‹ Le MaduréChapitre 28 sur 172 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Mais les temps de calme étaient rares et de courte durée. Le missionnaire se voyait toujours entouré d'ennemis, et d'ordinaire, sans un protecteur sur qui il pût compter. Sans doute, le P. de Nobili avait su se concilier les bonnes grâces du Nayaker de Maduré, qu'on appelait le grand Nayaker, parce qu'il exerçait une sorte de suzeraineté sur les Nayakers de Tanjaour et de Gingi ; et on peut dire que ce prince, pendant son long règne, se montra à peu près toujours favorable aux chrétiens ; mais ce suzerain n'avait qu'une autorité nominale sur ses vassaux ; sa protection profitait tout au plus aux chrétiens de ses états.

Le P. de Nobili encore, et d'autres missionnaires, réussirent parfois à se concilier la faveur de quelques princes parmi les seigneurs ou roitelets du pays ; mais cette faveur était si inconstante ! un rien changeait souvent leurs bonnes dispositions. Que la pluie vînt à manquer, que la famine ou quelque épidémie vînt à désoler le pays, les jogues ou prêtres des idoles ne manquaient pas d'en rendre les néophytes responsables. Dès lors il n'y avait qu'un moyen de faire cesser le fléau : le seigneur devait ordonner la destruction de l'église des chrétiens, l'expulsion du missionnaire, etc. Ou, si on le savait passionné pour l'or et l'argent, ce qui n'était pas rare, il suffisait de lui donner l'assurance que le missionnaire était possesseur de grandes richesses, que les chrétiens avaient enfoui un trésor sous les murailles de leur église; le seigneur ordonnait que le missionnaire fût arrêté et mis à la torture ; que l'édifice religieux fût démoli. Des faits de ce genre, nous en trouvons presque à chaque page dans les lettres des missionnaires.

LA VIE D UN MISSIONNAIRE

La foi même et la ferveur des néophytes donnaient bien des inquiétudes à leurs Pères en Jésus-Christ. Un ou deux faits montreront comment.

Le Nayaker de Maduré, entouré de sa cour, offrait un sacrifice solennel à ses divinités représentées sous diverses figures d'animaux. Un chrétien, témoin de la chose, laissa échapper cette réflexion : «Est-il possible qu'on déploie tant de pompe et qu'on dépense tant d'argent pour honorer des bêtes ? » Cette parole fut rapportée au prince qui, dans un premier mouvement décolère, ordonna de détruire l'église et le presbytère des chrétiens, et de chasser le missionnaire.

Le Nayaker de Tanjaour célébrait tous les ans une fête en l'honneur de son gourou ou maître spirituel. Le gourou était assis dans une niche richement parée et portée par les dames de la cour. Dans une autre niche, tout éclatante d'or et de pierreries, étaient placées les sandales du gourou, et le roi en personne, marchant à pied, un thurible à la main, offrait de l'encens à ce vénérable objet, aussi longtemps que durait la procession. « A la vue de telles extravagances, dit le missionnaire qui raconte le fait, auriez-vous pu vous empêcher de rire ? Non. Eh ! bien ! c'est le malheur qui arriva à quelques-uns de nos néophytes, et cette imprudence servit de prétexte à une persécution. »

Quand la mission ou le district jouissait de la paix, le missionnaire avait encore à trembler pour un nouveau converti ou un catéchumène en butte aux mauvais traitements de sa famille ou de sa caste. Mais hâtonsnous de le dire, c'était surtout dans ces persécutions

Page 1