‹ Le MaduréChapitre 37 sur 172 · Vie du B* Jean de Britto par le P. Prat · texte numérisé non relu

Vie du B* Jean de Britto par le P. Prat

vaux de cet homme apostolique, dans la confiance que Dieu a déjà couronné tant de mérites, dans l'espoir enfin que la même voie nous conduira au même terme. »

LesafHictionsqui viennent de la main de Dieu ne sont pas sans compensation. Le vaisseau qui avait vu mourir le dernier des compagnons du P. de Nobili, apportait aux Indes l'apôtre et le glorieux martyr du Marava. La belle figure du Bx de Britto projettera ses doux rayons sur les vingt années qui suivront la mort du P. Balth.da Costa (1673-1693).

III. Issu d'une des premières familles de Portugal, page à la cour du roi Jean IV, Jean de Britto avait, étant petit enfant, porté l'habit des religieux de la Compagnie de Jésus, en reconnaissance d'une guérison miraculeuse obtenue par l'intercession de S. François-Xavier. C'était un présage de vocation ; à l'âge de seize ans il embrassa l'institut de St-Ignace (1662). Brûlant de marcher sur les traces du grand apôtre auquel il s'estimait redevable de la vie, il fut le premier à s'offrir au P. Balth. da Costa, lorsque ce vétéran de l'apostolat vint demander au Portugal un renfort de missionnaires. Sa mère, qui avait déjà fait un sacrifice héroïque en le donnant à la Compagnie, devint comme folle de douleur lorsqu'elle apprit qu'il était destiné aux missions de l'Inde ; mais rappelée par le jeune religieux aux vues de la foi, elle offrit encore à Dieu ce second sacrifice. Vingt ans plus tard la* grande foi de cette femme héroïque se montra dans toute sa splendeur lorsque, informée du martyre de son fils, elle parut à la cour de Lisbonne en habits de fête et reçut

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les félicitations du roi, des princes ecclésiastiques et de la haute noblesse.

Les épreuves que les nouveaux missionnaires eurent à subir durant leur traversée, furent pour le P. de Britto une première occasion de faire éclater son courage et sa charité ; il fut l'ange consolateur des malades et des mourants. Quand les matelots découragés, à bout de moyens humains, n'attendaient que la mort, il leur persuada de se tourner vers le ciel et de demander leur salut par l'intercession de S. François-Xavier; deux fois ils obtinrent ainsi leur délivrance. Aussi lorsque enfin, après sept mois de navigation, le navire entra au port de Goa, les passagers reconnurent qu'après Dieu, c'était au P. de Britto qu'ils devaient d'avoir échappé à la mort.

Dès son arrivée aux Indes, le P. de Britto obtint de se consacrer à la mission de Maduré en qualité de pandara-souami ; mais il n'en fit pas partie tout d'abord. Ambalacottey, ville située entre la côte du Malabar et la chaîne méridionale des Ghattes, où les missionnaires avaient établi un séminaire et une imprimerie, fut sa première résidence. Là il se prépara à son futur ministère par l'étude des langues du pays, des croyances religieuses et des mœurs des Indiens ; surtout il s'appliqua à sa propre sanctification. Dans ce but il fit, durant trente jours, les exercices de saint Ignace.

Pendant que le P. Jean de Britto se livrait à ce travail de préparation, le P. André Freire vint à Ambalacottey, surveiller et hâter l'impression des ouvrages tamoulsdu P. de Nobili. Le vétéran et l'apprenti mis-

8o PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE II.

sionnaire se connurent l'un l'autre, et aussitôt il s'établit entre eux une union de charité que chaque jour devait resserrer davantage. Quand le P. Freire repartit pour sa Mission, le P. de Britto l'accompagna. Le récit suivant, où le premier raconte les fatigues et les péripéties de leur voyage, sera lu avec intérêt.

« Nous nous mîmes en route à l'apostolique, mon jeune compagnon (le P. de Britto n'avait pas encore 28 ans) ayant refusé un cheval qu'on lui offrait, sous le prétexte qu'il n'était pas venu chercher ses aises, mais bien des privations et des souffrances. Quelques I ndiens nous servaient de guides. Nous avions à peine fait une journée de marche, lorsque nous fûmes assaillis par une pluie torrentielle, sans pouvoir nous abriter. Nous rencontrâmes enfin une habitation isolée etnousdemandâmes un gîtepour passer la nuit.Nosvêtements étaient chargés d'eau comme si nous avions passé une rivière à la nage. Les gens de la maison nous entourèrent aussitôt et nous assaillirent de mille questions insipides ; ce fut comme un nouvel orage qu'il nous fallut subir jusqu'à minuit. Mais ils ne nous offrirent pas même une poignée de riz, et ils crurent nous faire une grande faveur en nous permettant de passer le reste de la nuit sous un misérable hangar, sans qu'ils parussent s'apercevoir que nous étions tout mouillés et grelottants de froid.

«Le lendemain nous nous enfonçâmes dans une forêt voisine, où nous pûmes sécher nos vêtements aux rayons du soleil. Etant à la merci de nos guides, il nous fallait subir tous leurs caprices ; ils trouvèrent bon de nous faire perdre la meilleure partie du jour

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pour nous faire avancer ensuite, à marche forcée, durant les ténèbres de la nuit, à travers les bois, au risque d'être dévorés par les tigres. Le P. de Britto, soutenu par son courage, avançait toujours sans donner le moindre signe de souffrance. Mais enfin, après neuf lieues de marche, il fut obligé d'avouer qu'il n'en pouvait plus. C'est alors seulement que je m'aperçus de l'état de ses jambes, affreusement enflées et couvertes de plaies. Je lui demandai pardon de ma négligence et du peu de ménagement que j'avais eu pour lui. « Ce n'est rien, dit-il ; le plaisir que j'aurai bientôt de voir cette chère mission de Maduré me guérira. Il demanda lui-même, après quelques moments de repos, à continuer la route, et nous arrivâmes jusqu'à Sattiamangalam. La joie de toucher enfin cette terre promise, lui fit oublier toutes ses souffrances et parut même renouveler ses forces. Cependant la nature ne put résister à une si violente secousse ; il fut atteint d'une maladie qui le conduisit aux portes du tombeau. Mais Dieu eut pitié de nous, et il nous conserva un ouvrier qui nous donne de si belles espérances. » Tel est le récit du P. Freire. Nous allons maintenant suivre le soldat de Jésus-Christ dans sa glorieuse carrière.

Koley, bourgade située au sud du royaume de Gingi, fut son premier poste, d'où il fut bientôt transféré à Tattouvanchery, chrétienté plus importante, qui comprenait plusieurs villages disséminés au nord et au sud du Coléron.Là son premier soin fut de se concilier la bienveillance de deux princes dont ses chrétiens cultivaient les terres. Dans une entrevue qu'il eut avec eux, il sut si bien captiver leur estime, qu'il en obtint

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pleine liberté d'exercer son ministère dans les villages qui relevaient de leur autorité. Rendant compte de ses premiers travaux, il écrivait :

« Nous avons eu une invasion des Mahrattes. Les troubles qu'ils ont causés dans le pays m'ont empêché de visiter toutes mes chrétientés. De 600 catéchumènes, tous parfaitement préparés, 390 seulement ont reçu le baptême. J'aurais à raconter bien des faveurs accordées à nos chrétiens par la bonté divine. J'ai vu de mes yeux leurs champs, jonchés de sauterelles tuées par l'eau bénite, promettre une abondante récolte, tandis que les champs voisins étaient complètement ravagés par ces insectes. La divine miséricorde m'a sauvé moimême, et les chrétiens qui étaient avec moi, d'une manière miraculeuse, dans la désastreuse inondation du 17 décembre (1676) ».

Voici le récit qu'il fait lui-même de cette inondation et des dangers qu'il courut : « L'église et le presbytère de Tattouvanchery avaient été bâtis sur une éminence, à une demi-lieue au nord du Coleron. Il était inouï que les débordements du fleuve eussent jamais atteint le sommet de cette colline. Or, au milieu de la nuit du 17 décembre, je fus éveillé par des lamentations.

« Soupçonnant la cause de cette alarme, je me lève à l'instant, et j'éveille les chrétiens qui se trouvaient avec moi, au nombre de dix-huit. Déjà l'eau pénétrait dans notre enceinte ; une mer immense nous enveloppait de toute part.

«Je me retirai à l'église pour prier, tandis que nos chrétiens, dont je n'avais pu calmer la frayeur, s'en-

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fuyaient dans un bosquet voisin, résolus de grimper sur les arbres en cas de nécessité.

« Bientôt les Ilots envahissent le presbytère et l'église. Me voyant dans l'eau jusqu'à la poitrine, je me dirigeai aussi vers le bosquet,luttant contre le courant, m'accrochant à des arbustes dont les épines me déchiraient les mains. Au point culminant du monticule, les ruines d'une maison formaient un petit tertre que les eaux n'avaient pas encore touché. Je m'y réfugie; huit des néophytes viennent me joindre, et nous nous serrons tous sur un espace de cinq ou six pieds carrés. Le jour paraît enfin et nous découvre l'horreur du spectacle qui nous environne : un océan sans rivage ; çà et là des sommets de collines et des têtes d'arbres ; des corps d'hommes ou d'animaux, et toute sorte de débris que les flots roulent avec impétuosité.

« Ce déluge pouvait durer plusieurs jours, et nous n'avions absolument rien pour manger. Un chrétien, habile nageur, se dévoua pour le salut de tous. Après s'être recommandé à Dieu, il s'élança dans les flots, fit un long détour pour rompre la violence du courant, arriva au presbytère et revint avec une provision de riz suffisante pour toute la troupe.

«Autre danger de la part des serpents,que l'inondation avait chassés de leurs repaires et qui, nageant à la surface des eaux, se dirigeaient vers notre tertre. Nous étions obligés de monter la garde à tout moment pour tuer ou repousser dans les flots ces reptiles malfaisants, dont plusieurs étaient d'une grosseur énorme.

« L'inondation nous avait surpris le vendredi; le samedi au soir elle parut diminuer ; mais le dimanche

elle prit de nouveaux accroissements et sembla vouloir nous engloutir. Nous cherchâmes notre consolation dans la conformité à la volonté de Dieu auquel nous offrîmes notre vie. Mais Dieu eut pitié de nous. Après trois jours les eaux se retirèrent, et bientôt nous pûmes sortir de notre prison et chanter le cantique de la reconnaissance. »

Voulant témoigner au Seigneur sa gratitude pour la protection signaléequ'il en avait reçue, eten perpétuer le souvenir, le P.deBritto bâtit uneégliseet une résidence sur le lieu même où la Providence l'avait sauvé d'une mort qui semblait inévitable.

L'apôtre poursuivit le cours de ses travaux, avec d'autant plus d'ardeur qu'il se croyait plus obligé à employer au service de Dieu une vie que Dieu venait de lui conserver par une sorte de miracle. Une excursion qu'il fit vers le Nord, au commencement de l'année 1677, fut marquée par la fondation, à Couttour ('), d'une nouvelle résidence qui devait bientôt devenir le centre d'une grande chrétienté. Dans les premiers jours du carême, il était de retour à Tattouvanchery.

Là, il travaille jour et nuit, confesse plus de 3,000 chrétiens, baptise 300 catéchumènes, et célèbre, dans la nouvelle église, les fêtes de Pâques au milieu d'un immense concours de fidèles et d'idolâtres. Se trouvant gêné dans l'administration de ses chers parias par l'affluence des païens de haute caste, il se détermine à construire une église exprès pour eux, dans un bois solitaire, situé à douze lieues sud-est deTattouvanchery.

Mais là encore il se voit soudainement cerné par les

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