‹ Le MaduréChapitre 48 sur 172 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

derniers, le Père évitait de se montrer lui-même ; il passait les jours dans les bois, d'où il sortait à la tombée de la nuit pour visiter les fidèles. Encore devait-il se bien garder de passer dans le même lieu deux nuits consécutives.

La persécution devint, de 1688 à 1691, extrêmement violente. « Il m'est impossible, dit le Père, de raconter les atrocités commises par nos oppresseurs durant ces trois dernières années ; les termes me manquent pour exprimer la cruauté des tyrans et la constance des martyrs, et ma plume se refuse à courir sur un papier que je mouille de mes larmes. » Il cite cependant des faits nombreux, entre autres les suivants.

Un néophyte eut les reins brûlés avec des lames de fer rougies au feu ; il fut ensuite attaché à un arbre et fouetté jusqu'à ce que le sang ruissela de toutes les parties de son corps.

Un catéchumène fut frappé jusqu'à ce qu'il tomba en défaillance. Rappelé à la vie, il fut soumis à de nouvelles tortures, plongé à diverses reprises dans une mare d'eau où on le laissait jusqu'à ce qu'il fût sur le point d'être suffoqué.

A un chrétien, dont on avait fortement lié les bras près de la clavicule, on fit subir des secousses si violentes que ses épaules, ramenées en arrière, frappaient l'une contre l'autre, tandis que sa bouche vomissait des flots de sang.

A un autre on brisa le poignet ; d'autres furent écrasés sous des poids dont on les accabla. Quel tourment pour le missionnaire ! « Les fatigues du minis-

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tère, écrivait-il, ne sont rien auprès des tortures de mon âme. Le Seigneur est témoin de mes larmes. Oue Dieu soit béni! Que ne souffrirais-je pas pour ces généreux chrétiens, mes enfants, qui déploient tant de constance devant les tyrans et triomphent si glorieusement de leur cruauté ! »

En 1691 le P. Laynez dut courber les épaules sous un autre fardeau ; il fut nommé supérieur des autres missionnaires. Vers la même époque le P. Jean de Britto, revenu d'Europe, fut désigné pour faire la visite de la Mission. Le P. Laynez vit dans ce choix une attention de la Providence qui voulait lui alléger le poids de sa charge. La visite terminée, les deux missionnaires concertèrent ensemble la secondeexpédition du Marava. Le P. Laynez bénit l'apôtre qui allait verser son sang pour la foi. Bientôt après il apprit que son saint ami était dans les fers.

A cette nouvelle, le P. Laynez se mit en route pour le Marava, dans l'espoir de délivrer le prisonnier de Jésus-Christ, ou du moins de baiser ses chaînes. Mais il eut beau hâter sa marche, il n'avait pas encore atteint les limites de ce royaume lorsqu'il fut informé que la victime avait consommé son sacrifice. Il n'en poursuivit pas moins son voyage ; il tenait à consoler les fidèles et à recueillir les précieux restes du Martyr. Mais il lui fallut mortifier ces saints désirs, sa présence dans le royaume ne pouvant qu'attiser le feu de la persécution. Il se tint donc près des frontières, et trouva encore moyen de consoler les néophytes par les lettres et les messages qu'il leur fit parvenir. Il eut le bonheur, grâce au courage de ses catéchistes,

de recouvrer les reliques du Bienheureux (l) ; il put même, le lieu du martyre étant dans le voisinage des frontières, visiter cette éminence où le confesseur de Jésus-Christ avait fait sa dernière prière, et baiser cette terre qu'il avait arrosée de son sang. Son vœu le plus ardent était de donner lui-même sa vie pour Jésus- Christ. Un moment il put espérer que ce désir allait être exaucé. En sortant de ce lieu béni, il fut arrêté par un officier du roi et détenu en prison ; mais Dieu lui réservait bien d'autres épreuves. L'officier ayant consulté le roi sur le sort qu'il devait faire subir à son prisonnier, le roi donna une réponse évasive, et l'officier prit sur lui de rendre au Père la liberté. Il y a tout lieu de croire qu'ils craignaient, l'un et l'autre, d'attirer sur eux la vengeance divine qui venait d'éclater, d'une manière terrible, sur l'homme à l'instigation duquel le seigneur d'Oreiour avait prononcé la sentence de mort contre le Bienheureux de Britto. Ce malheureux fut atteint d'une maladie affreuse ; la corruption gagna tous ses membres ; ses chairs tombaient en lambeaux ; il vomissait ses entrailles pourries. Il expira au milieu d'atroces souffrances.

L'année 1694 fut employée par le P. Laynez à parcourir les différentes parties de la Mission. Cette visite le remplit de consolations ; partout les néophytes, saintement affamés des sacrements et de la parole de Dieu, se portaient sur son passage. Leurs pieuses importunités le retinrent, durant tout le carême, dans

1. Ces précieux restes furent transportés à Pondiohéry, d'où ils furent plus tard transférés à Goa et placés auprès de ceux de S. François- Xavier,

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un bois voisin de la forteresse de Pattoucottey,au sud-est de Tanjaour. C'est alors qu'eut lieu un faitbien touchant. Épuisé de fatigue, le Père était tombé malade si gravement qu'il crut toucher à sa dernière heure. Il voulait à tout prix recevoir les derniers sacrements ; mais il n'avait personne pour les lui administrer; le missionnaire le moins éloigné se trouvait à trois journées de distance. N'importe ; il veut qu'on lui envoie un exprès et qu'on le porte lui-même à sa rencontre. Mais les chrétiens semblent ne pas comprendre. Prosternés devant l'image de Marie, ils prient, ils prient encore. C'est un miracle qu'il leur faut. Les Litanies de la sainte Vierge achevées, ils les recommencent. « Sainte Marie, priez pour nous; sainte Mère de Dieu, priez pour nous. » Ils continueront ainsi jusqu'à ce qu'ils aient obtenu la grâce qu'ils demandent. Admirable effet de la prière simple et confiante ! Leur Père se déclare guéri et se joint à ses enfants pour remercier Celle qui est si bien appelée le Salut des infirmes. Il célébra dans ce lieu les fêtes de Pâques, au milieu d'un grand concours de chrétiens et de païens. La beauté des cérémonies religieuses fit sur ces derniers une telle impression que la plupart demandèrent à être instruits pour recevoir le baptême. Ils étaient si nombreux, écrit le P. Laynez, qu'il fallut leur administrer ce sacrement dans une plaine ; et comme je renouvelais sur chacun d'eux les rites de l'Église, j'éprouvai dans tout le corps ( que la miséricorde de Dieu en soit à jamais bénie !) une fatigue et des souffrances inexprimables. Mais quelle consolation pour moi d'incorporer à l'Église tant de nouveaux chrétiens ! »

Après Pâques le Père reprit ses courses apostoliques vers le Nord. Il marcha pendant trois jours sans trouver sur son passage une âme vivante, tant les guerres entre les Musulmans et le roi de Tanjaour avaient dépeuplé le pays ! Après le désert ce fut le deuil et la désolation, toute une chrétienté où une multitude de Rachels pleuraient la perte de leurs enfants, que les Mogols, ou musulmans du Nord, avaient emmenés pour en faire des esclaves. Mais, au milieu de leur affliction, ces femmes chrétiennes trouvèrent une ressource dans leur foi.Ellessetournèrent vers le ciel ;elles s'obligèrent par vœu à un certain nombre de sacrifices et d'actes de piété qu'elles devaient accomplir à un jour marqué. Le ciel agréa leur offrande. Au jour même où les mères remplissaient leurs engagements, leurs chers petits rentraient au logis, n'en pouvant plus de fatigue, mais d'ailleurs sains et saufs. « Comment, dit le P. Laynez, ces enfants purent-ils échapper à la surveillance de leurs gardes et, sans rencontrer le moindre obstacle, marcher pendant quinze jours dans un pays que sillonnaient les ennemis ? c'est ce que je ne puis m'expliquer que par une protection miraculeuse de Celui qui s'appelle le Père des orphelins. J'en vis un grand nombre et les pressai sur mon cœur avec la plus grande satisfaction. »

La guerre et les maux qui l'accompagnent, au lieu de ralentir le zèle du P. Laynez, en redoublaient l'activité. Il accourait partout où il y avait une ruine à réparer, une douleur à consoler, un danger à prévenir. L'année 1694 et l'année suivante furent employées à des courses apostoliques dans les royaumes de Gingi,

LE P. FR. LAVNEZ.

de Tanjaour, et le long des frontières du Marava, où il ne pouvait encore pénétrer. Le nombre d'infidèles baptisés de sa main durant ces deux ans fut de 2,728. Deux fois encore il reçut la visite de la maladie, et dans une circonstance, dit-il lui-même, elle lui fit perdre la couronne du martyre. Voici le fait.

Il était revenu auprès de ses chers chrétiens dePattoucottey et remplissait parmi eux les fonctions du saint ministère, lorsque le seigneur du lieu, qui jusqu'alors s'était montré tolérant, se fit, à l'instigation de quelques brames, persécuteur des néophytes. Non content d'interdire la prédication de l'Evangile sur ses terres, il fit incendier l'église des chrétiens. Il ne s'en tint pas là; les brames lui ayant assuré que le missionnaire était possesseur de riches trésors qu'il recelait dans son habitation, il fit partir un détachement de soldats auxquels il donna l'ordre de mettre à mort le sanniassi et de lui apporter toutes ses richesses. Un brame, le plus acharné contre l'homme de Dieu, sç mit à la tête de la bande. Or le Père venait de tomber malade et, afin d'être plus à portée des secours spirituels d'un de ses Frères, il s'était fait transporter dans un autre lieu. Les émissaires du gouverneur, arrivés devant l'humble demeure qui devait leur livrer le sanniassi et ses trésors, furent bien surpris de ne trouver ni trésor ni sanniassi. Furieux de se voir ainsi trompés, ils déchargèrent leur colère sur le brame qui s'était offert à les guider. Les coups qu'il reçut en cette occasion durent lui ôter pour toujours l'envie de conduire des soldats à l'assaut d'une hutte de missionnaire.

Les lettres que nous avons du P. Laynez nous per-

124 PREMIERE TARTIE. CIIAriTRE II.

mettent de le suivre dans ses travaux apostoliques année par année. Encore que son office de supérieur général lui imposât la sollicitude de toutes les chrétientés, il restait toujours spécialement chargé du district de Couttour. Or ce district fut pour lui, durant les années 1696- 1697 une sorte de Calvaire. Écoutons-le lui-même.

« Là, dit-il, j'essuyai des outrages, des coups, des persécutions de la part d'un de nos plus grands ennemis. Toujours en alerte au milieu des dangers, le cœur flétri d'amertume, j'ai toujours détrempé mon pain dans mes larmes. Chaque jour je me préparais à la mort ; car le tyran avait ordonné de me trancher la tête, et ses agents me traquaient partout.

«Mes néophytes ont eu une large part âmes souffrances. Plusieurs ont été cruellement flagellés, jetés dans les fers, ou condamnés à des amendes qui excédaient leur fortune. Toutefois ces persécutions ne m'ont pas entièrement privé du fruit de mes travaux, puisque pendant les deux années qui viennent de s'écouler j'ai baptisé 2,011 païens. »

Chaque année lui rapportait de ces belles moissons qui lui faisaient vite oublier toutes ses peines. En 1698 ce furent 1,148 idolâtres, et 1,325 en 1699, qu'il eut la joie de régénérer dans les eaux du baptême. C'est à cette dernière année que se rattache le trait suivant, bien digne de figurer dans les annales des martyrs.

Le P.Laynez avait, dans le courant de l'année 1699, poussé ses courses apostoliques jusque dans le royaume de Golconde, où des millions de païens gémissaient sous la tyrannie des musulmans. Aux uns et aux autres

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