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CHAPITRE II

Tel est le jugement que portait un des plus grands missionnaires du Maduré sur le P. Jean de Britto, lorsque celui-ci n'était encore qu'au début de sa vie apostolique.

Au milieu des dangers et des épreuves, le P. Jean de Britto possédait à undegré éminent cette tranquillité d'âme que les Saints puisent dans leur invincible confiance en leur Père céleste. Dieu, qui ne saurait permettre que ceux-là soient confondus qui espèrent en lui, venait à point à son secours, et le dédommageait de ses peines par d'ineffables consolations. Comme fait à l'appui, il suffira de citer ce qu'il écrivait lui-même en

« Poursuivant la visite de nos chétientés j'entrai dans la province de Manarcoudy. Là, je fus obligé de rester quinze jours dans un bois, sans maison, privé de toutes les choses nécessaires à la vie, n'ayant d'autre breuvage que l'eau bourbeuse d'un fossé, et en danger d'être dévoré par les bêtes féroces. Mais je fus bien dédommagé par l'avantage, que m'offrait ma retraite, d'administrer les chrétiens des castes les plus humbles. J'y entendis 2,000 confessions et conférai 150 baptêmes.

« Je me trouvai bientôt à bout de forces. Des furoncles envenimés me couvrirent les jambes ; sous mes paupières se formèrent des excroissances de chair qui me causaient une vive douleur. Il y avait comme du feu dans mes veines; une fièvre ardente me consumait. Après dix jours de souffrances, lorsqu'on me croyait perdu, Dieu m'inspira de recourir à l'intercession de S. François-Xavier. Afin de le prendre par son côté

JEAN DE BRITTO : LE MISSIONNAIRE

faible, je renouvelai, en son honneur, le vœu de me consacrer jusqu'à la mort au service de ses chers Indiens. A l'instant mes douleurs se calmèrent, et en peu de jours je fus complètement guéri. » Le fait suivant atteste une intervention divine d'un autre genre.

Un des catéchistes du Père se plaignait un jour à lui des affreux blasphèmes qu'il avait entendu un seigneur païen prononcer contre la religion de J.-C. « Dans huit jours, dit le P. de Britto, ce païen expirera, la langue rongée de vers, et tu verras son convoi. » Huit jours après le catéchiste rencontre un cadavre qu'on portait au bûcher. C'était celui du blasphémateur ; il était mort à la suite d'une tumeur putride qui s'était formée sur sa langue et avait engendré des vers.

En moins de cinq ans d'apostolat leP.de Britto avait conféré le baptême à plus de 6,000 païens, fondé des chrétientés nouvelles, agrandi et consolidé les anciennes, et parcouru plusieurs fois toute cette partie de la Mission qui s'étendait du fleuve Palar, au sud de Madras, jusqu'aux confins du Marava. Les succès qu'il avait obtenus, les talents dont il avait fait preuve, sa grande vertu, le désignèrent aux supérieurs de la Compagnie comme l'homme le plus capable de gouverner la Mission.

Nous le trouvons investi de cette charge en 1683. Il succédait au P. André Freire. Les lignes suivantes, du P. Jérôme Tellez, disent comment il s'acquitta de son office.

« Le P. Jean de Britto est vraiment un apôtre et un génie extraordinaire. Dans l'espace de quelques années

il a multiplié les chrétientés et les fidèles de cette Mission, au prix de tribulations et de fatigues infinies. Il n'a profité de ses pouvoirs de supérieur que pour soulager ses Frères en se chargeant lui-même. 11 se réserve toujours les travaux les plus pénibles. Quel zèle ! Quelle activité ! Il affronte tous les périls pour sauver les âmes et étendre le royaume de Jésus- Christ, pour l'amour duquel il a souffert plusieurs fois des tourments affreux. Il me semble voir en lui S. François-Xavier lui-même. » (*)

Dieu qui réservait à cet illustre émule de Xavier la couronne du martyre, voulut, en effet, qu'il préludât à son dernier triomphe par bien des combats et des victoires. C'est dans cette glorieuse arène que nous allons le voir entrer.

IV. Les chrétiens de basse caste furent toujours les privilégiés du P. de Britto. Il s'intéressait surtout à ces familles de parias qu'il avait établies dans un bosquet à quelques lieues de Tattouvanchery, et allait aussi souvent que possible leur porter ses secours spirituels. Or une nuit, pendant qu'il dormait dans la chapelle qu'il leur avait construite, survinrent les satellites d'un gouverneur, homme au cœur féroce, qui avait conçu une haine furieuse contre la foi chrétienne. Ils avaient ordre d'apporter à leur maître la tête de l'apôtre. « Je veux le voir, mais non lui parler », avait-il dit à ses émissaires. Quand il versait le sang, cet homme trouvait encore matière à plaisanterie. Mais Dieu veillait sur son serviteur. Au moment où les assassins s'apprêtaient à exécuter l'ordre qu'ils avaient reçu, voilà que la

i. Voir, à l'Appendix, une notice «ur le P. Je'rôme Tellez.

JEAN DE P.RITTO ! LE MISSIONNAIRE

nature semble semouvoir ; le ciel lance des éclairs, le tonnerre gronde ; la terreur s'empare de cette poignée de sicaires et les disperse. L'apôtre, resté seul, se plaint amoureusement à son divin Maître de lui avoir montré la palme du martyre sans lui permettre de la cueillir.

Dans cette circonstance, Dieu voulut que pas un cheveu ne tombât de la tête de son serviteur ; mais il devait bientôt lui ménager l'occasion de souffrir pour son nom.

La charge de supérieur imposait au P. de Britto l'obligation de visiter les chrétientés de la Mission. Pendant qu'il parcourait, dans ce but, les districts du Sud, accompagné de ses deux catéchistes, la Providence le conduisit dans un gros village dont tous les habitants étaient païens. Un pressentiment qu'il y avait là des âmes qui n'avaient pas encore reçu la Bonne Nouvelle, et qui étaient disposées à la recevoir, le détermina à s'y arrêter. A défaut de maison, un bosquet de palmiers lui servit de retraite. Son attente ne fut point trompée ; à peine avait-il commencé à prêcher Jésus-Christ quela grâce descendit enpluie abondante sur ces pauvres infidèles. Au bout de quelques jours le Père comptait deux cents catéchumènes. Aussitôt grand émoi dans le camp de Lucifer. Les prêtres des idoles se dirent, comme autrefois les ennemis du Sauveur: « Qu'allons-nous faire? Voilà que tous marchent à sa suite. Ce sanniassi, en nous enlevant nos disciples, nous ôte tout moyen d'existence ; il nous faut à tout prix nous défaire de lui ». Il leur fut facile de trouver des meurtriers à gage et un homme pour les conduire. Le Père fut assailli pendant la nuit. A l'exemple de

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son divin Maître, son premier soin fut de mettre en sûreté les catéchumènes qu'il avait auprès de lui; puis, avec ses deux catéchistes, il s'avança vers ses ennemis et leur demanda qui ils cherchaient. Cette bande d'assassins ne lui répondit que par des outrages, accompagnés de soufflets et de coups de bâton. Ils le garrottèrent ensuite et le jetèrent, lui et ses catéchistes, dans un cachot infect. Après y avoir passé quelques jours, occupés à louer Dieu, ils virent venir à eux une troupe de séides armés de haches. « Nous allons mourir pour Jésus-Christ », dit le saint, d'un air joyeux, à ses compagnons. En même temps il tombe à genoux et présente sa tête à ses bourreaux; ses catéchistes imitent son exemple. Les bourreaux n'attendaient qu'un ordre de leur chef. Mais celui-ci, dominé par le spectacle qu'il avait devant les yeux, enrayé peut-être de la responsabilité des meurtres qu'il allait commettre, ou retenu par un pouvoir invisible, n'ose commander. Finalement il se contenta d'infliger aux disciples de Jésus-Christ un certain nombre de coups et leur rendit la liberté.

C'est ainsi que le saint missionnaire faisait comme l'essai de ce martyre qui devait couronner sa carrière. Persuadé que la souffrance féconde les travaux de l'apôtre, il l'appelait de ses vœux, et au besoin il se l'infligeait lui-même. C'est par ce moyen qu'il vainquit le mauvais vouloir obstiné de quelques chrétiens d'Agaram.

Cette chrétienté était, à l'époque où le Père en fit la visite (1685), divisée en deux camps, à la tête desquels se trouvaient deux chrétiens influents, que des

JEAN DE BRITTO AU MARAVA.

intérêts de fortune et des raisons d'amour-propre avaient jetés dans une inimitié scandaleuse. Les efforts de plusieurs missionnaires pour réconcilier les deux partis avaient échoué complètement. Le P. de Britto, après avoir recommandé cette affaire à Dieu, assemble les chrétiens dans l'église. On fait d'abord la prière en commun; suit une exhortation chaleureuse sur l'esprit de charité, qui forme le trait caractéristique des disciples de Jésus-Christ; puis le Père s'adresse directement aux chefs des deux partis et, au nom de leur Sauveur et dans l'intérêt de leurs âmes, les conjure d'ouvrir leurs cœurs à ce divin esprit et de s'aimer en frères. Mais il n'en obtient que des réponses évasives ou des excuses, au lieu de l'aveu candide de leurs torts. « Ah ! s'écrie le saint, vous résistez à la grâce ; vous refusez de vous pardonner pour l'amour de Jésus-Christ ; eh bien ! c'est à moi, qui dois lui répondre de vos âmes, de satisfaire pour vous. » En même temps il rejette le voile qui lui couvre les épaules, s'arme d'une discipline et se flagelle jusqu'au sang, en criant à Dieu : pardon ! miséricorde ! Vaincus par une telle charité, les deux ennemis s'embrassent avec larmes et se jurent une amitié éternelle.

Le P. de Britto avait jusqu'alors exercé son zèle en dehors du Marava. Vers le commencement de 1686, se trouvant près de Trichinopoly, dans un village où il venait d'établir une nouvelle chrétienté, il vit venir à lui des néophytes Maravers, que la persécution avait forcés à s'expatrier. Ces pauvres fugitifs lui firent la peinture la plus navrante de l'état des chrétientés dans leur pays. Le Père, touché de leurs récits, résolut aus-

sitôt de porter ses consolations aux opprimés et de partager leurs souffrances. Il s'y croyait doublement obligé, et comme supérieur et comme missionnaire. Une autre raison déterminante était la perspective du martyre qui exerçait toujours sur lui un attrait irrésistible. Ni les instances des missionnaires, ni les pleurs des chrétiens ne purent ébranler sa résolution. Suivonsle encore dans cette excursion apostolique, ou plutôt sur ce Calvaire, où le digne Compagnon de Jésus va participer si largement à la passion de son Sauveur.

Ce fut le 5 mai 1686 qu'il pénétra dans le royaume du Marava. Hélas ! un triste spectacle s'offrit alors à ses regards : partout les chrétientés dispersées, les églises en ruine, les chrétiens fuyant la persécution ; ceux qui n'avaient pas quitté la contrée, obligés de se retirer au fond des forêts oùils traînaient leur misérable existence. Mais ils ont appris que leur Père est venu les consoler ; cela leur suffit ; ils paraissent oublier leurs souffrances. Partout où le Père se montre, il est accueilli comme un ange envoyé du ciel ; des milliers de chrétiens puisent dans les sacrements de nouvelles forces ; les païens des environs se présentent en foule au missionnaire, et le prient de leur enseigner le chemin du salut. En moins d'un mois et demi 2,070 idolâtres sont régénérés dans les eaux du baptême.

Mais les adorateurs du démon ont frémi à la nouvelle de l'arrivée de l'homme de Dieu. Aussitôt sa perte est résolue. Ils trouvent dans le commandant des troupes du roi du Marava un homme qui n'est que trop disposé à servir leur haine. Cet officier lance ses soldats à la poursuite du Père ; Dieu permet que son

JEAN DE BRITTO AU MARAVA.

serviteur, ses deux catéchistes et trois autres chrétiens, dont l'un n'était encore qu'un enfant, tombent entre leurs mains. Interrogés sur leur religion, tous les six se déclarent hautement chrétiens, et le P. de Britto fait connaître de plus sa qualité de gourou ou docteur de la loi du vrai Dieu. Le commandant, pris d'un accès de fureur, se jette sur le Père et l'accable de coups. Ensuite il ordonne que les confesseurs soient attachés à des troncs d'arbres ; dans cet état, pendant toute une nuit, ils restèrent exposés aux outrages des soldats et de la populace.

Le lendemain l'officier païen essaya de les gagner par des promesses ; il promit de les combler d'honneurs et de présents, même de leur donner toute liberté de pratiquer et de prêcher leur religion, s'ils voulaient seulement adresser une invocation à une de ses divinités. Sur leur refus, qu'il prit pour un outrage, il fît d'abord meurtrir de coups le saint missionnaire. Puis il le fit attacher par les pieds et les mains et suspendre entre deux arbres. Quant aux compagnons du Père, ils subirent une flagellation si cruelle que leur peau déchirée laissait les os à découvert. Jetés ensuite dans une étroite prison, ils cherchèrent dans la prière de nouvelles forces pour soutenir de nouveaux combats.

Le jour suivant les tortures se renouvelèrent et furent encore plus atroces. On conduisit les confesseurs de la foi sur le bord d'un étang. Là les bourreaux, au moyen d'une corde passée à une poulie et attachée au bras de leurs victimes, soulevaient les martyrs dans l'air, les laissaient ensuite tomber dans l'eau d'où ils

les retiraient au moment où ils allaient être suffoqués, pour les soulever et les replonger encore. Le P. de Britto le premier et, après lui, tous ses compagnons subirent cette sorte de supplice, qui fut encore suivi d'une sanglante flagellation.

Le Bienheureux n'avait pour lui-même que des actions de grâces à rendre à Dieu qui voulait bien satisfaire sa soif de souffrances. Ce qui lui fit verser des larmes bien amères, ce fut la défection d'un de ses chrétiens qui, vaincu par la douleur, finit par donner un signe d'apostasie.

De Mangalam, théâtre de ces scènes sanglantes, le Père, ses deux catéchistes et les deux chrétiens restés fidèles, furent traînés à Calearkoïl.au centre du Marava, oùils languirent plusieurs jours dans une infecte prison, n'ayant pour toute nourriture qu'une poignée de riz qu'on leur jetait toutes les vingt-quatre heures. Au bout de onze jours (28 juillet 1686), on les fit sortir de leur cachot pour les conduire à Pagany, au nordouest de Calearkoïl. Là ils comparurent encore devant le commandant général qui, s'adressant au P. de Britto, le somma d'invoquer le nom d'un de ses dieux. Irrité de l'entendre invoquer le saint Nom de Jésus, il ordonna à un de ses satellites de lui meurtrir les joues à coups de poings. Cherchant ensuite dans son imagination par quel nouveau genre de supplice il pourrait triompher de la constance du martyr, il s'arrêta à celui que nous allons décrire.

Il y avait, tout près de son habitation, une roche dont la surface était hérissée de pointes aiguës et sur laquelle le soleil dardait ses rayons de feu. Le tyran

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y fit étendre le Bienheureux dépouillé de ses vêtements, et commanda à huit bourreaux de le frapper à la fois avec des bâtons et des cordes jusqu'à ce que les chairs volassent en lambeaux ; et comme le martyr de Jésus-Christ ne laissait pas même entendre une plainte, son visage radieux témoignant au contraire de la joie dont son âme était inondée, ce barbare, dans un dernier accès de fureur, ordonna aux bourreaux de piétiner le corps de leur victime, afin que les aspérités du rocher entrant plus profondément dans ses chairs, lui causassent de plus vives tortures.

Impuissante sur le P. de Britto, la rage du commandant se tourna contre les deux catéchistes. Silouvey Nayagam, digne disciple d'un tel maître, subit d'abord tous les tourments que le Père venait d'endurer. Lorsque les bourreaux n'eurent fait qu'une plaie de tout son corps, ils se mirent à le frapper sur la tête si violemment qu'un des yeux, arraché de son orbite, lui pendait sur la joue. Le tigre qui présidait à cette exécution n'en fut point ému. « Va maintenant prier ton maître, dit-il d'un ton ironique, de te remettre cet œil en sa place ; il a une belle occasion de nous montrer que sa religion est la seule véritable. » Le héros chrétien fut reconduit en prison. Le Bienheureux, en le voyant, se jeta à son cou, baisa avec respect ses plaies sanglantes, remit dans son orbite l'œil arraché et fit sur cet œil le signe de la croix. La guérison fut instantanée. Le commandant constata luimême le prodige, mais ferma les yeux à la vérité. A son dire, le P. de Britto n'était qu'un habile magicien.

Le lendemain il signa un édit, en vertu duquel le Père et ses deux catéchistes étaient condamnés à être empalés. Aux deux autres chrétiens on devait couper un pied, une main, les oreilles, le nez, la langue, et leur rendre ensuite la liberté.

Lorsque la nouvelle de cette sentence fut apportée aux confesseurs de Jésus-Christ, elle leur causa une joie inexprimable. Mais Dieu fit connaître au Père, par la voix d'un enfant, que l'heure de son triomphe n'était pas encore arrivée. Un jour, comme il demandait au plus jeune de ses compagnons : « Mon enfant, que feras-tu quand les persécuteurs viendront encore te sommer d'abjurer ta foi ? voudras-tu mourir avec moi pour l'amour de Jésus-Christ ?» — le jeune néophyte répondit : « Mon Père, nous ne mourrons pas de cette fois. Vous devez, vous, revoir encore votre patrie ; mais à votre retour on vous tranchera la tête. »

En effet, le commandant général, n'osant pas exécuter, sans le consentement du roi, la sentence qu'il avait portée, fit tirer de prison les confesseurs de la foi et les conduisit à Ramnad, la capitale du royaume. Là, le Bienheureux fut présenté au prince, qui annula l'arrêt de son ministre et prononça lui-même cette sentence extraordinaire : « Vous pouvez, dit-il au Père, rester dans mon royaume et y adorer votre Dieu; mais je vous défends de prêcher une religion qui réprouve la polygamie, le vol et le culte de nos dieux. Si vous l'annoncez encore dans mes états, vous serez saisis par mes soldats et je vous ferai arracher le cœur. » Cela dit, il mit en liberté le Père et ses disciples.

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