‹ Le MaduréChapitre 5 sur 172 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les historiens du Saint racontent qu'au temps où il exerçait son apostolat sur la Côte de la Pêcherie, il disparut un jour, à l'insu de ses néophytes. Toutes les recherches qu'on fit pour le retrouver furent inutiles. Huit jours s'écoulèrent sans qu'on eût de ses nouvelles. Au bout de huit jours l'apôtre reparut. Quand on voulut savoir le motif de cette longue absence et le lieu d'où il revenait, il se contenta de répondre qu'il était allé visiter d'autres terres, mais que les peuples qui les habitaient n'étaient pas encore prêts pour le royaume de Dieu. Quels pouvaient être ces peuples que le Saint avait trouvés mal disposés à recevoir l'Evangile ? Ce n'étaient pas les peuples de la Côte ; parmi ceux-ci l'apostolat de Xavier fut merveilleusement fructueux. C'étaient donc ceux qui vivaient dans l'intérieur des terres, c'est-à-dire ceux qui faisaient parti de l'ancien royaume de Maduré.

Un demi-siècle plus tard les dispositions de ces peuples n'étaient guère meilleures. En 1606 la ville de Maduré, capitale du royaume de ce nom, la cité des savants qui y avaient fondé une académie célèbre, ne possédait qu'une pauvre église et une petite chrétienté toute composée de Paravers ; c'est-à-dire d'une colonie de chrétiens venus de la Côte de la Pêcherie, dont les pères devaient à saint Erançois-Xavier le bienfait de la foi. Attirés à Maduré par leur commerce, ils y formaient une sorte de population flottante, reléguée dans les extrêmes faubourgs de la ville où ils s'étaient bâti une petite chapelle. Le soin de ces chrétiens était confié au P. Gonsalve Fernandez, religieux fervent et plein de zèle, mais dont les efforts pour la conversion des

l'apostolat du p. de nobili.

païens de cette ville étaient restés si complètement stériles, qu'après quatorze années de travaux il n'avait pu faire une seule conquête, même parmi les gens des plus basses castes. Un obstacle avait fait échouer toutes les tentatives de son zèle. Nous dirons bientôt quel était cet obstacle. Nous devons d'abord faire connaître le P. de Nobili.

I. — Robert de Nobili, petit-neveu du pape Jules III, neveu du cardinal Nobili et du cardinal Robert Bellarmin, naquit en 1577, à Montepulciano, dans la Toscane. L'éclat de sa naissance, la protection assurée des hauts dignitaires qu'il comptait dans sa famille lui ouvraient la carrière des honneurs et des dignités ecclésiastiques ; il leur préféra l'humilité de la Croix. A l'âge de vingt ans il entra au noviciat de la Compagnie de Jésus à Naples. Son directeur dans les voies de la perfection, le P. Nicolas Orlandini, homme d'une sainteté éminente, qui fut plus tard secrétaire général de la Compagnie et écrivit ses annales, lui prédit qu'il serait un jour missionnaire dans l'Inde, et qu'il y ferait de grandes choses pour la gloire de Dieu. Robert, en effet, demanda et, à force d'instances, obtint du Père Général Claude Aquaviva d'être envoyé dans cette contrée. 11 exerçait depuis quelque temps son ministère sur la Côte Malabare, lorsque le P. Laertio, Provincial du Malabar, devant visiter la résidence de Maduré, l'invita à l'accompagner. Les deux Pères arrivèrent dans cette ville au mois de décembre 1606. Le P. de Nobili était alors âgé de 29 ans.

L'un et l'autre furent frappés de la stérilité des travaux du P. Fernandez. Ils en recherchèrent la cause,

et se convainquirent qu'elle était toute dans le mépris dont ce Père était l'objet de la part des Indiens, même de ceux qui appartenaient aux plus basses castes. D'où venait ce mépris ? Le P. Fernandez avait cru qu'il était mieux de ne tenir aucun compte des mœurs et des préjugés des indigènes. Non seulement il se disait Portugais, s'habillait et vivait conformément aux mœurs et aux manières portugaises, mais il ne faisait aucune distinction de castes, était servi par des parias, se nourrissait de mets que les Indiens, excepté les castes les plus basses, ont en horreur. Aux yeux des Indiens le P. Fernandez était le prangui, c'est-à-dire l'homme qui se nourrit de viande de bœuf, qui boit des liqueurs enivrantes, qui se souille par le contact de personnes impures, qu'on ne peut aborder sans se souiller soi-même. Si du moins le missionnaire avait eu les sympathies des basses castes; mais non. Ce sont les brames ou les hautes castes qui, comme on dit, forment l'opinion. Le paria n'a pas d'opinion à lui ; il accepte celle du brame. Il se juge lui-même méprisable, parce que le brame le méprise. Les parias de Maduré ne pouvaient pas ne pas mépriser un missionnaire que les brames couvraient de leur mépris. Pour eux, comme pour les brames, la religion qu'il prêchait était la religion des pranguis; si dégradés qu'ils fussent, ils auraient cru, en l'embrassant, se dégrader encore davantage. Voilà pourquoi le P. Fernandez n'avait pu, après quatorze ans de travaux, convertir même un paria. Pour tout dire en un mot, les différences de mœurs entre Indiens et Européens formaient une

L APOSTOLAT DU P. DE NOBILI

barrière insurmontable au progrès de l'Évangile ('). De Nobili entreprit de faire tomber cette barrière. Il avait devant lui l'exemple de S. Paul, «qui s'était fait tout à tous pour le salut de tous». Il avait mieux encore : le Fils de Dieu ne s'était-il pas fait homme pour sauver les hommes ? A l'exemple de l'Apôtre et de son divin Maître, Robert de Nobili se fera Indien pour le salut des Indiens, brame pour le salut des brames. C'est une vie de crucifiement, c'est l'immolation complète de la nature qu'il va embrasser : de Nobili ne l'ignore pas ; il a tout prévu, tout pesé ; mais peut-il en faire trop pour Jésus-Christ et pour les âmes que Jésus-Christ a rachetées de son sang ? Il connaît d'ailleurs Celui en qui il se confie; c'est Dieu qui lui inspire son généreux dessein ; il ne saurait en douter ; car il a soumis son plan au P. Laertio, son supérieur religieux, à l'évêque de Cranganore, duquel dépend la mission de Maduré ; l'un et l'autre, après mûr examen, l'ont encouragé, lui ont donné leur approbation la plus complète. Plus de doute : Dieu le veut ! De Nobili peut compter sur son assistance.

i. Mais, dira-t-on, après tout le P. Gonsalve Fernandez vivait comme les autres missionnaires, ses confrères, qui, eux-mêmes, suivaient les exemples de saint François-Xavier dont l'apostolat dans l'Inde, certes, ne fut pas infécond. — La réponse à cette objection est toute simple, Saint François-Xavier et ses premiers successeurs prêchèrent l'Évangile aux peuples du Malabar et de la Côte de la Pêcherie ; c'est-à-dire à des races qui ne semblent pas originaires du pays, dont les mœurs, en tout cas, diffèrent essentiellement de celles des peuples qui vivent dans l'intérieur des terres ; à des races que 30 ou 40 ans de domination portugaise avaient familiarisées avec les usages européens. Autre était la condition du Maduré, qui formait alors un royaume indépendant, où les Portugais n'étaient connus que pour être détestés ; où les castes, séparées par une barrière infranchissable, restaient attachées à des usages que. le temps avait profondément enracinés.

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