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VOYAGE EN EUROPE

C'est ce même roi qui devait plus tard lui procurer la gloire du martyre.

Quelque temps après, l'officier, qui avait infligé de si barbares traitements au P. de Britto et à ses compagnons, fut convaincu de trahison, et, après avoir eu les mains et les pieds coupés, fut condamné, avec ses frères, à être empalé vivant. C'était la loi du talion que Dieu, dans sa justice, appliquait à ce cruel persécuteur.

La prédiction du jeune néophyte reçut son accomplissement l'année suivante, 1687. Le P. Emmanuel Rodriguez, Provincial du Malabar, ayant appris que le vaisseau qui devait porter à Rome le P.François Paës, Procureur de la Mission, s'était brisé contre un écueil près du cap de Bonne-.Espérance, et que ce Père luimême était mort de misère sur les côtes de l'Afrique, dut lui chercher un remplaçant. Le P. Jean de Britto lui parut plus propre que tout autre à remplir cet important emploi. Il savait bien qu'en l'obligeant à se séparer, même pour un temps, de ses chers néophytes, surtout alors qu'ils étaient en butte aux plus cruelles persécutions, il lui imposait le plus dur sacrifice; mais il crut que le bien général de la Mission devait passer avant tout ; et ni les prières, ni les larmes du P. de Britto ne purent le faire revenir sur sa décision. Tout ce qu'il put lui accorder, ce fut une promesse de pourvoir de son mieux aux besoins spirituels de ces néophytes dont il allait se séparer ; promesse qu'il remplit en les confiant au zèle du P. Louisde Mello.

Le saint Religieux n'avait plus qu'à obéir. Il se rendit à Goa, et s'embarqua dans les premiers mois

Le Maduré — I.

de 1688. Le 8 septembre de la même année il débarquait à Lisbonne. Les affaires de la Mission le retinrent en Europe un an et demi. Mais ces affaires une fois terminées,rienneput retarderson retour. Une seconde fois il s'arracha aux embrassements de sa mère. Il triompha pareillement des instances du roi Pierre II, qui aurait voulu le garder comme précepteur du prince son fils, et accompagné de huit jeunes religieux et de quelques missionnaires d'un âge plus avancé, il se rembarqua le 8 avril. Après une traversée presque aussi éprouvée que celle qu'il avait faite 17 ans auparavant, privé de deux de ses compagnons qui, avec quarante passagers, avaient succombé à une maladie épidémique, il rentra à Goa, le 3 novembre 1690.

Nous touchons maintenant à la dernière phase de cette vie héroïque.

V.Le P. de Britto,à son retour d Europe, fut chargé de faire la visite de la Mission de Maduré. Il en parcourut les différents districts, depuis Camanayakenpatty au sud, jusqu'aux confins du royaume de Golconde. Les Jésuites français, qui évangélisaient le Carnate et venaient de fonder une résidence à Pondichéry, eurent la joie de lui donner l'hospitalité dans cette ville.

Mais le Marava restait toujours la mission de son cœur ; il lui tardait d'y revenir.

Enfin, le 27 mai 1691, il put écrire au P. Jean da Costa : « Mon cher Père, je pars pour le Marava. J'y entre, comme vous le voyez, sous d'heureux auspices, puisque nous faisons aujourd'hui la fête de S. Jean, martyr. Recommandez bien cette affaire à Dieu pour

L APOTRE DU MARAVA.

qu'il la fasse tourner à sa gloire et au salut des âmes. » Ce dernier vœu fut exaucé au delà de tout ce qu'on pouvait espérer.

Au premier bruit du retour de leur Père bien-aimé, les chrétiens accoururent à lui de toute part, et les païens rivalisèrent avec les néophytes. Les retraites des bois ne pouvant plus contenir ces multitudes, il lui fallut exercer son ministère en rase compagne. Ses catéchistes ne suffisaient pas à instruire les catéchumènes; lui-même passait la journée entière à conférer le baptême. On aurait peine à croire qu'il ait pu, en si peu de temps, administrer ce sacrement à tant de personnes, si des témoins oculaires n'avaient attesté le fait avec serment. Voici, en effet, ce que nous lisons dans les dépositions juridiques recueillies après la mort de notre Bienheureux.

«Je sais, dit un témoin, que le vénérable Père, dans sa seconde expédition du Marava, a converti plusieurs milliers de gentils. En chaque lieu où il était obligé de s'arrêter.il élevait un autel, célébrait les saints mystères et conférait le baptême à cinq cents, quelquefois à mille catéchumènes par jour. » Un autre témoin déclare qu'il avait, en dix jours,administré ce sacrement à 12,060 personnes. Le P. Bouchet, qui devait lui-même convertir plus de 20,000 idolâtres, se contente de dire qu'il ne connaît pas de missionnaire qui ait gagné tant dames à Jésus-Christ. Les forces de l'apôtre ne pouvaient suffire à la tâche, et ses catéchistes, comme autrefois ceux de Xavier, devaient lui soutenir les bras. La terre qu'il avait arrosée de son sang cinq ans auparavant, lui rapportait maintenant au centuple.

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Parmi les nombreuses conversions dont le P.deBritto fut l'instrument, la plus éclatante fut celle du prince Teriadeven,un descendant des anciens rois du Marava. Ceseigneur avait déjà pris rangparmi lescatéchumènes et suivait fidèlement les instructions préparatoires au baptême, lorsqu'il tomba dangereusement malade. Ne voulant pas mourir sans avoir reçu le sacrement qui ouvre l'entrée du Ciel, il fit prier le P. de Britto de vouloir bien venir lui conférer cette grande grâce. Le Père se contenta de lui envoyer un de ses catéchistes qui, animé d'une foi vive, récita sur le malade le Symbole des Apôtres et une page des saints Evangiles ; à l'instant même le prince se trouva guéri. Pénétré de reconnaissance envers Dieu, il demanda avec plus d'instance la grâce du baptême. Le Père alla le voir et trouva ses dispositions excellentes ; mais le prince, selon la coutume des seigneurs Maravers, vivait dans la polygamie et il ne pouvait, en cet état, recevoir le sacrement. « S'il n'y a que cet obstacle, il sera bientôt levé», répondit le généreux catéchumène ; et aussitôt il fit connaître à ses femmes qu'étant déterminé à embrasser la religion chrétienne, il ne pouvait désormais donner le nom d'épouse qu'à celle à qui il s'était uni en premier lieu, que pour les autres, il les regarderait désormais comme ses sœurs. Ce grand acte accompli, il vint se présenter au P. de Britto qui lui conféra le baptême. C'était le jour de l'Epiphanie 1693.

Le Bienheureux avait bien prévu les conséquences de cette conversion. Cejour-là même, après avoir annoncé à ses néophytes qu'il serait bientôt arrêté par les satellites du roi du Marava, il les encouragea à

L APOTRE DU MARAVA.

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rester constants dans leur foi, à ne point craindre ceux qui ne pouvaient leur ôter que les biens de ce monde ou la vie du corps, et à mettre leur confiance en Dieu. Ce furent les derniers adieux du pasteur à son troupeau.

La prédiction du Père ne tarda pas à se vérifier. La plus jeune des femmes répudiées par Teriadeven se trouvait être la nièce de Renganadadeven, roi du Marava. Pressé parles cris et les larmes de cette femme, qui se prétendait outragée et demandait vengeance ; sollicité en outre par les prêtres du démon, qui faisaient remonter au P. de Britto la responsabilité de l'outrage fait au sang royal, et menaçaient le prince de la colère de leurs dieux s'il ne lavait cet outrage dans le sang de son auteur ; le roi Renganadadeven ordonna le pillage immédiat des maisons des chrétiens, l'incendie de leurs églises et l'arrestation du missionnaire.il aurait aussi fait arrêter Teriadeven, s'il n'avait été retenu par la crainte que lui inspiraient le crédit et la popularité dont jouissait ce prince.

Le 8 janvier le Père se trouvait à Mouny, sa principale résidence,et venait de célébrerles saints Mystères, lorsqu'on lui annonça l'arrivée d'une bande de cavaliers envoyés par le roi avec ordre de l'arrêter.A cette nouvelle son visage s'illumine de joie, son cœur se répand en actions de grâces ; il vient de lui-même s'offrir aux émissaires royaux qui se saisissent de sa personne et le chargent de chaînes. Avec lui sont enchaînés un catéchiste et deux jeunes chrétiens, dont le plus âgé n'avait pas quatorze ans; on les force à courir derrière

TREMIERE TARTIE. — CHAPITRE II.

les chevaux ; après trois jours de marche forcée et d'atroces traitements on arrive à Ramnad, la capitale du Marava. Là les confesseurs de Jésus-Christ furent jetés dans un cachot.

Les pontifes de l'idolâtrie voulaient une sentence de mort immédiate; le roi hésitait;il redoutait l'influence de Teriadeven, qui avait bien osé prendre la défense de son père en jÉsus-CHRiSTet faire lui-même hautement profession de sa foi. Ses prêtres lui ayant offert de le débarrasser du missionnaire, au moyen de certaines opérations magiques dont l'effet, à les en croire, était irrésistible, il accepta leur offre avec empressement. Mais les magiciens mirent vainement en œuvre tous les secrets de leur art; après cinq jours d'évocations et de sacrifices, ils n'avaient pas fait tomber un seul cheveu de la tête du" serviteur de Dieu. Forcés d'avouer leur impuissance, ils s'excusèrent auprès du roi en disant que le Père était un magicien dont le pouvoir surpassait le leur, et que si le roi ne le tuait, lui-même tuerait le roi.

L'échec des magiciens alarma le pauvre sire, qui s'imaginaquele prédicateur de la loichrétienne pouvait,s'il le voulait,se rendre invulnérable même aux balles de ses soldats ; et toutes les assurances de l'homme de Dieu, qu'il était fait de chair et d'os comme les autres hommes, que la loi qu'il prêchait détruisait les sortilèges, mais ne les employait pas, ne purent dissiper ses craintes. D'ailleurs le mettre à mort en présence de Teriadeven, à qui il savait bien que le peuple et l'armée gardaient une vive affection, c'était s'exposer à accroître les sympathies dont ce prince était l'objet, et peut-être

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