‹ Le MaduréChapitre 3 sur 172 · I. Lettres édifiantes, Édit. Aimé- Martin, t. 2, p · texte numérisé non relu

I. Lettres édifiantes, Édit. Aimé- Martin, t. 2, p

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parlé devait répondre à cette question. L'inscription fut présentée successivement à deux pandits ou savants indiens, qui donnèrent l'un et l'autre l'interprétation suivante :

« Trente ans après que la loi chrétienne fut annoncée au monde, le 21 décembre, l'apôtre saint Thomas fut mis à mort à Maïlapour ('), où il y eut connaissance de Dieu, changement de loi et destruction du diable. Dieu naquit de la Vierge Marie, fut sous son obéissance pendant trente ans, et Dieu est éternel. Ce Dieu enseigna sa loi à douze apôtres, l'un desquels vint à Maïlapour avec un bourdon à la main, et y bâtit une église. Le roi de Malabar, et celui de Coromandel, et celui de Pandi (Maduré), et d'autres rois se déterminèrent à embrasser la loi de Thomas, homme saint et pénitent. Vint le temps ou le Saint mourut par les mains d'un Brame, et de son sang fit une croix. »

Ces faits, et d'autres du même genre, que nous nous dispensons de rapporter (2), furent attestés par de nombreux témoignages recueillis sur les lieux mêmes par l'évêque de Cochin, et envoyés, en 1562, au cardinal Henri, alors infant, et plus tard roi de Portugal.

Comme dernière preuve de la mission de saint Thomas dans les Indes, Léon XI II indique le souvenir de l'Apôtre gardé par les peuples de ces contrées et les traces de son apostolat qui y subsistent encore. Ici se rattache un fait d'une importance capitale et qui nous semble trancher la question.

Au Sud-Ouest de l'Inde, dans les contrées montagneuses qui forment une partie des états du Travancore et de Cochin, il existe une communauté dont les

1. Maïlapour est, sans doute, le nom d'un village voisin de celui qui se nommait Calamine. La grande ville de Madras n'est qu'une agglomération de quinze à vingt villages ayant chacun un nom différent.

2. Voir La Mission du Maduré, Documents inédits, par le P. J. Bertrand,

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membres se comptent par centaines de mille, et forment une caste spéciale longtemps connue sous le nom de Nazareni. Comme certaines rivières poursuivent leur cours dans l'océan sans mêler leurs flots aux eaux de la mer, la caste des Nazareni s'est perpétuée d'âge en âge, à côté ou au milieu des autres castes indiennes, et a gardé la pureté de ses usages et de son sang. Toujours ils ont eu en horreur les rites et les croyances du paganisme ; jamais ils n'ont cessé de se dire chrétiens. Malheureusement, au lieu d'adhérer à l'Église Romaine, centre et colonne delà vérité, ils se rattachèrent au patriarche nestorien de Babylone et perdirent la pureté de la foi. Lors du concile de Diamper, en 1599, sur l'invitation d'Alexis Menezès, archevêque de Goa, après avoir reçu l'assurance que le rite syro-chaldaïque leur serait conservé, ils abjurèrent l'hérésie. Un demisiècle plus tard un tiers de ces convertis redevinrent nestoriens, et leur postérité est venue jusqu'à nous. On les désigne sous le nom de Jacobites. De nos jours les protestants ont essayé de les attirer à eux, mais inutilement. Grande a dû être la surprise des disciples de Luther et de Calvin, de voir que ces vieux hérétiques du Ve ou du VIe siècle non seulement admettent le dogme de la transsubstantiation, la confession auriculaire, l'invocation des Saints, la prière pour les morts, le célibat des prêtres, etc., autant d'articles qui, a^dire des réformateurs, sont des corruptions du pur Evangile, mais qu'ils anathématisent ceux qui rejettent ces croyances. Eh bien ! pour en venir à notre point important, tous ces adhérents du rite syro-chaldaïque, tant ceux qui depuis trois siècles sont revenus à l'unité catholique que ceux qui sont retombés dans l'hérésie nestorienne, tous honorent saint Thomas comme l'apôtre de leurs ancêtres. Léon XIII a donc raison de dire que le souvenir de saint Thomas ne s'est jamais perdu dans l'Inde, et que les traces de son apostolat y sub-

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sistent encore. Chez les Syro-Chaldéens du Travancore nous trouvons la tradition vivante, remontant aux premiers siècles, ininterrompue à travers les âges, munie, en un mot, de tous les caractères requis pour produire une pleine certitude.

Et par là même nous avons répondu à une objection : Si saint Thomas a réellement évangélisé les Indes, il a dû y fonder des églises: que sont-elles devenues ? — Elles périrent, malheureusement, pour la plupart, comme périrent les églises que le même apôtre avait dû fonder dans la Perse et la Médie, comme périrent plus tard les églises d'abord si florissantes de l'Afrique. Qu'il soit difficile d'en retrouver les traces, rien d'étonnant. L'Inde fut toujours, depuis Alexandre, une proie facile aux envahisseurs ; elle fut de plus déchirée par tant de guerres intestines! Supposé que toutes les chrétientés fondées par saint Thomas eussent complètement disparu au milieu de ces jeux sanglants, il n'y aurait rien en cela qui dût surprendre. Ce qui plutôt nous étonne, c'est qu'en dépit des ravages des guerres et du temps, dans un pays qui durant des siècles fut sans communication avec les pays chrétiens, où l'idolâtrie était partout souveraine, il se soit trouvé une terre, un coin de terre, si l'on veut, où le souvenir du saint Apôtre est toujours resté vivant, où les traces de son apostolat sont on ne peut plus manifestes.

L'œuvre de St Thomas fut reprise au XVIe siècle par les fils de St François et, dès l'établissement de la Compagnie de Jésus, par les fils de St Ignace. Saint François-Xavier annonça l'Evangile dans le Malabar, sur les côtes de la Pêcherie et de Coromandel. Le P. De Nobili fonda en 1606 la Mission de Maduré et étendit son apostolat bien au delà du royaume de ce nom. Le Carnate, le Maïssour, les vastes contrées

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situées entre le Cavery et le Krichna, évangélisées d'abord par les successeurs de Nobili, passèrent plus tard sous d'autres missionnaires, Français d'origine. Ce furent aussi des Jésuites Français, qui annoncèrent dans le Nord de l'Inde la parole du salut. Dieu bénit les travaux de ses envoyés ; l'église de l'Inde grandit de plus en plus; l'édifice, auquel tant d'ouvriers avaient apporté leur pierre, prenait déjà, vers le milieu du dernier siècle, des proportions magnifiques, quand la tempête éclata et menaça encore une fois de tout engloutir.

Des années s'écoulèrent durant lesquelles cette malheureuseEglise abandonnée à elle-même, travaillée au dedans par des divisions intestines, sans défense contre les ennemis du dehors, parut lutter entre la vie et la mort. Mais Dieu se souvint de ses miséricordes. Les tourmentes qui avaient bouleversé l'Europe, s'apaisèrent ; les Ordres religieux qu'elles avaient comme anéantis, refleurirent. Le séminaire des Missions Étrangères, cette grande pépinière d'hommes apostoliques, se reconstitua. La Compagnie de Jésus, que l'enfer se flattait d'avoir abolie pour toujours, fut rappelée à la vie. L'esprit de zèle souffla à nouveau sur la France qui, malgré les efforts de l'impiété, reste le pays catholique par excellence et la terre classique de l'apostolat. On vit naître d'abord l'œuvre admirable de la Propagation de la Foi ; plus tard, l'œuvre bénie de la Sainte-Enfance: deux œuvres éminemment Françaises qui, celle-là sur une échelle plus vaste, celle-ci sous une forme plus touchante, fournissent au missionnaire l'aumône de la Providence et le nerf de la guerre qu'il fait au démon au nom de Jésus-Christ.

Les missions de l'Inde ont été rétablies parles trois derniers papes sur les bases les plus solides. Elles sont cultivées de nos jours par les membres de plus d'une demi-douzaine d'Ordres religieux ou Congrégations ;

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mais la Compagnie de Jésus y conserve sa bonne part. Calcutta et une grande partie du Bengale, Bombay et Pouna avec les pays au Nord-Ouest du Dekkan.Mangalore et le Kanara, ce qu'on est convenu d'appeler le Maduré (x), c'est-à-dire cette partie de l'Inde qui s'étend à l'Est des Ghattes et au Sud du Cavery,telles sont les missions Indiennes que la Compagnie de Jésus cultive, quelques-unes depuis plus de quinze ou vingt ans, d'autres depuis plus de trente ou cinquante ans.

C'est la mission du Maduré que nous nous proposons de faire connaître. L'heure, ce nous semble, est venue d'en parler à nos frères, à nos amis, à nos bienfaiteurs. L'année même où la catholicité entière célébrait avec tant d'enthousiasme la première fête jubilaire de son immortel Pontife, se trouvait être la cinquantième de la Nouvelle Mission du Maduré. N'est-ce pas un devoir pour nous, au terme de cette période semi-séculaire, de tourner nos regards vers le passé et d'en rappeler les souvenirs ? En contemplant les phases diverses, toujours laborieuses, souvent critiques, que cette Mission a traversées ; en voyant les travaux, les épreuves de nos Pères et les fruits qui en ont été le prix, nous nous sentirons animés d'une nouvelle confiance en la Providence et d'un nouveau désir de marcher sur les traces de ces glorieux devanciers. Ils ont souffert avant nous et plus que nous. Semant presque toujours dans les pleurs, ils n'ont pas toujours moissonné dans la joie. Mais ils ont espéré en Dieu; ils ont fait l'œuvre de Dieu dans la mesure de leurs forces ; ils ont glorifié Dieu dans leur vie et dans leur mort.

i. Le Maduré, dans le langage des missionnaires, désigne la Nouvelle Mission qui comprend non seulement les pays situés dans l'intérieur des terres, mais aussi ceux de la côte, depuis Négapatam jusqu'au Cap Comorin. L'Ancienne Mission, qui ne comprenait pas les régions de la côte, devrait s'appeler plus proprement la Mission de Maduré, du nom de la ville où elle prit naissance. Nous n'avons pas toujours tenu compte de cette distinction en écrivant.

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A nous, leurs humbles successeurs, d'imiter leurs exemples afin de partager un jour leur couronne.

De plus, tant de saintes âmes s'intéressent à cette Mission du Maduré, lui viennent en aide non seulement de leurs prières, mais aussi de leurs ressources, Dieu sait souvent au prix de quels sacrifices ! Elles aussi ont bien droit de connaître les œuvres de nos missionnaires. Elles estiment, avec raison, que le récit de la conquête d'une âme rachetée du sang de Jésus- Christ mérite plus d'intérêt que le récit de la conquête d'une province. C'est leur vœu, bien légitime, de savoir ce qui s'est fait au Maduré que nous serions heureux de satisfaire. Nous n'avons pas la prétention de leur offrir une histoire de cette Mission : ce serait un travail au-dessus de nos forces. Ce que nous leur présentons est une vue rapide des personnes et des choses qui nous paraissent plus propres, tout en les édifiant, à leur faire mieux connaître cette portion de la vigne du Seigneur.

Nous ne pouvions parler de la Nouvelle Mission du Maduré sans donner au moins un aperçu de l'Ancienne. Notre première intention était de rattacher cet exposé sommaire à cette Introduction ; mais nous avons cru devoir déférer à un conseil ami qui nous invitait à donner à cette partie un plus grand développement. Nous l'avouons d'ailleurs, la lecture des lettres des anciens missionnaires nous a comme tenu sous le charme. En voyant passer devant nous ces belles figures des Nobili, des da Costa, des Britto, des Lainez, des Martin, des Bouchet, des Beschi, nous avons éprouvé l'émotion que ressent un amateur d'œuvres artistiques devant une galerie de portraits qui sont autant de chefs-d'œuvre. Ces grands serviteurs de Dieu méritent d'être mieux connus. Nous leur consacrons la première partie de notre travail.

Dans la seconde partie nous dirons les débuts, les

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progrès, l'état actuel de la Nouvelle Mission. Un peu plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis son rétablissement. Dans cet espace de temps, à ne compter que les missionnaires Européens, plus de quatre-vingts ont été moissonnés par la mort, le plus grand nombre lorsqu'ils étaient encore dans toute la force de l'âge. Les faits saillants de leur vie, surtout les traits distinctifs de leur caractère et de leur apostolat, voilà ce que nous nous sommes attaché à recueillir, ce que nous présentons d'ordinaire dans une notice consacrée à chacun d'eux.

A côté, ou plutôt à l'encontre des Missions Catholiques, travaillent les Missions Protestantes, nulle part aussi actives que dans le Maduré. Force nous est de parler de ces dernières. Il nous a paru préférable d'en parler séparément. Ce sera l'objet de la troisième partie.

Enfin nous raconterons les commencements et les progrès d'une œuvre qui est tout particulièrement l'œuvre de la Compagnie de Jésus, même dans les Missions; nous voulons dire l'éducation de la jeunesse. Trop importante pour être passée sous silence, trop distincte des autres œuvres pour être mêlée avec elles, l'œuvre du collège Saint-Joseph fera l'objet d'un récit qui viendra en quatrième lieu.

Si nous exceptons les chapitres sur les missions protestantes, dont les ministres anglicans ou américains nous ont eux-mêmes fourni les principaux éléments, les récits de nos missionnaires sont les principales sources d'où nous avons tiré les nôtres. En ce qui regarde l'Ancienne Mission, nous avons puisé abondamment dans les Documents Inédits publiés par le P. Joseph Bertrand. Les Lettres édifiantes et ctirietises, la Vie du B.de Britto, les ménologes et les annales de la Compagnie ont été aussi mis à contribution. Quant à la Mission Nouvelle, le Recueil des lettres

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éditées par le P. Bertrand (1838- 1860), les Lettres annuelles des Provinces de Lyon et de Toulouse, les vies ou notices de plusieurs missionnaires écrites par le P. Saint-Cyr, les Lettres de Vais et d1 Uclès nous ont fourni une partie de nos matériaux. Nous avons interrogé les souvenirs des plus anciens missionnaires, en particulier ceux du vénéré prélat qui fut plus de 44 ans à la tête de cette Mission. Enfin, ayant le bonheur nous-même d'appartenir depuis 18 ans à la Mission du Maduré, nous nous sommes aussi aidé de nos propres souvenirs.

Il nous est doux de le dire, c'est par déférence pour le désir de ceux que Dieu a établis nos Supérieurs et avec une obéissance joyeuse que nous avons entrepris cette tâche. Nous aimions déjà bien tendrement cette mission du Maduré ; il nous semble que nous l'aimons encore davantage depuis que les recherches que nous avons dû faire sur son passé nous l'ont fait mieux connaître.

Nous voulons espérer que nos récits produiront le même effet sur ceux qui les liront. Il eût été à désirer qu'une plume mieux exercée se fût chargée de ce travail et que l'écrivain eût eu plus de loisir à sa disposition. Outre qu'un ouvrier, dans cette mission, a sa tâche journalière qu'il ne peut ni négliger, ni passer à un autre ; s'il veut apprendre et se rendre familiers les idiomes du pays, il doit plus ou moins désapprendre sa langue maternelle. Heureusement ce livre s'adresse à des Frères, à des Bienfaiteurs, à des Amis. C'est assez dire que l'auteur peut compter sur la bienveillance de ses lecteurs.

I richinopoly, 1 y janvier i8ç2, Fête du Saint Nom de JÉSUS.

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