CHAPITRE I
D'abord il s'enferme dans la solitude ; il étudie à fond le tamoul ou la langue du peuple, le sanscrit ou la langue des savants. Il se rend maître des doctrines religieuses, des systèmes philosophiques des Indiens. Il s'astreint à un régime qui lui impose, outre l'abstinence la plus sévère, un jeûne continuel. Du riz, du lait, des herbes, pris une fois par jour, composent toute sa nourriture : l'eau est son unique breuvage. Ce sont des brames qui lui préparent son repas ; ils peuvent le servir sans se déconsidérer, parce qu'ils voient dans le P. de Nobili un homme de haute naissance, un rajah romain, un sanniassi, c'est-à-dire, un pénitent qui a renoncé au monde et à toutes ses jouissances. Sa manière de vivre est, en effet, celle des sanniassis indiens ; son costume, de même. Il consiste en une longue robe de toile jaunâtre, que recouvre une sorte de surplis de même couleur. Une toque, en forme de turban, forme sa coiffure. Un voile blanc ou rouge, passé sur le derrière de la tête et ramené audessus des épaules, se replie et pend sur le bras gauche. Le poûnoiîl, ou cordon distinctif de la caste des brames et des rajahs, formé de trois fils d'or et de deux fils d'argent, auquel est suspendue une croix, décore sa poitrine. Il porte, en guise de chaussure, une paire de sandales,sorte de semelles de bois munies d'une cheville qui s'engage entre les doigts du pied. Lorsqu'il sort et paraît en public, il tient d'une main un bourdon, de l'autre le vase de cuivre ou sembou des brames.
Tel était le costume et le genre de vie du nouvel apôtre, l'un aussi étrange et singulier que l'autre était pénible et assujettissant. La nature voulut murmurer ;
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le P. de Nobili lui imposa silence en s'obligeant par un vœu formel à persévérer dans cette sorte d'apostolat jusqu'à la mort. S.Pierre Claver, s'engageant devant Dieu à mourir au service des esclaves nègres, n'est pas plus admirable.
Comme premier sacrifice, le P. de Nobili avait dû se séparer du P. Gonsalve Fernandez. Un terrain, situé dans le quartier des brames, lui fut cédé par un païen de haute caste ; il y bâtit une église et un presbytère qui devint sa résidence. Ce fut le berceau de la Mission de Maduré (1608).
La réputation du sanniassi chrétien ne tarda pas à s'étendre. La curiosité publique fut excitée. On se demandait quel était ce rajah romain, ce pénitent venu du nord qui avait renoncé aux biens de ce monde, ce gourou ou maître de la vie spirituelle qui se disait porteur de la doctrine du salut. Les rares privilégiés qui pouvaient l'approcher en parlaient comme d'un personnage extraordinaire, éminent en science et en sainteté. Plusieurs manifestèrent le désir d'avoir un entretien avec cet homme mystérieux. Mais le P. de Nobili se prêtait peu à satisfaire la curiosité dont il était l'objet. La plupart de ceux qui sollicitaient un entretien, recevaient pour réponse que le gourou était en prière, qu'il étudiait la loi divine, qu'il ne pouvait être distrait de ses saintes occupations. Le petit nombre de ceux qui étaient admis auprès de lui, au sortir de ces entrevues, se déclaraient également charmés de sa personne et de sa doctrine.
Quelques détails sur le cérémonial de ces audiences seront lus avec intérêt. Le P. de Nobili observait, sur
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ce point, tout ce qui se pratique parmi les Indiens dans les visites des grands personnages. Ceux qui étaient introduits auprès de sa personne le trouvaient assis, les jambes croisées à la façon indienne, sur une estrade recouverte d'un drap rouge. Devant lui était étendu un tapis ou une belle natte. Le visiteur le saluait d'abord en joignant les mains, qu'il élevait ensuite audessus de sa tête, pour les abaisser de nouveau, accompagnant ce dernier mpuvement d'une inclination profonde. Ceux qui, après avoir répété trois fois cette révérence, se prosternaient devant lui et, s'étant relevés, se tenaient debout en sa présence, montraient par là qu'ils aspiraient à l'honneur de devenir ses disciples.
La première conquête du P. de Nobili fut celle d'un brame qui avait passé sa vie à rechercher les dernières raisons des choses, et la voie qui mène au vrai bonheur. Cette voie, il se flattait de l'avoir trouvée. Enflé de son savoir, il lui prit envie de se mesurer avec le sanniassi européen. Le P. de Nobili voulut bien, en sa faveur, se départir delà réserve qu'il avait cru jusqu'alors devoir garder. La controverse qu'ils eurent ensemble ne dura pas moins de vingt jours, et chaque jour elle se prolongeait l'espace de quatre ou cinq heures. Elle roula successivement sur les perfections de Dieu, l'unité de la nature divine, le dogme de la création, la nature de l'homme, l'immortalité de l'âme, l'inégalité des conditions humaines, etc. Après vingt jours de disputes, le philosophe païen s'avoua vaincu ; mais sincère et conséquent avec lui-même, il devint l'humble disciple du P. de Nobili qui, après l'avoir instruit des vérités de la foi, lui
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donna le baptême et le nom d'Albert, et l'aima toujours de cette tendresse particulière qu'un père ressent pour son premier-né. Albert se fit l'auxiliaire de celui qui l'avait engendré en Jésus-Christ et contribua pour sa bonne part aux conversions qui suivirent. De plus il mérita par sa foi d'exercer un empire souverain sur les démons (').
D'autres néophytes, en effet, ne tardèrent pas à grossir le nombre des enfants spirituels du P. de Nobili. Lui-même, dans ses lettres, fait mention de ces nouvelles recrues.
C'est d'abord un jeune homme de la noble caste des Nayakkers,que le Père baptise sous le nom d'Alexis. Le baptême reçu, Alexis se fait lui-même apôtre et entreprend d'abord la conversion de sa mère. Déjà celle-ci parlait d'embrasser la foi chrétienne, lorsqu'un jour, sans savoir d'où venait le coup, elle se sentit soudainement frappée derrière la tête avec une telle violence qu'on craignit qu'elle n'en mourût. Comme elle se demandait quelle main invisible avait pu la frapper, elle se rappela qu'elle avait, peu de jours auparavant, renvoyé, les mains vides, des brames qui étaient venus lui réclamer l'offrande qu'elle avait coutume de faire
i. Nous lisons dans une lettre du P. Laertio (1609): « Dans ce pays le nombredes possessions esttrès considérable. C'est chose si commune que personne n'en est étonné. Quelquefois Albert, avant de chasser les démons des corps qu'ils possèdent, se plaît à faire confirmer par la bouche du prince des ténèbres, en présence de ses adorateurs, la vérité de la religion que prêche le P. de Nobili et la divinité de sa mission. Ce témoignage, dont ils ne peuvent récuser l'authenticité, fait grande impression sur l'esprit des païens. » Nous aurons lieu plus d'une fois de parler des faits et gestes du père du mensonge et du pouvoir qu'exerçaient sur lui de simples néophytes.
de temps en temps aux idoles ; que ceux-ci lui avaient déclaré que les idoles sauraient bien se venger. Elle avait alors auprès d'elle son fils aîné, encore païen. Celui-ci ne douta point que l'accident arrivé à sa mère ne fût l'effet d'une action diabolique ; il courut implorer l'assistance du P. de Nobili. Il trouva auprès de lui son jeune frère, le néophyte Alexis. Le Père remit à ce dernier un reliquaire et lui recommanda de le placer sur la poitrine de la malade. A peine la relique l'eut-elle touchée qu'elle se trouva guérie. Elle et son fils aîné demandèrent aussitôt le baptême.
Ce fut ensuite un païen, d'une rare intelligence, qui vint de lui-même se présenter au P. de Nobili et le pria de l'instruire. A la simple exposition des vérités de la foi, la lumière se fit dans son esprit. Il rejeta aussitôt tous les insignes dû paganisme qu'il portait sur lui et, avec ses trois fils, il demanda le baptême. Le diable ne pouvait trouver son compte à ces conversions. Père et enfants, tous se virent affligés en même temps d'un mal mystérieux. Les prêtres des idoles triomphaient ; les quatre catéchumènes ne perdirent pas confiance. Quelques brames vinrent trouver le père, s'offrirent de le guérir lui et ses enfants ; ils n'avaient qu'à laisser accomplir sur eux certaines cérémo- ■ nies diaboliques. Le père les chassa de sa maison et se contenta de faire savoir au P. de Nobili ce qui lui était arrivé. Celui-ci lui envoya son Alexis, qui lut sur les malades la première page de l'évangile de saint Jean et les aspergea d'eau bénite. Tous les quatre furent guéris à l'instant et peu après régénérés dans les eaux du baptême,
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Un Indien, pendant qu'il se préparait à recevoir le baptême, fut attaqué d'une maladie grave. Des jongleurs vinrent le visiter et lui promirent de le guérir s'il voulait seulement leur permettre d'exercer leur art sur sa personne. Pour toute réponse le catéchumène fait le signe de la croix, récite une des prières qu'on lui a apprises et se trouve guéri à l'instant.
Un néophyte venait de recevoir le sacrement de la régénération. On vient dire au P. de Nobili qu'il est gravement malade. Un second courrier lui annonce que le malade est à l'agonie. Le Père se contente de répondre qu'il va dire la Sainte Messe pour obtenir sa guérison. Au moment où il montait à l'autel on vient lui dire que le néophyte est expirant. Le Père ne paraît pas ému ; il offre le Saint Sacrifice. La grande action à peine terminée, il reçoit un nouveau message ; le néophyte était hors de danger. Deux jours après il venait à l'église rendre grâce à Dieu de sa parfaite guérison, et amenait au Père toute sa famille composée d'une vingtaine de membres, tous maintenant désireux de recevoir le saint baptême.
Aux miracles de guérison s'ajoutaient des miracles de grâce. Un homme de haute condition, un de ceux qui portent le titre de Rajah, fit des instances pour être admis auprès du gourou chrétien. Il lui fut répondu que le grand Sanniassi n'était pas visible. Une seconde, une troisième fois il revint à la charge et fut encore éconduit. Il eut alors recours à la médiation d'un seigneur païen qu'il savait être l'ami et le protecteur du P. de Nobili ; il le conjura de lui obtenir la faveur d'une en-" trevue avec le Père, et cela sans tarder, ajoutant qu'il
était vieux (il avait environ 70 ans), qu'il pouvait mourir d'un jour à l'autre. Informé de l'ardeur de son désir, le Père s'empressa de lui donner audience, découvrit dans ce bon vieillard une âme préparée par la grâce et le reçut au nombre de ses catéchumènes.
Après le vieillard septuagénaire se présenta un païen de la caste des Vellages, qui exerçait la profession de maître d'école. « Votre Révérence, dit le P. de Nobili écrivant au P. Provincial, n'aurait pu retenir ses larmes en voyant celles que répandait, avec une dévotion si touchante, ce pauvre païen lorsque, prosterné à mes pieds, il me conjurait de le sauver. »
Une autre lettre du P. de Nobili, datée du 24 décembre 1608, parle du bonheur qu'il avait eu d'administrer le baptême à neuf personnes le jour de la fête de saint Thomas (21 déc).
Telles furent les prémices de l'apostolat de ce grand serviteur de Dieu. A la fin de 1608, c'est-à-dire, après moins d'un an de ministère actif, il se voyait entouré d'une couronne d'excellents néophytes, dont plusieurs, formés par lui aux fonctions de catéchistes, étaient devenus ses zélés coopérateurs.
Une autre conversion, parmi celles qui suivirent, mérite d'être rapportée. Le P. de Nobili avait auprès de lui un brame qui lui enseignait la langue sanscrite et l'initiait aux livres sacrés des Indiens. Dans plusieurs de ses lettres il en parle comme d'un homme doué de toutes les qualités naturelles de l'esprit et du cœur ; il ne peut se louer assez des services qu'il lui rend. Le 22 avril 1609 il écrivait : « Je ne saurais exprimer toutes les obligations que j'ai à cet excellent brame. Je
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lui dois la connaissance des langues sanscrite et badage ('), et, ce qui est encore plus précieux, la connaissance des mystères les plus sacrés des Védas. Il m'écrit toutes les lois qu'ils contiennent ; mais cela doit se faire très secrètement ; si les brames venaient à le savoir, le moindre châtiment qu'ils lui infligeraient serait de lui arracher les yeux. Je ne pouvais trouver un homme à la fois plus capable et plus dévoué. » Aussi le P. de Nobili avait-il grandement à cœur sa conversion ; il priait et faisait prier beaucoup pour lui. Il pouvait d'ailleurs constater l'effet de ces prières; son maître chéri se détachait de plus en plus du paganisme; il l'entendait souvent s'écrier, avec de longs soupirs : « Hélas ! j'ai perdu mon temps et ma peine, puisque tout ce que j'ai appris n'est d'aucune utilité pour le salut. » Mais, assez éclairé pour voir qu'il avait jusqu'alors fait fausse route, il ne se décidait pas encore à prendre la voie qui mène au bonheur. La grâce enfin triompha. Le cordon superstitieux des brames (2) était le dernier lien qui le retenait dans l'idolâtrie ; il le brisa et lui substitua un cordon bénit par le P. de Nobili, auquel était attachée une croix. Le 7 juin 1609, Ie P. Robert écrivait : « Aujourd'hui, fête du St-Esprit,
1. La langue badage n'est autre que le iélinga ou telegou, la langue des Nayakkers ou Vadouguers.
2. Les brames portent un petit cordon, qui descend de l'épaule gauche à la hanche droite, et se compose de trois fils, pour les enfants de cinq à neuf ans ; de neuf fils, pour ceux qui sont mariés. L'investiture de ce cordon fait époque dans la vie des brames. Elle est accompagnée d'une multitude de cérémonies : ablutions et purifications réitérées ; récitation de montrants ou prières ; poudjas ou sacrifices offerts aux neuf planètes, etc. Tous les parents sont convoqués pour la solennité qui ne dure pas moins de quatre jours. (V. Mœurs des peuples de ffude, par l'abbé Dubois, tome I, 2e part., chap. I.)
j'ai baptisé mon brame, mon bien-aimé maître ; je ne puis exprimer sa joie, la mienne et celle de tous les chrétiens. Il a reçu le nom de Dieudonné. »
Le P. de Nobili avait ses raisons pour insister sur la dette de gratitude dont il se disait redevable à son cher Dieudonné. Il va nous dire lui-même le parti qu'il tirait de la connaissance des Védas pour convaincre les païens de la fausseté de leur religion.
« Outre ma manière de vivre, de me nourrir, de me vêtir, et le soin que j'ai de n'avoir que des brames à mon service, ce qui m'aide beaucoup à faire des conversions, c'est la connaissance des livres les plus secrets des Indiens. J'y trouve constaté que des quatre védas ou lois que ces peuples possédaient anciennement, trois seulement subsistent ; que la quatrième, qui était une loi spirituelle et enseignait la voie qui mène au salut de l'âme, a été perdue, et qu'il ne s'est jamais rencontré un homme assez savant et assez saint pour la retrouver : d'où les uns concluent qu'il n'y a pas de salut à attendre, d'autres, qu'il n'y a pas de vie future. »
Les conclusions du P. de Nobili étaient bien différentes. Après avoir convaincu les savants indiens, par des textes empruntés à leurs védas, que ces livres ne pouvaient plus leur apprendre la science du salut, il ajoutait que le salut leur était encore possible, mais que s'ils voulaient se sauver, c'était lui qu'ils devaient écouter ; qu'il était venu de pays très éloignés dans le seul but de leur apporter cette loi spirituelle qu'ils avaient perdue ; que s'ils voulaient apprendre cette loi, ils devaient se déclarer ses disciples. « C'est ainsi,
l'apostolat du p. de nobili.
ajoute le P. de Nobili, que je m'adapte à leurs opinions, suivant en cela l'exemple de l'Apôtre lorsqu'il annonçait aux Athéniens le Dieu inconnu. »
Comme on a dû le remarquer, la méthode du P. de Nobili, le trait caractéristique de son apostolat consistait à se conformer aux usages indiens dans tout ce qu'ils ont d' indifférent. En invitant ceux qui venaient l'entendreàse déclarer ses disciples.il agissait encoreconformément aux mœurs du pays. L'Inde, en effet, est un pays de sectes, ayant chacune un chef ou gourou, qui compte un certain nombre d'adhérents. Où les docteurs de l'erreur s'arrogeaient le titre de maîtres, l'apôtre de la vérité pouvait à meilleur droit s'appeler de ce nom. Pas n'est besoin d'ajouter que le P. de Nobili n'avait en cela qu'un seul but : s'attacher ceux qui recevaient sa doctrine, afin de les attacher ensuite à Celui qui est le véritable Maître, qui s'est appelé lui-même la Voie, la Vérité et la Vie.
Nous placerons ici une réflexion. Certains moyens, employés avec le plus grand succès par le P. de Nobili pour la conversion des hautes castes, ne seraient plus de mise aujourd'hui. L'Inde est devenue anglaise, et les Indiens, tout en gardant la plupart de leurs usages, se sont familiarisés avec les Européens et les mœurs européennes. Les Salvationistes ou l'Armée du Salut, en s'habillant à l'Indienne, n'ont guère réussi qu'à se rendre ridicules et n'ont guère protestantisé que ceux qui étaient déjà protestants. Il n'est plus question de pranguisme aujourd'hui ; le mot même ne serait plus compris. Reste néanmoins pour le missionnaire catholique l'obligation, non seulement de ne pas heurter de
Le Maduré. — I.