à une distance de quinze, vingt ou trente milles de l'église centrale (J). Le P. Balth. da Costa nous a dit ce que les missionnaires avaient à souffrir dans ces courses faites sous un ciel de feu, parfois à travers les bois et les montagnes.
1. Nous employons souvent le mille comme mesure de distance , c'est le mille anglais que nous avons en vue. Cinq milles anglais égalent, à très peu de choses près, huit de nos kilomètres.