LES RITES MALABAR ES
des siècles. La doctrine opposée à l'Immaculée Conception de Marie, défendue par saint Thomas et d'autres grands théologiens, a été, dans notre siècle, condamnée comme hérétique. Ainsi de l'Infaillibilité pontificale ; ainsi d'autres vérités qui trouvèrent des opposants même parmi les Saints, et qui ont été déclarées dogmes de foi. C'est à l'Eglise, assistée par l'Esprit-Saint, de prendre son temps et son heure-. Quand elle a parlé, ses enfants se taisent et se soumettent ; tant qu'elle garde le silence, ils profitent de la liberté qu'elle entend leur laisser.
Rome a tranché la question dite des Rites Chinois et Malabares ; elle a formellement désapprouvé, sur certains points, ce que les missionnaires avaient cru pouvoir permettre. Nous nous soumettons à sa décision et d'esprit et de cœur. Nous regardons cette décision comme définitive ; elle ne laisse plus place à la discussion. Notre position est donc toute différente de celle de nos Pères. Ce que ceux-ci pouvaient penser et faire, nous ne pouvons plus le faire ni le penser. Dans une question qui touche à la foi, Rome a parlé ; il suffit (').
Mais le même Esprit qui l'a portée à parler, fit que durant un siècle elle garda le silence. Dans cet atermoiement, nous ne pouvons pas ne pas admirer les voies de la Providence. Oue serait-il arrivé si les décisions imposées aux derniers successeurs du P. de Nobili, avaient été imposées au Fondateur de la Mission de Maduré et à ses compagnons d'apostolat ?
1. Voir, sur cette question, un article de la Civiltà Callolica, iônov. i88y, qui conclut ainsi : // giudizio délia Santa Sede inlorno ai riti Cinesi ha valore doinmatico, eppero décisive
Le Maduié. — I.
L'obstacle qui avait fait échouer tous les efforts du P. Gonsalve Fernandez, aurait, sans doute, subsisté avec toute sa force. Où saint François-Xavier lui-même n'avait pu réussir, peut-on espérer que d'autres missionnaires auraient été plus heureux ? Mais Nobili paraît ; Dieu, nous ne pouvons en douter, lui inspire de se faire, pour ainsi dire, à la mesure de ces pauvres païens auxquels il apporte la Bonne Nouvelle. La barrière tombe ; nombre d'infidèles de toutes castes reçoivent l'Evangile; en dépit des persécutions une église se forme, au sein de laquelle Dieu semble renouveler les merveilles de l'Eglise des premiers âges. Après un siècle et demi d'une existence florissante, de grands malheurs fondront sur elle. Sans prêtres, sans sacrements, privée des sources de la vie, elle languira un demi-siècle dans un état voisin de la mort ; mais elle reprendra une vie nouvelle ; elle se reconstituera sur des bases plus solides ; le nouveau Maduré, ou le diocèse de Trichinopoly et l'archidiocèsede Pondichéry, c'est-à-dire la partie de l'Inde évangélisée par le P. de Nobili et ses successeurs, seront les deux plus florissantes missions de la grande péninsule; ensemble elles compteront, à la fin du XIXe siècle, près de 450,000 catholiques. Telle sera la glorieuse postérité du P. Robert de Nobili. Mais reprenons le récit des événements.
La controverse que la bulle du pape Grégoire XV avait assoupie pour un temps, fut ravivée au commencement du XVIIIe siècle. Ce furent, dit-on, les jansénistes qui jetèrent les hauts cris. Nous le croyons sans peine. Ces ennemis acharnés de la Compagnie de
LES RITES MALABAKES.
Jésus, dont les armes ordinaires étaient l'astuce et la calomnie, durent s'estimer heureux d'avoir cette fois trouvé mieux. Non qu'ils sortissent de leur rôle de calomniateurs; car ils ne se firent pas faute de dénaturer les faits, d'incriminer les intentions des missionnaires, qui, à les en croire, sciemment et délibérément, propageaient un paganisme masqué; mais enfin, certaines de leurs allégations n'étaient pas dénuées de fondement. Les missionnaires attaqués cherchèrent à se justifier. Le bruit qui se fit autour de cette affaire, devait appeler l'attention du Saint-Siège ; la question fut soumise à un nouvel examen. Nous rapporterons brièvement les faits.
Le pape Clément XI décida d'envoyer sur les lieux un visiteur apostolique, muni de pleins pouvoirs, pour examiner l'état des choses et statuer en conséquence. Telle fut la mission dont il investit Charles-Thomas Maillard, patriarche d'Antioche, depuis cardinal de Tournon. Le délégué du Saint-Siège arriva à Pondichéry vers le commencement de 1704. Le 23 juin de la même année, il publia un décret par lequel il enjoignait aux supérieurs, sous peine d'excommunication, et aux autres missionnaires, sous peine de suspension a sacris, entre autres choses, d'observer dans l'administration des sacrements les rites prescrits par l' Eglise, sans aucune exception ; de porter le saint Viatique, d'administrer l'Extrême-Onction et les autres sacrements aux parias malades ou en danger de mort, même en entrant dans leurs demeures. Ce décret du légat fut soumis au pape qui l'approuva, avec cette clause restrictive : « Jusqu'à ce que le Saint-Siège, après avoir
entendu ceux qui auraient autre chose à faire valoir contrairement à ce décret, en ait décidé autrement (T). » Le décret ainsi approuvé laissait la porte ouverte aux réclamations. Les missionnaires ne pouvaient pas ne pas en profiter. Ils croyaient fermement que si les prescriptions du légat apostolique, particulièrement celles qui portaient sur les deux points que nous avons signalés, étaient exécutées dans toute leur rigueur, l'édifice qu'ils avaient élevé avec tant de peine serait ébranlé par la base ; que non seulement un obstacle, en apparence insurmontable, serait mis à la conversion des païens, mais que leurs néophytes eux-mêmes, plantes encore tendres, novella germina, comme les appelait l'auteur du décret, se trouveraient soumis à une épreuve qui serait au-dessus de la faiblesse d'un grand nombre. Telle était leur ferme conviction. Or, le Saint-Père, tout en ratifiant le décret de son légat, y joignait une clause qui, en les invitant à présenter leurs observations, leur faisait espérer d'obtenir quelque adoucissement aux mesures édictées. Dans ces conditions, que pouvaient faire les missionnaires, si ce n'est interpréter le décret de la manière la moins défavorable, l'appliquer avec prudence, et profiter de la facilité qui leur était laissée de faire leurs humbles représentations? Du reste, pour ce qui regarde l'application du décret, une note du cardinal Fabroni, parlant au nom du Saint-Père, eût suffi pour lever tous les scrupules. Le cardinal disait, en termes formels, que le décret du légat cessait d'être
i. Donec aliter a Sede Apostolica provisum fuerit, postquam eos audierit, si qui erunt, qui aliud adversus contenta in hujusmodi decreto afferenduin habuerint.
JUGEMENT DU St-SIÈGE.
obligatoire dès que la gloire de Dieu et le salut des âmes étaient en question (T). Quant aux observations des missionnaires, ce furent les PP. Laynez et Bouchet, plus tard le P. Martin, et, après sa mort, le P. Antoine Brandolini.qui furent chargés de les présenter. A cette fin, les deux premiers furent députés à Rome en 1706, le P. Martin en 1 714.
Après de longues discussions engagées sous les pontificats des papes Clément XI, Innocent XIII, Benoît XIII, Clément XI I et Benoît XI V,le Saint-Siège confirma, en y introduisant quelques changements de peu d'importance, les statuts du cardinal de Tournon. Tel fut l'objet de deux Brefs du Pape Clément XII, et d'un Bref du Pape Benoît XIV ; ce dernier, qui commence par les mots Omnium sollicitudinum, porte la date du 12 septembre 1744. Benoît XIV y cite in extenso les décrets de ses prédécesseurs, les confirme de son autorité et donne une décision qui sera la décision finale. Désormais le devoir des missionnaires était de se soumettre.
Se soumirent-ils ? Ce fut la mode alors de dire : non. Leurs ennemis, après avoir calomnié leurs intentions, flétri, sous le nom de rébellion, leurs respectueuses remontrances, voulurent encore leur ôter le mérite de leur soumission; et on trouve, même aujourd'hui, des écrivains animés du meilleur esprit, qui font écho à ces accusations. Un de ceux-ci, notre Frère en saint Ignace, vient de publier sur les rites chinois un article dont
1. Ipsam decreti observantiam, si quando major Dei gloria et animarum salus aliter postulare videbuntur, absque omni scrupulo omitti posse auctoritate nostra declaïamus.
toutes les paroles peuvent s'appliquer aux rites malabares, la question étant la même dans les deux cas. En finissant il se demande: Que serait-il advenu si tous les missionnaires, animés d'un même esprit d'obéissance, avaient fait tous leurs efforts pour faire accepter à leurs néophytes les décisions du Souverain Pontife (r) ? Et il laisse entendre que de grands malheurs, peut-être même la suppression de la Compagnie, auraient été détournés. L'écrivain veut-il dire que tous les missionnaires auraient dû se dépouiller entièrement de leurs convictions intimes et de leurs appréhensions touchant les suites que devait avoir l'exécution du décret pontifical ; ou que, nonobstant ces convictions et ces appréhensions, ils auraient dû, après comme avant le décret, travailler avec la même union et le même degré de confiance ? Dans l'un et l'autre cas il nous semble qu'il demande un miracle tel qu'on n'en a jamais vu. Veut-il donner à entendre que le Souverain Pontife ne rencontra pas chez les missionnaires l'obéissance qu'il avait droit d'attendre d'eux? Si c'est là sa pensée, nous lui opposons, en ce qui regarde les missions de l'Inde, (les seules qui doivent nous occuper),trois témoignages dont on ne contestera pas la force et la valeur.
Une lettre du P. Pierre Lichetta atteste clairement trois choses : la situation extrêmement critique où les missionnaires se trouvèrent placés par suite des décisions venues de Rome ; les reproches de désobéissance qui ne leur furent pas épargnés, et l'injustice de ces reproches.
i. Voir dans la Revue The Month, sept. 1S9T, l'article intitulé Clcnic?it the eleventh and the Chinese Rites.