‹ Le MaduréChapitre 70 sur 172 · POUVOIR SUR LES DÉMONS · texte numérisé non relu

POUVOIR SUR LES DÉMONS

mettre son auteur à l'abri de toute obsession, ne fit, dans ce cas, qu'irriter encore davantage le démon, qui redoubla les tourments de sa victime. Le missionnaire et son catéchiste étaient alors absents, et les chrétiens, voyant leurs prières impuissantes, gémissaient de l'opprobre qui rejaillissait sur la vraie Religion, quand survint un néophyte d'un village voisin, soldat de profession, célèbre par sa bravoure et encore plus par la vivacité de sa foi. « Non, s'écrie-t-il, il ne sera pas dit que le démon se soit moqué en vain de la puissance de Jésus-Christ ! Si petit que je sois, je m'offre à combattre contre lui ; avertissez-moi dès que vous aurez remarqué les premiers signes de possession. » Ces signes ne tardent pas à reparaître. Aussitôt le soldat est appelé ; il accourt, mais trouve la personne parfaitement calme ; rien, absolument rien qui dénote la présence de l'esprit impur. Il s'en retourne chez lui ; aussitôt les vexations recommencent. On le rappelle en toute hâte ; elles cessent aussitôt. L'ennemi, qui ne tenait pas à entrer en lutte avec un homme de foi, avait soin de s'esquiver à son arrivée. Ce jeu continua pendant quelques jours. A la fin notre soldat s'impatiente. « Désormais, dit-il aux chrétiens, dès que le démon donnera des signes de sa présence, vous lui direz d'un ton ferme : Au nom de la Vierge Marie nous te commandons de rester dans ce corps jusqu'à l'arrivée de notre frère. » Le lendemain, les chrétiens étant assemblés et la catéchumène avec eux, pendant que l'un d'eux lisait l'histoire de la création et de la chute des anges rebelles, le démon reprit possession de sa victime et se mit à la tourmenter avec une rage

encore plus grande que de coutume. On lui intime l'ordre prescrit et on mande aussitôt le soldat qui, cette fois, trouve la pauvre femme dans un état de complète possession. Une foule de païens étaient accourus, désireux d'assister à la lutte qui allait se livrer.

Alors s'engage entre le courageux néophyte et la possédée le dialogue suivant : « Dis-nous ton nom. — Je suis Alaghi (c'est le nom d'une idole célèbre). — Pourquoi es-tu entré dans le corps de cette femme ? — Pour perdre son âme. — Quel est ton office ? — De perdre les âmes. — Où est ta demeure ? — Dans l'enfer, répond l'énergumène, mais à voix basse. — Réponds à haute voix, que tout le monde l'entende : où est ta demeure ? — (D'une voix terrible.) Dans l'enfer! — Où est Vichnou ? — Dans l'enfer! — Et Rutren ? — Dans l'enfer! — Et Peroumal ? — Dans l'enfer! — Et les trente-trois millions de dieux qu'on adore dans ce pays, où sont-ils ? — Ils sont avec nous dans l'enfer ! »

Les païens qui étaient présents, écoutaient cette étrange conversation, muets d'étonïiement et de terreur. Se tournant vers eux, le soldat insiste sur les aveux que le démon vient de faire par la bouche de l'énergumène et les exhorte vivement à renoncer à leurs idoles. Puis s'adressant de nouveau au père du mensonge : « Je te commande, au nom de Dieu, de quitter ce corps et de ne plus y rentrer. — Je ne puis sortir, répond l'esprit infernal ; je suis enchaîné dans ce corps par ordre de la Vierge. — Tu mens, » reprend le néophyte ; et après une courte prière faite à la divine Mère, il lui réitère, au nom de Marie, l'ordre d'aban-

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donner sa victime. Le démon obéit aussitôt, et la possédée fut pour toujours délivrée de son tyran.

IV. Enfin, où l'œuvre de la grâce paraît surtout admirable, c'est dans la force que les néophytes déployèrent au milieu des tourmentsqu'ilsendurèrentpour le nom dejÉsus-CHRiST. Nous avons rencontré nombre de ces généreux confesseurs dans le cours de nos récits. C'est surtout en cette matière que les traits abondent; ceux que nous allons rapporter seront la conclusion de ce chapitre. Voici d'abord ce que le P. Emm. Martinz raconte de la constance d'une femme qui venait de recevoir le baptême.

Son mari, qui lui avait témoigné beaucoup d'affection pendant qu'elle participait à son idolâtrie, devint pour elle un véritable bourreau après sa conversion ; il ne se passait pas de jour qu'il ne l'accablât de reproches et de mauvais traitements. La fervente néophyte lui opposait une patience inaltérable et, au lieu de laisser paraître du ressentiment, elle s'efforçait de vaincre ce cœur féroce en redoublant de soumission et d'assiduité; mais tous ses efforts semblaient l'aiorir encore davantage. Un jour, cet homme cruel se laissa emporter à de tels excès, qu'après avoir chargé sa pauvre femme d'injures et de coups, il l'entraîna sur le bord d'un puits et lui ordonna de s'y précipiter. Sur son refus, dont elle donna pour raison la loi de Dieu qui lui défendait de se donner la mort, ce barbare la saisit par les cheveux et, la tenant suspendue sur l'abîme : « Choisis, lui dit-il : ou l'abjuration, ou la mort.» — Mon choix est fait, répond la néophyte ; je préfère la mort à l'apostasie. » Cette réponse étonne ce misé-

rable ; il hésite, il n'ose consommer le crime. La pensée lui vient qu'avec le temps il pourra venir à bout de vaincre la constance de sa femme. Il la confine dans l'intérieur de sa maison, lui impose les travaux les plus bas et les plus pénibles, ne lui donne pour toute nourriture qu'une poignée de riz. « Son martyre continue encore, dit le P. Martinz ; mais il finira, nous en avons la confiance, par la conversion de son bourreau. »

Une persécution que le démon suscita dans le Tanjaour contre certains néophytes récemment baptisés par le Bienheureux de Britto, fit éclater la foi et la générosité d'un jeune homme de dix-huit ans. Comme l'illustre converti du P. Balthasar da Costa, il portait le nom de Gaudence. Dénoncé comme chrétien, il fut d'abord jeté en prison, puis traduit devant le juge et sommé d'apostasier. Gaudence répondit en récitant la formule que récitent toutes les lèvres chrétiennes : Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, en Jésus-Christ son Fils unique, etc. Il fut battu de verges et renvoyé en prison. Le lendemain et les jours suivants, même sommation, même réponse, même flagellation. Enfin, désespérant de vaincre ce qu'il appelle son aveuglement et son obstination, le juge le condamne à être mis à mort.

La nuit qui précéda le jour fixé pour l'exécution de cette sentence, fut marquée par deux faits bien touchants. Gaudence était en prière quand les portes de sa prison s'ouvrirent et donnèrent entrée à une petite fille de onze ans, sa très proche parente, qui n'était encore que catéchumène. Lorsque cette enfant parut en présence du confesseur de J.-C, elle se jeta à ses

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pieds et lui adressa cette prière entrecoupée de sanglots : « O mon frère, combien j'envie votre bonheur de souffrir et de mourir pour notre Dieu ! Du moins, quand vous le verrez face à face, priez-le de m'accorder la même grâce et, en attendant, qu'il veuille bien me donner celle de recevoir au plus tôt le baptême. » L'un des gardiens fut tellement attendri de ce spectacle qu'il résolut aussitôt d'embrasser la religion chrétienne.

Une scène non moins touchante se passa cette même nuit dans la maison du confesseur de Jésus-Christ. Grâce à l'intérêt et à la confiance que lui témoignaient ses gardiens, Gaudence avait été autorisé à sortir de prison, vers le milieu de la nuit, pour aller faire ses adieux à sa mère et à ses autres parents. Tous étaient des néophytes que le Bienheureux de Britto avait baptisés peu de jours auparavant.

« En venant, leur dit-il, vous embrasser pour la dernière fois, je vous demande trois choses : la première, c'est que vous priiez pour ma persévérance ; la deuxième, c'est que vous vous réjouissiez avec moi de mon bonheur de souffrir la mort pour l'amour de Dieu ; la troisième, c'est que la crainte de perdre les biens de ce monde, même la vie, ne vous fasse jamais abandonner son service. » Ces paroles tirèrent des larmes des yeux des assistants. Tous promirent de sacrifier, s'il le fallait, leurs biens et leur vie pour sauver leur foi. Ce devoir accompli, Gaudence reprit le chemin de sa prison et attendit en paix l'exécution de la sentence du juge. Mais Dieu se contenta de ses bons désirs. Le P. de Britto, qui était accouru au secours

Le Madurc. — I.

de ses néophytes persécutés, sut intéresser en leur faveur un personnage qui jouissait d'une grande influence auprès du roi de Tanjaour, et obtint par son moyen un décret qui permettait aux chrétiens le libre exercice de leur religion.

Persécutions au sein de la famille, de la part de parents encore idolâtres ; persécutions de la part des païens du village ou de la caste ; persécutions officielles, exercées par le gouverneur ou le roitelet de la contrée : voilà ce qui attendait les disciples de Jésus- Christ. Et ces généreux confesseurs de la foi n'étaient pas seulement des chrétiens anciens, mais bien souvent des néophytes à peine régénérés, souvent même de simples catéchumènes. Ce n'étaient pas seulement des hommes faits, mais aussi des femmes délicates, des jeunes filles, de petits enfants. Il convenait toutefois qu'après les missionnaires, les catéchistes, qui étaient leurs principaux collaborateurs, eussent aussi une principale part aux souffrances endurées pour le nom de Jésus-Christ. Cette grâce ne leur fut point refusée. Le lecteur se rappelle ce que nous avons raconté des tortures si courageusement souffertes par Silouvey- Nayagam, l'héroïque catéchiste du Bienheureux de Britto, et par les deux catéchistes du P. Martin, Sattianaden et Xaveri ?vIouttou. Il ne lira pas avec moins d'édification ce que le P. d'Abreu raconte de la constance que déploya dans les tourments un de ses catéchistes, nommé Pierre.

Il avait converti et baptisé une femme païenne de Caietar. Un seigneur du pays, qui l'avait choisie pour en faire l'instrument de sa passion, la trouvant désor-

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mais insensible à ses séductions, en conçut une haine implacable contre la religion chrétienne, et en particulier contre l'auteur de cette conversion. Autorisé par le gouverneur de la province, il fit saisir les principaux chrétiens. Il s'attendait à trouver parmi eux le catéchiste à qui il en voulait principalement ; mais il avait échappé à ses émissaires. Notre homme se fâche. «Vous êtes des misérables; vous avez laissé échapper ma proie. » Tandis qu'il s'apprête à les punir, quel n'est pas son étonnement ! il voit devant lui le catéchiste Pierre qui est venu se présenter de lui-même. A sa vue, le visage de son ennemi s'illumine d'une joie féroce ; il ordonne qu'on le charge de fers si lourds et si étroitement serrés que le chrétien ne peut plus faire un mouvement. Bientôt les tortures commencent. Pendant que deux hommes le tiennent par les cheveux, d'autres déchargent sur son corps une grêle de coups de rotin. Le seigneur païen contemplait sa victime et savourait le plaisir de la vengeance. N'osant cependant le faire mourir, il le fit conduire devant le gouverneur. Celui-ci voulut d'abord le gagner par la persuasion; mais voyant ses efforts inutiles, il le condamna à être empalé. Les bourreaux se mettaient en devoir d'exécuter la sentence, lorsqu'ils reçurent l'ordre suivant : « Qu'au lieu d'empaler le catéchiste on lui fasse subir des tortures plus cruelles que toutes celles qu'il a endurées. » En conséquence, ils s'acharnent encore une fois sur le corps de leur victime, emploient l'un après l'autre tous les instruments de supplice, jusqu'à ce que le martyr tombe évanoui. On le porte ensuite en prison. Dès qu'il est revenu à lui, on le

charge de chaînes ; au moyen de cordes on lui tire violemment les bras en forme de croix et on le laisse dans cette position, sans lui donner d'autre soulagement que ce qui était nécessaire pour prolonger son supplice. Après vingt jours de ce martyre, le gouverneur, désespérant de vaincre sa constance, le fit marquer d'un fer rouge sur le front et sur les épaules, et le bannit de la contrée. Dieu ne tarda pas à venger son serviteur. Le gouverneur tomba dans la disgrâce du roi de Maduré, fut condamné au supplice des verges et périt sous les coups. Quant au vaillant soldat de Jésus-Christ, il revint à Caietar et reprit le cours de ses travaux apostoliques, qui furent particulièrement bénis deDieu;car il écrivait bientôt après au P. d'Abreu pour le presser de hâter sa visite à cette chrétienté, où une foule de catéchumènes n'attendaient que son arrivée pour recevoir le saint Baptême.

Il nous reste à faire connaître le plus illustre de ces confesseurs de la foi, celui qui eut le bonheur desceller de son sang le glorieux témoignage qu'il rendit à Jésus-Christ.

Nilen Pilley, dont le nom chrétien est Tevasagaiam, n'appartient pas à la mission de Maduré par sa naissance ; mais ayant été régénéré en Jésus-Christ par un missionnaire du Maduré, cette mission peut à bon droit le revendiquer comme sien.

Il naquit de parents païens dans le Travancore et fut lui-même, jusqu'après son mariage, un adorateur des faux dieux, auxquels il offrait des sacrifices fréquents. De la noble caste des Nayri, doué d'un esprit pénétrant et de toutes les qualités naturelles, il gagna par son

UN MARTYR

mérite la faveur du roi de Travancore, qui le nomma capitaine de ses armées. Mais Dieu, qui le réservait pour de plus hautes destinées, permit qu'il fût éprouvé par la tribulation. Des revers de fortune, qu'il essuya coup sur coup, le plongèrent dans une profonde tristesse. Il s'était lié d'amitié avec un officier français, Eustache de Lanoy, lui-même au service du prince de Travancore, qui lui avait confié le commandement d'une de ses forteresses, et, de plus, un excellent chrétien. Un jour que son ami s'était ouvert à lui sur les épreuves dont il était affligé, Eustache se mit à lui parler des biens impérissables promis à ceux qui adorent le vrai Dieu et gardent ses commandements. Ces paroles coulèrent comme un baume céleste dans l'âme du pauvre païen ; il témoigna aussitôt le désir de connaître ce Dieu véritable. L'officier français, qui était parfaitement instruit de sa religion, se fit un plaisir de le satisfaire. Nilen fut bientôt convaincu de la fausseté du paganisme et de la divinité de la foi chrétienne. Dès lors, n'écoutant que sa conscience, il se déclara prêt à recevoir le baptême. Son ami l'adressa au P. Jean- Baptiste Bouttari, qui était alors chargé des chrétiens de Vadakenkoulam. Le P. Bouttari, qui prévoyait les conséquences d'une telle conversion, crut devoir user de précaution. Il l'invita à mûrir son dessein ; il lui fit entendre qu'il aurait à subir de violents assauts de la part des personnes de sa caste ; que sa conversion soulèverait contre lui les brames païens, tout-puissants à la cour du roi ; que le moindre danger auquel il s'exposait, était d'encourir la disgrâce de ce prince et de perdre son emploi. Mais le courageux

jeune homme l'assura qu'ayant connu le vrai Dieu, il n'abandonnerait jamais son service, dût-il faire le sacrifice de tous les avantages de ce monde, et même de la vie. Le voyant si bien disposé, le Père lui conféra le baptême et lui donna lé nom de Tevasagaiam, qui répond à notre nom de Lazare.

Heureux comme le négociant de l'Evangile qui est devenu possesseur de la perle précieuse, l'ardent néophyte travailla aussitôt à convertir ses parents. Sa femme ne tarda pas à suivre son exemple, et après elle, d'autres membres de sa parenté. Il gagna même à Jésus-Christ quelques officiers de l'armée. Ces conversions allumèrent contre lui la fureur des brames ; mais il n'en continua pas moins de professer hautement sa religion et de faire de nouveaux prosélytes. Cependant l'orage qui se formait contre lui grossissait de plus en plus ; un incident le fit éclater.

Le P. Bouttari était alors occupé à bâtir son église de Vadakenkoulam. Comme il manquait du bois nécessaire à ses constructions, Tevasagaiam, dans le but de lui venir en aide, s'adressa à un brame qui avait été longtemps son ami, et dont le crédit était tout-puissant auprès du roi. Il le pria de vouloir bien user de son influence pour obtenir, en faveur du Père, la permission de couper du bois dans les forêts royales. Le brame voulut profiter de cette entrevue pour l'amener à renoncer à sa foi. Une dispute sur la religion s'en suivit, dans laquelle le païen n'eut pas le dessus. Humilié et furieux de sa défaite, il s'emporta jusqu'à dire au néophyte : « Ou je te ferai renoncer à ta religion, ou tu me le paieras de ta tête. » Cette menace rendit au soldat

UN MARTYR

toute sa fierté ; il répondit du même ton : « Et moi je me ceindrai de ton cordon de brame. » Dans cette réponse le brame vit un outrage sanglant ; il jura de se venger.

A force d'intrigues et de calomnies, il obtint du monarque un décret d'arrestation contre Tevasagaiam. Le néophyte se livra sans résistance aux soldats envoyés à sa recherche ; il demanda seulement, comme dernière faveur, de pouvoir faire ses adieux à son ami Eustache de Lanoy. Sa demande lui fut accordée. « Courage! lui dit ce brave capitaine, en l'embrassant avec attendrissement; le moment est venu de prouver que vous êtes un digne soldat de Jésus-Christ. » Il lui ménagea une entrevue avec un des missionnaires qui entendit sa confession, et le confirma dans sa résolution de mourir pour sa foi. Ainsi armé pour le combat, Tevasagaiam parut devant le roi, qui prononça contre lui un arrêt de mort.

Déjà on l'entraînait au supplice, quand les prêtres des idoles, après avoir consulté les augures, vinrent , déclarer au prince que cette mort attirerait de grands maux sur son royaume. Le monarque superstitieux se hâta de donner contre-ordre, au grand regret du généreux néophyte, qui craignit un moment que Dieu ne le jugeât pas digne de la couronne du martyre ; mais ce n'était qu'un délai qui devait rendre son triomphe plus glorieux.

On essaya de le gagner par la persuasion. S'il était tombé en disgrâce, s'il était en prison et sous le coup d'une condamnation à mort, il ne devait s'en prendre qu'à lui-même. Pourquoi avait-il abandonné la religion

de ses ancêtres pour embrasser une secte ignominieuse? Du reste le roi s'offrait à lui rendre ses bonnes grâces ; il n'avait qu'à cesser de se dire chrétien. A toutes ces séductions le néophyte répondit qu'il avait gagné la faveur du Roi du Ciel, que c'était la seule dont il fît cas.

Cette réponse acheva d'irriter le prince. N'osant mettre à mort le soldat chrétien par crainte des châtiments dont on l'avait menacé, il voulut du moins le déshonorer. Il ordonna de le promener de village en village par tout le royaume, monté sur un buffle et les mains liées derrière le dos, tandis qu'on exciterait la populace à lui prodiguer tous les genres d'outrages. Le disciple de Jésus-Christ triompha de sa fierté naturelle et rendit grâces à son divin Sauveur, qui l'admettait à participer au calice de ses humiliations.

Aux ignominies succédèrent les tortures. Les bourreaux le frappèrent cruellement de verges hérissées d'épines ; puis, lorsque son corps fut tout sanglant, il lui frottèrent les plaies avec du poivre pilé. Ils renouvelèrent souvent ce supplice, sans pouvoir arracher au soldat de Jésus-Christ d'autres paroles que celles-ci : « O Jésus, c'est pour votre amour que je souffre. » Quelquefois il ajoutait : « et pour l'expiation de mes péchés. » Un soir que ses bourreaux lui frottaient violemment le visage avec cette poudre corrosive : « N'épargnez pas les yeux, leur dit-il ; ils méritent eux aussi de souffrir, car ils ont été dans ma jeunesse des instruments de péché.» Loin de redouter les tourments, il les appelait de ses vœux ; et quand ses gardiens ou-

UN MARTYR

bliaient ou négligeaient de lui faire subir le supplice ordinaire, lui même leur rappelait les ordres du roi et les invitait à les exécuter.

C'était dans la méditation des souffrances de Notre- Seigneur qu'il puisait cette force héroïque. Un jour un chrétien réussit à l'aborder ; le martyr le pria de lui lire les récits de la Passion. Il ne put entendre cette lecture sans fondre en larmes. « O mon Sauveur, s'écriait-il, combien vous avez souffert pour moi! Et moi, qui suis votre serviteur et votre esclave, que pourrai-je jamais vous rendre pour tant d'amour ! »

Un jour que ses gardes le promenaient, selon l'ordre du roi, d'un lieu à un autre, sur les sables brûlants qui avoisinent la mer, il se sentit tourmenté d'une soif intolérable. Après avoir enduré longtemps ce supplice, n'en pouvant plus, il pria ses conducteurs de lui donner un peu d'eau ; ceux-ci, qui ne cherchaient qu'à augmenter ses souffrances, lui présentèrent de l'eau de mer ; il la but avec confiance, la trouva rafraîchissante et sans aucune amertume.

Après plusieurs semaines ainsi passées à parcourir les villes et les villages du royaume, abreuvé mais non rassasié d'humiliations, le glorieux confesseur de la foi fut reconduit à Trivandram qui en est la capitale, et enfermé dans un cachot. Les chrétiens vinrent aussitôt le visiter; la curiosité attira aussi un grand nombre de païens, auxquels le généreux néophyte ne se fit pas faute d'enseigner la religion de Jésus-Christ. Le concours allant en augmentant, le roi en prit ombrage ; il ordonna de conduire secrètement le prisonnier au milieu d'un désert et de l'y garder à vue. Les soldats le

traînèrent pendant la nuit à l'endroit indiqué qui était à trois lieues de distance. Là ils l'attachèrent à un arbre, si étroitement qu'il ne pouvait faire un pas, ni même se tenir debout. Sept mois durant il resta dans cette position, exposé aux ardeurs du soleil et à toutes les intempéries de l'air.

A la fin, ses gardiens, touchés de compassion, prirent sur eux d'alléger ses souffrances. Us allongèrent sa chaîne et élevèrent au-dessus de sa tête une toiture de paille qui le mit à l'abri du soleil et de la pluie.

Tevasagaiam jouit dès lors d'une liberté relative. Il en profita pour écrire à son ami Eustache de Lanoy une lettre où il lui faisait connaître le lieu de sa captivité, et le priait de lui trouver un prêtre qui voulût bien lui apporter le Pain des forts. De Lanoy s'acquitta fidèlement de la commission, et le Dieu de l'Eucharistie vint à plusieurs reprises visiter et fortifier le confesseur de la foi. Dès lors aussi le lieu où il était détenu captif ne fut plus un mystère ; le désert devint un but de pèlerinage ; chrétiens et païens y affluaient chaque jour, et la vie du serviteur de Dieu fut une prédication continuelle. Cela dura deux ans.

Un jour un de ses gardiens, soit par compassion naturelle, soit pour se délivrer lui-même de l'ennui de le surveiller, lui proposa de s'évader, et s'offrit à lui en faciliter les moyens. Mais le martyr, pensant qu'un soldat perd sa récompense qui s'enfuit à l'heure du combat, refusa de profiter de cette offre.

Le roi fut informé de l'inutilité des mesures qu'il avait prises pour faire la solitude autour de son prisonnier. Voulant à tout prix arrêter le concours dont

LE P. J.-r». BOUTTARI.

il était l'objet, il le fit transférer aux extrémités de ses états, sur les confins du royaume de Maduré. Ce fut en vain ; la foule y suivit le soldat de Jésus-Christ ; l'afiiuence devint même plus grande. Bientôt il ne fut bruit que des faveurs extraordinaires, des guérisons miraculeuses obtenues par la prière de Tevasagaiam. Ces faits rapportés au roi, achevèrent de l'exaspérer. Surmontant enfin ses craintes superstitieuses, il prononça contre le saint confesseur la sentence de mort.

Quand les soldats vinrent, au milieu de la nuit, prendre le néophyte, ils lui dirent qu'ils avaient seulement reçu l'ordre de le transférer dans une autre prison ; mais lui, qui avait connu par une lumière d'en haut que l'heure si ardemment désirée était enfin arrivée, leur dit : « Pourquoi essayez-vous de dissimuler ? Je sais où vous allez me conduire ; allons sans différer.» Arrivé au lieu du supplice, il demanda quelques instants pour prier. Sa prière finie : « J'ai fait mon devoir, dit-il ; à vous de faire le vôtre. » Les soldats déchargèrent sur lui trois coups de mousquet ; le martyr tomba en prononçant les doux Noms de Jésus et de Marie. Il reçut une seconde décharge, et consomma son martyre.

Ainsi mourut, après trois ans de cruelles souffrances, ce héros chrétien, le 14 janvier 1742. Son saint corps fut enterré à Cottar, dans l'église de Saint-François- Xavier. L'église de Vadakenkoulam possède une partie de son vêtement et les chaînes dont il fut garrotté.

Daigne le Seigneur, qui lui accorda le don des miracles durant sa vie, le glorifier après sa mort.

Nous aimons à associer à la glorieuse mémoire de notre martyr celle du missionnaire qui eut le bonheur

de l'enfantera Jésus-Christ. Une aimable charité, une admirable pureté d'âme, une dévotion toute filiale envers Marie, un zèle infatigable qui le portait partout au secours des chrétiens malades ou moribonds, et lui suggérait mille industries pour conférer la grâce du baptême aux enfants des païens en danger de mort : telles furent les principales vertus du P. Jean-Baptiste Bouttari. Après avoir administré plusieurs années les chrétiens de Vadakenkoulam, où sa mémoire est en bénédiction, il fut envoyé à Aour, comme le missionnaire le plus capable de guérir les maux de cette chrétienté, si florissante du temps du P. Bouchet, mais alors profondément troublée pour des causes dont nous parlerons au chapitre suivant. Le P. Bouttari, par sa prudence, son tact exquis, surtout par les prières et les saints Sacrifices qu'il offrit à Dieu par les mains de Marie, la Mère des Douleurs, titre sous lequel il aimait à invoquer sa puissante protectrice, réussit à calmer les esprits irrités et à vaincre les cœurs les plus obstinés. Son humilité et sa reconnaissance rapportèrent à la Reine du Ciel tout l'honneur de ce triomphe. « C'est Marie, disait-il, qui a commencé ; c'est Marie qui a poursuivi, et c'est Marie qui a mené à bonne fin la conquête de cette chrétienté. » Après vingt ans de travaux et de souffrances dans la Mission, il finit saintement sa vie, à l'âge de 50 ans, le 19 mai 1757, le jour où l'Église célébrait la fête de l'Ascension de Notre-Seigneur.

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Les Grandes Épreuves.

La question des Rites Malabares. — Décision du souverain Pontife. — Obéissance héroïque. — Résultats — Les missionnaires parias. — La grande tempête. — Les cachots de Lisbonne. — Suppression de la Compagnie de Jésus. — Les Derniers missionnaires. — Résurrection.

Percutiam pastorem et dispergentur oves. (Matth. , 26, 31.)

WÊÊ^ÊÊSÈï ^ nest Pas sans un serrement de cœur que nous abordons le récit des événep| ments qui assombrirent les dernières années de l'Ancienne Mission du Maduré. En présence de ces douloureux souvenirs, l'historien chrétien éprouve le besoin d'affermir sa foi en la Providence, de se rappeler que rien n'arrive en ce monde que Dieu ne le veuille ou le permette, et que tout ce que Dieu veut ou permet, il le veut ou le permet pour le bien de ses élus et pour sa propre gloire.

La Mission fondée par le P. de Nobili avait été, durant les cent cinquante ans de son existence, largement partagée en fait de tribulations. Elle avait vu ses sanctuaires détruits, ses chrétientés dispersées, ses prêtres et ses néophytes jetés en prison, frappés, torturés, parfois réduits à demander un asile aux déserts et aux

forêts ; des milliers de chrétiens mourant de misère. Et néanmoins le troupeau de Jésus-Christ n'avait pas cessé de s'accroître. Un fait bien digne de remarque, c'est que les missionnaires qui eurent le plus à souffrir delà persécution, furent ceux qui convertirent un plus erand nombre d'infidèles. Aussi, loin de la redouter pour eux-mêmes, ils la désiraient plutôt. S'ils firent entendre des plaintes, c'était à cause des maux qu'enduraient leurs néophytes. Pouvaient-ils rester insensibles lorsqu'ils voyaient leurs bien-aimés fils en Jésus-Christ, chassés de leurs demeure, errant dans les bois, ou enchaînés dans un cachot et cruellement tourmentés pour leur foi ? Mais alors même que de consolations! quelles actions de grâces ils rendaient à Dieu en lui offrant ces généreuses victimes empourprées de leur sang !

Mais voici maintenant la croix nue, Gethsémani et ses angoisses d'abord, ensuite le Calvaire et la mort. D'abord c'est une main amie qui frappe ; c'est la volonté de Dieu qui s'impose, qui commande un sacrifice infiniment plus dur que celui de la vie. Le missionnaire prie : « S'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi. » Mais la volonté de son Père céleste est qu'il le boive, et il dit : fiât; que cette volonté très sainte s'accomplisse. Cette épreuve acceptée, une autre épreuve survient plus cruelle, toute désastreuse. L'enfer semble déchaîné; un ministre, ennemi mortel de la Compagnie de Jésus, obtient d'un faible monarque un ukase qui arrache les missionnaires du Maduréàleurs néophytes. Le troupeau laissé sans pasteurs menace de devenir la proie des loups.

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