LE MARTYR
provoquer une révolution dont les suites le faisaient trembler. Il prit donc le parti dedissimuler.il rétracta l'ordre, qu'il avait d'abord donné, de fusiller le saint missionnaire, et prononça contre lui une sentence d'exil. Ce n'était qu'un artifice inspiré par la peur; car, au lieu d'exiler le Père, il le fit conduire à Oreiour, à l'extrémité nord-est du Marava : en même temps il expédiait à son frère, seigneur d'Oreiour, l'ordre secret de le mettre à mort.
Le P. de Britto arriva à Oreiour le 31 janvier. Le seigneur de cette ville, affligé d'une lèpre hideuse, l'accueillit avec joie, espérant qu'il le guérirait de cette maladie ; mais le Bienheureux l'invita à lui demander plutôt les moyens de se délivrer de la lèpre du péché qui affligeait son âme. Irrité decette réponse et du refus du Père d'invoquer ses divinités, le prince donne ordre à un de ses gardes de lui trancher la tête sur-le-champ; mais l'officier refuse d'obéir,etdéclare qu'il est lui-même chrétien. Le prince, dévorant son dépit, fit reconduire le Père en prison, où il le laissa trois jours presque sans nourriture.
Le Bienheureux y connut par révélation le jour de son martyre. Le 3 février au soir, sans que personne lui eût donné avis de la sentence qui venait d'être portée, il s'enveloppa le corps d'une toile fine et dit aux chrétiens, ses compagnons de captivité, qu'il en usait ainsi pour être décemment couvert, lorsqu'on le dépouillerait pour lui trancher la tête. Délayant ensuite du charbon dans l'eau, et se servent d'une paille en guise déplume, il écrivit au P. François Laynez, supérieur de la Mission, la lettre suivante ;
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De la prison dO retour, le j février iôçj. « Mon Père supérieur, Je suis arrivé ici le 31 janvier, épuisé de forces, mais comblé de joie. J'ai comparu devant le prince et subi un long interrogatoire, après lequel on m'a ramené en prison. J'attends la mort, et je l'attends avec impatience. Elle a été toujours l'objet de mes vœux ; elle est aujourd'hui la plus précieuse récompense de mes travaux. Tout le crime dont on m'accuse est d'enseigner la loi du vrai Dieu et d'arracher au démon ses adorateurs. Qu'il est beau de souffrir et de mourir pour un tel crime ! C'est ce qui me remplit de consolation dans les fers dont je suis chargé. Les soldats me gardent à vue ; je ne puis vous écrire plus au long. Adieu, mon révérend Père supérieur ; adieu à tous nos Pères. Je vous demande à tous votre bénédiction et vos prières. Votre indigne serviteur et Frère en J.-C, Jean de Britto, de la Compagnie de Jésus. »
Le seigneur d'Oreiour, poussé par son premier ministre,avait ordonné que le saint missionnaire aurait la tête tranchée. L'homme qui avait obtenu cet arrêt de mort, voulut en présider l'exécution. Lui-même vint prendre le Bienheureux dans sa prison pour le conduire au lieu du supplice. C'était une éminence à quelques centaines de pas de la ville. Chrétiens et païens s'y étaient portés en foule. Le ministre donna lui-même lecture de la sentence en ces termes : « Considérant que ce gourou défend d'adorer nos dieux, et que la religionqu'il propage envahit déplus enpluslepays,leroi ordonne qu'on lui tranche la tête.» Le martyr demanda à prier une dernière fois.Sa prière achevée, il se relève,