CHAPITRE II
tours plus aisés pour s'exprimer. Outre le travail de la confession j'avais celui de la prédication ; j'étais obligé de préparer et d'apprendre par cœur ce que je devais dire, et quoique je fisse une infinité de fautes, soit dans le tour de la langue, soit dans la prononciation, qui est très difficile, ils ne paraissaient pas rebutés de m'entendre. »
Le P. Provincial tint sa promesse. Le P. Martin, autorisé à entrer dans sa chère mission, partit aussitôt pour Tuticorin, d'où il écrivit au P. Emmanuel de Saa, à Camanayakenpatty, pour annoncer son arrivée. Le P. de Saa l'avertit des persécutions qui sévissaient alors dans son district ; mais apprenant qu'il n'en était que plus impatient d'y pénétrer, il lui envoya ses catéchistes pour lui servir de guides. Le Père partit avec eux de Tuticorin le soir du dimanche de la Très-Sainte- Trinité, marcha toute la nuit et arriva le jour suivant à Camanayakenpatty. Le P. Martin voyait enfin ses désirs comblés. « Je ne saurais exprimer, dit-il, avec quelle tendresse j'embrassai ce confesseur de Jésus- Christ, le P. de Saa, sorti tout récemment de prison et portant la marque des coups qu'il avait reçus, ni ce que Dieu me fit sentir de consolation en prenant possession de cette terre bénie, après tant de craintes de n'y arriver peut-être jamais. »
De Camanayakenpatty, où il ne resta que deux mois, le P. Martin fut appelé à Aour, résidence principale du P. Venance Bouchet. Il revit ce Père avec d'autant plus de joie qu'il se croyait en partie redevable à son entremise de la grâce que Dieu lui avait faite en lui ouvrant l'entrée du Maduré. De plus il s'estimait
LE P. PIERRE MARTIN
heureux de commencer son apostolat sous la direction d'une tel missionnaire. Sa belle âme se révèle dans la manière dont il parle de l'accueil que lui firent ses Frères. « Je reçus la visite de ceux de nos Pères qui ont leur résidence proche d'Aour, et ceux qui en sont plus éloignés me firent l'honneur de m'écrire. Je m'étais toujours formé une haute idée de la vertu et du mérite de ces hommes apostoliques ; mais depuis que j'ai eu l'avantage d'en voir plusieurs et de les pratiquer, j'avoue que je ne les connaissais qu'à demi. Ce sont de vrais apôtres. A la manière dont ils vivent et dont ils attirent sur leurs travaux les bénédictions du Ciel, je ne suis pas surpris qu'ils fassent tant de conversions. Mais je me trouve bien téméraire d'avoir espéré pouvoir atteindre à leurs hautes vertus, et j'admire leur charité de me souffrir parmi eux. »
Le P. Martin devint le compagnon de travail du P. Bouchet. Trois semaines s'étaient à peine écoulées qu'il avait baptisé 60 idolâtres de sa propre main. Cinq mois après, il avait décuplé ce nombre. Trichinopoly, Counampatty et Elacourichi, deux postes à l'est de Trichinopoly, le second au nord, le premier au sud du fleuve Cavery, reçurent, après Aour, les prémices de son apostolat. Il y baptisa de nombreux catéchumènes dont la place, dit-il, était aussitôt occupée par des païens que la grâce lui amenait. « Les jours, dit-il encore, coulaient pour moi bien doucement parmi de si saintes occupations.Tout le temps se passait à instruire les néophytes ou à leur administrer les sacrements. C'était un travail continuel ; mais au milieu de ces fatigues, qu'on est consolé de voir la vie innocente
que mène la plus grande partie de ces nouveaux fidèles ! J'avoue que ce ne sont pas des gens d'une haute spiritualité ; mais ils craignent Dieu ; ils l'aiment de tout leur cœur ; ils vivent en dehors d'une infinité d'occasions où les chrétiens d'Europe perdent la grâce ; ils la conservent, au milieu de la gentilité, avec plus de soin que ne font bien des fidèles dans les royaumes les plus catholiques. »
Il parle de sa manière de traiter avec les païens : « Il me fallait chaque jour recevoir les visites des gentils, faire à chacun quelque discours sur la Religion, répondre aux questions qu'ils me proposaient, sans néanmoins entrer avec eux en dispute. L'expérience nous a appris que ces disputes, où ils ont toujours le dessous, ne servent qu'à les aigrir et à les aliéner de notre sainte Religion. Il faut se faire à soi-même les objections qu'on prévoit qu'ils peuvent faire, et y donner aussitôt la solution. Ils la trouvent toujours bonne quand ils n'ont pas proposé eux-mêmes les difficultés auxquelles on répond. Surtout il faut leur donner une grande idée du Dieu que nous adorons,leur demander de temps en temps si les perfections que nous lui attribuons ne sont pas dignes du vrai Dieu, et si Dieu peut exister sans posséder ces qualités augustes ; et cela, sans entrer dans le détail des chimères et des infamies qu'ils racontent de leurs divinités. Ce sont des conséquences qu'il faut leur laisser tirer et qu'ils tirent en effet. »
Nous n'avons plus de lettres du P. Martin jusqu'en 1709. A cette date il écrivait : « Voici la dixième année que je travaille à établir le christianisme dans le
LE P. PIERRE MARTIN
Maduré, et malgré les fatigues inséparables d'une mission si pénible, mes forces, grâce à Dieu, sont toujours les mêmes. J'ai recueilli cette année des fruits plus abondants et j'ai eu beaucoup plus à souffrir que les années précédentes; aussi suis-je dans un champ beaucoup plus fertile en ces sortes de moissons. »
Le champ dont il parle était le Marava, où il fut envoyé pour remplacer le P. Marie-Xavier Borghese. En deux mois et demi il y baptisa plus de 1,100 infidèles et entendit les confessions de plus de 6,000 néophytes.
Écrasé de travail, mal nourri, mal logé et souvent obligé de prolonger son séjour dans des lieux malsains, le Père fut plus d'une fois mis hors de combat par la maladie. Il contracta, entre autres, celle qui est connue vulgairement sous le nom de Ver de Guinée, dont il fait la description suivante : « Mes jambes s'enflèrent tout à coup, et dans l'une il se forma, à la cheville du pied, un de ces vers que les Indiens appellent narambou chilandi. Il est aussi mince que la plus petite corde de violon ; sa longueur est quelquefois de plus de deux coudées. Cette maladie est causée par les eaux corrompues qu'on est obligé de boire. Elle se fait sentir d'abord par une démangeaison insupportable ; ensuite il se forme.à l'endroit d'où le ver doit sortir,une petite ampoule rouge, et il paraît un petit trou où la pointe d'une aiguille aurait de la peine à s'insinuer. C'est par cette ouverture que le ver commence à sortir peu à peu. Il faut chaque jour le tirer insensiblement en le roulant sur un petitmorceaudelinge.il est rare qu'il sorte tout entier sans se rompre. Quand il se rompt,
la partie qui reste dans la chair y produit une grande inflammation ; il s'y amasse une matière acre qui, n'ayant point d'issue, y fermente et cause des douleurs très aiguës; il faut deux ou trois mois pour en guérir. » Le P. Martin garda le lit depuis Pâques jusqu'à l'Ascension, en 1710.
En 171 1 il bâtit sa belle église de Ponnelicottey,au cœur du Marava. « Elle aura, dit-il, trois grandes portes, et huit fenêtres ornées en dedans et en dehors de pilastres et de chapiteaux.» Il ne l'avait pas encore terminée, qu'il fut obligé de se rendre à Aour, pour y recevoir, avec les autres missionnaires, l'évêque de Maïlapour qui était venu donner le sacrement de confirmation aux néophytes de Maduré.
Cet évêque n'était autre que le vénérable P. François Laynez. Envoyé en Europe, en 1704, comme procureur de la province de Malabar, il n'avait pu se soustraire au fardeau de î'épiscopat que le Souverain Pontife Clément XI lui avait imposé. Mais en devenant évêque il continua à mener la vie austère des missionnaires. Une petite croix sur la poitrine et un anneau au doigt étaient tous les insignes de sa dignité. Les chrétiens, dont plusieurs milliers avaient reçu le baptême de ses mains, se rendirent en foule auprès de leur ancien pasteur. « Nous étions quatre missionnaires auprès du prélat, dit le P. Martin, occupés à préparer les peuples à recevoir la confirmation avec fruit ; pendant trois mois, nous eûmes à travailler chaque jour comme si c'eût été la fête de Pâques. L'évêque donnait tous les jours la confirmation à des multitudes de chrétiens, et, le reste du temps, il entendait les confessions.
LE P. TI ERRE MARTIN
«J'avais, poursuit le même Père, fait dresser pour moi une espèce d'appentis au fond d'un petit jardin, afin d'y vaquer avec moins de bruit aux confessions et à l'instruction des chrétiens ; je m'y rendais quelques heures avant le jour, et je le trouvais souvent occupé par le prélat. Les pauvres et les parias étaient ceux à qui il donnait le plus de marques de sa charité. » Le saint évêque aurait bien désiré de pénétrer dans le Marava; il avait même décidé de visiter cette chère chrétienté, lorsque des affaires pressantes le rappelèrent à Maïlapour.
Le P. Martin, rentré au Marava, y trouva son église terminée ; il en fit l'inauguration le jour de l' Assomptionde la sainteVierge,au milieude l'enthousiasme des chrétiens. Un grand nombre de païens, témoins de cette solennité, embrassèrent la foi. Ce fut une belle fête. Tout souriait dans le présent; l'avenir se montrait riche d'espérance ; le P. Martin pouvait, ce semble, s'abandonner à la joie ; mais il avait présente à son souvenir la parole que le P. Bouchet lui avait souvent répétée : € Dans notre mission de Maduré le calme est toujours le présage d'une prochaine tempête. » Cette parole allait se vérifier une fois encore.
Le Marava était alors gouverné par le successeur de ce Renganadadeven qui avait fait un martyr du P. Jean de Britto. Le nouveau prince s'était d'abord montré favorable aux chrétiens, et le P. Martin avait profité de ces bonnes dispositions pour bâtir son église de Ponnelicottey. Mais ce prince avait un faible : il aimait l'argent. Les païens qui l'entouraient, sachant combien il était facile d'exciter sa cupidité, lui firent
Le Maduré. — I.