‹ Le MaduréChapitre 29 sur 172 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

individuelles que la grâce remportait ses plus beaux triomphes. Nous en verrons des exemples.

En temps de guerre, — les guerres étaient presque continuelles — les inquiétudes et les angoisses des missionnaires se multipliaient encore.

La plus désastreuse peut-être de ces guerres fut celle qui pendant trois ans, de 1655 a 1658, ravagea tout le territoire où s'étendait la mission de Maduré. Nous n'en suivrons pas les diverses phases. Qu'il suffise de dire qu'à la suite d'une tentative faite par les trois Nayakers pour s'affranchir de la suzeraineté du roi de Vellour et du tribut qu'ils lui payaient de temps immémorial, les musulmans du royaume de Golconde envahirent d'abord les états du roi suzerain, puis ceux de ses trois vassaux, pillèrent et saccagèrent les villes et mirent à mort un nombre incalculable d'habitants. De plus, avant que cette guerre fût terminée, une nouvelle guerre éclata entre le roi du Maïssour et le Nayaker de Maduré, guerre d'atroces représailles, appelée la chasse aux nez, parce que le premier traitement que les parties belligérantes infligeaient à leurs prisonniers, consistait à leur amputer le nez. Durant ces jeux sanglants, missionnaires et néophytes souffrirent des maux dont on ne saurait se faire une idée. Le P. Antoine de Proenza écrivait de Trichinopoly en 1659:

« Comme la plupart des habitants, nos chrétiens ont été obligés de tout abandonner pour fuir dans des contrées inconnues. Triste spectacle que celui de tant de mères portant leurs petits enfants, de pauvres vieillards se traînant avec peine, de tant de fugitifs emportant

LA VIE D UN MISSIONNAIRE

les effets qu'ils avaient pu sauver du pillage, laissant derrière eux leurs maisons et leurs églises livrées aux flammes, traversant des pays infestés d'ennemis ou de brigands, et allant demander un asile aux forêts et aux montagnes; et là encore poursuivis, traqués par les Musulmans qui tuaient les hommes, dépouillaient les femmes, emmenaient avec eux les enfants pour en faire des esclaves.

« Impossible de dépeindre l'état de misère dans lequel ils vécurent pendant longtemps. S'ils échappaient aux Musulmans, ils devenaient la proie des voleurs. Rançonnés par ces derniers, puis rendus à la liberté, ils languissaient dans la misère. Et néanmoins leur vertu les élevait au-dessus de toutes leurs épreuves. En les considérant, on ne savait à quel sentiment s'abandonner : ou de compassion et de tristesse à la vue de leurs souffrances, ou d'admiration et de bonheur à la vue de leur joyeuse résignation. La vivacité de leur foi semblait leur ôter le sentiment de leurs peines. Jamais on ne les entendait se plaindre ou murmurer ; ils chantaient leurs cantiques avec le même entrain et la même dévotion qu'aux temps de paix et de prospérité. »

Parlant de la chrétienté de Sattiamangalam, la même lettre ajoute : « Cette chrétienté eut sa part de la tribulation commune ; les résultats de la guerre y furent même plus désastreux qu'ailleurs, parce que l'irruption des Maïssouriens prit les chrétiens à l'improviste, sans leur laisser le temps de rien sauver de leurs biens. Errant sur les montagnes escarpées et dans les forêts sauvages, les néophytes endurèrent des

fatigues inexprimables, adoucies toutefois par la présence de leurs missionnaires, les PP. Martinz et Arcolini, et par des secours inespérés qui leur montraient les soins d'une providence toute paternelle. Rien d'ailleurs de touchant comme les prévenances et les attentions de ces généreux chrétiens pour leurs Pères bien-aimés. S'arrêtaient-ils dans une contrée, leur premier soin, avant même de songer à se reposer de leurs fatigues, était de construire une cabane pour leurs missionnaires et une chapelle pour la célébration du saint Sacrifice. Ce travail achevé, on les voyait, contents d'eux-mêmes, chanter des hymnes pieuses et se livrer à des joies innocentes. Le P. Martinz fonda ainsi cinq églises dans les provinces qu'il parcourut à la tête de sa chrétienté fugitive. »

Le P. Martinz et plusieurs de ses Frères devaient succomber à la peine. « Durant ces trois années (1656- 1659) la mort fit, parmi les ouvriers apostoliques du Maduré, plus de victimes qu'elle n'en avait fait depuis l'origine de cette Mission.» Ainsi parlele P. de Proenza, qui ajoute en finissant :

« Tout semble annoncer que les épreuves dont j'ai fait le récit ne sont que le prélude d'autres épreuves encore plus grandes. L'heure du martyre n'est peut-être pas éloignée. Elle mettrait le comble à notre bonheur. »

Enfin le même Père écrivait en 1662 : « Comment peindre les souffrances et les angoisses de nos chrétiens errant sur les montagnes, pareils à des squelettes vivants, en proie aux horreurs de la guerre et de la famine ? D'après nos calculs, le nombre de nos néophytes morts de misère s'élève au delà de dix mille.

LA VIE D UN MISSIONNAIRE

« Mais nous serions ingrats envers la divine Providence, si nous méconnaissions les bienfaits qu'elle nous a prodigués dans nos malheurs. Grâces à ses soins maternels, les missionnaires ont conservé leur santé et leur courage au milieu de travaux et de souffrances qui semblaient au-dessus des forces humaines. Nos néophytes nous ont généralement édifiés par leur constance et leur résignation ; en somme les progrès du saint Évangile ont dépassé tout ce qu'il était permis d'espérer dans un tel bouleversement. »

Le P. de Proenza donne le relevé des conversions opérées dans quatre ou cinq districts ou chrétientés depuis 1656 jusqu'à 1659. Le district de Trichinopoly en comptait 2,347 ; celui de Tanjaour, 2,268 ; Sattiamangalam, 1,639; Candelour et Pacour, 2,592. Dans ces mêmes districts plus de mille païens avaient reçu le baptême avant de mourir. C'étaient donc près de 10,000 âmes gagnées à Jésus-Christ dans cette seule partie de la Mission, et cela tandis que la guerre ensanglantait toute la contrée.

Et maintenant le lecteur peut se former une idée des douleurs et des joies que le P. Balthasar da Costa promettait à cette jeunesse de Coïmbre qui ne rêvait que palmes à cueillir au Maduré. Le P. de Proenza avait bien raison d'écrire : « La tribulation est notre pain de chaque jour ; mais la grâce de Dieu console nos tristesses, et même dans les pleurs elle fait trouver la joie, miscens gaudia jîetibus. »

II. Eprouvées par les troubles de la guerre, les chrétientés du Maduré eurent encore à pleurer la perte de leurs pasteurs.

Le Maduré. — I.

Nous avons souvent fait mention du P. Emmanuel Martinz. Donné pour second compagnon au P. de Nobilien 1625, il exerça comme lui, et dans les mêmes conditions, le saint ministère auprès des brames ; et, comme lui, il s'était obligé par vœu à persévérer jusqu'à la mort dans une vie qui était une mort continuelle de la nature. Digne émule et fidèle imitateur du grand apôtre de Maduré, il y avait néanmoins entre lui et son modèle de notables différences. Le P. de Nobili plantait, le P. Martinz arrosait. Le premier avait un merveilleux talent pour ouvrir aux païens les yeux de l'âme et les conduire à la foi ; le second possédait mille industries pour conserver la foi dans les néophytes et lui faire porter des fruits. Si les chrétiens témoignaient plus de respect et de vénération au P. de Nobili, ils avaient plus de confiance et d'abandon pour le P. Martinz. « Robert de Nobili est notre père, disaient-ils souvent ; mais Emmanuel Martinz est notre mère. » Tel est le parallèle que le P. Ant. de Proenza établit entre ces deux illustres missionnaires.

La pierre de touche de l'amour est le dévouement ; celui du P. Martinz pour ses néophytes ne connaissait pas de bornes. Il allait jusqu'à se dépouiller en leur faveur des choses les plus indispensables, et plus d'une fois l'obéissance dut intervenir pour modérer ses excès et l'empêcher de mourir de faim.

Son bonheur était de se trouver au milieu de ses chrétiens. Tous les jours il leur adressait une instruction et faisait avec eux la méditation et l'examen de conscience. Sous sa direction les néophytes firent d'admirables progrès dans la vertu. Un missionnaire allait

LE P. EMMANUEL MARTINZ.

jusqu'à dire : « On distingue entre tous les chrétiens ceux que le P.Martinz a formés et dirigés, et je ne crains pas d'affirmer qu'ils ne le cèdent en rien à de fervents novices. » Il composa pour leur instruction plusieurs ouvrages tamouls et divers opuscules qui malheureusement ne sont pas venus jusqu'à nous.

La pauvreté de ce saint homme était extrême. Son vieux bréviaire, son crucifix, une image de la sainte Vierge, une aiguille et du fil pour raccommoder luimême ses habits, deux ou trois livres tamouls, voilà tout ce qu'il laissa en mourant. Il avait pour lit la terre nue. Une poignée de millet cuit à l'eau, qu'il prenait vers le soir, faisait toute sa nourriture. Encore n'étaitce pas assez pour satisfaire les désirs de cet amant de la croix. Pour achever de les combler, Dieu permit qu'il fût en butte à toutes sortes d'outrages et de persécutions. Plusieurs fois il fut sur le point de mourir de mort violente ; il fut quatre fois exilé, quatre fois emprisonné, battu de verges, si cruellement souffleté qu'il était devenu méconnaissable, livré aux insultes des enfants et de la populace, laissé trois jours au fond d'un cachot sans aucune nourriture ; mais au milieu des opprobres et des tourments il surabondait de consolations.

Le P. Emmanuel Martinz fut surtout l'apôtre de Sattiamangalam, longtemps la plus belle chrétienté de la Mission. Il mourut couché sur la terre nue, à Trichinopoly, le 22 août 1656, à lage de 63 ans.

Les lettres des anciens missionnaires du Maduré donnent peu de détails sur la vie apostolique, d'ailleurs trop courte, du P. Etienne d'Arese. Son arrivée,

en 1649, fut saluée avec des transports de joie. Il devait, dans la pensée de tous, être le soutien de la Mission de Maduré, et tout semblait confirmer cette douce espérance. Cher à ses Frères pour ses aimables qualités, il devint encore pour eux un objet de vénération à cause de sa vertu. Les païens eux-mêmes l'entouraient de respect. On raconte qu'étant tombé entre les mains des infidèles, ceux-ci commencèrent par le dépouiller de tout ce qu'il portait sur lui ; mais ils furent tellement frappés de l'air de sainteté qui brillait sur sa personne, qu'après avoir accompli cet acte de spoliation, ils se jetèrent à ses pieds, le prièrent de leur pardonner et lui rendirent tous les objets qu'ils lui avaient d'abord enlevés.

Le P. d'Arese travaillait depuis sept ans dans la Mission et remplissait depuis trois ans l'office de supérieur, avec une sagesse qui justifiait toutes les espérances qu'on avait fondées sur lui, lorsque un acte d'obéissance lui coûta la vie. Le Provincial s'étant rendu à Maduré, lui écrivit de venir le joindre en cette ville. Le Père avait à franchir une longue distance, et cela à l'époque des fortes chaleurs ; il n'hésita pas un instant, malgré ses tristes pressentiments ; car en partant il dit à un des missionnaires : « C'est ma vie que Dieu demande ; qu'il soit béni de vouloir que je meure dans la pratique de l'obéissance. » En effet, à peine de retour de ce voyage, il tomba malade et mourut après quelques jours de souffrance (20 avril 1659). Lorsqu'il allait rendre le dernier soupir, les missionnaires qui l'entouraient l'ayant prié de vouloir bien, en sa qualité de supérieur, leur laisser quelques paroles qui fussent

les rr. d'arese et lentecoski.

comme son testament spirituel, il se contenta de leur dire : « Aimez toujours l'obéissance; aucune autre vertu ne donne autant de joie à l'heure de la mort. »

Il avait 2,7 ans-

Plus courte encore fut la vie apostolique du P. Gabriel Lentecoski, dont le souvenir néanmoins doit rester cher à la Compagnie de Jésus et à la Mission de Maduré. Lithuanien d'origine, après avoir consacré sa fortune à la fondation d'un collège dans la ville d'Orsa, où il était né, il entra dans la Compagnie, et fut, après son noviciat, envoyé à Rome pour y étudier la philosophie et la théologie. Le P. Antoine Veloso étant venu dans cette ville en qualité de procureur de la province du Malabar, le P. Lentecoski demanda à partir avec lui pour les Indes. On lui objecta qu'il devait d'abord subir son examen ad gradum et qu'il n'avait pas encore reçu ses thèses. « Dans trois jours je serai prêt », répondit le Père. En effet, trois jours après il paraissait devant ses examinateurs qu'il étonnait par la clarté et la solidité de ses réponses. Il lui fut permis d'accompagner le P. Veloso. A son arrivée à Cochin on voulut le retenir pour professer la théologie ; mais il demanda avec tant d'instance de faire partie de la Mission de Maduré, qu'il fallut lui accorder cette grâce. La Mission était alors dévastée par les guerres dont nous avons parlé ; néophytes et missionnaires avaient dû chercher un refuge dans les montagnes. Le P. Gabriel se fît leur compagnon d'infortune, s'estimant heureux de débuter ainsi dans sa nouvelle carrière. Entre autres aventures il lui arriva de tomber entre les mains des musulmans, et peu s'en fallut qu'il ne mourût victime

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