OBÉISSANCE DES MISSIONNAIRES
Que les missionnaires du M ad u ré se soient soumis aux décrets du Saint-Siège, cela ne peut faire aucun cloute. Qu'ils se soient soumis avec des déchirements dans lame, il ne pouvait en être autrement. Le calice, pour leur être présenté par la main du Vicaire de Jésus-Christ, n'en était pas moins, comme celui de Gethsémani, le calice amer. Ceux qui seraient tentés de leur reprocher leur douleur, devraient bien d'abord se mettre à leur place, et se rappeler ce que le P. Lichetta dit de ces chrétientés profondément troublées, qui ne savaient plus obéir à leurs pasteurs, où les défections se multipliaient, où le présent était si triste et l'avenir encore plus sombre.
Il y eut donc des défections? Hélas! oui, et en grand nombre. Et ces défections étaient prévues? Elles l'étaient. Et néanmoins l'Église crut qu'il était de son devoir de parler comme elle parla ? Elle le crut. Elle savait même qu'elle élevait un obstacle qui devait rendre la conversion des païens beaucoup plus difficile? Elle le savait; et de tout cela se dégage une grande leçon. Quand le Fils de Dieu révéla au monde le grand mystère de l'Eucharistie, cette révélation parut dure à un grand nombre ; beaucoup de ceux qui l'avaient suivi jusqu'alors, l'abandonnèrent ; mais le Sauveur ne laissa pas pour cela d'affirmer le mystère. Ainsi en est-il de l'Eglise, Épouse de Jésus-Christ. Les âmes sont sa richesse ; mais la vérité lui est encore plus chère que les âmes. Cette vérité lui a été confiée; plutôt que de sacrifier un iota du dépôt divin, l'Église verra, avec des déchirements ineffables, des nations entières s'éloigner d'elle ; mais elle gardera le dépôt
2l8 PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE V.
intact, jusqu'au jour où elle le rendra à son céleste Epoux tel qu'il lui a été commis.
Voulant, autant que possible, remédier aux suites désastreuses qu'entraînait l'exécution du décret pontifical, le Saint-Siège, sur la proposition du Général de la Compagnie, imposa aux missionnaires un nouvel acte d'obéissance que nous n'hésitons pas à qualifier d'héroïque, et pour lequel il les trouva prêts. Un des articles du décret enjoignait aux ouvriers évangéliques de porter leurs secours spirituels aux parias, même en entrant dans leurs demeures. Or, aux yeux des Indiens, aux yeux même de la plupart des néophytes, en qui les préjugés de race restaient enracinés, un missionnaire sortant de chez un paria, emportait avec lui une souillure qui lui interdisait le commerce des autres castes. Qu'on juge des conséquences! Dans l'espoir de parer, au moins en partie, à ces suites, le Général des Jésuites proposa au Saint-Père de désigner un certain nombre de missionnaires qui seraient exclusivement chargés des parias; c'est-à-dire, qui n'auraient aucun rapport ni avec les autres castes, ni même avec les autres missionnaires ; qui n'auraient affaire qu'avec les parias, se regarderaient comme parias, seraient regardés et traités comme tels. Bien différents des pandarams établis parle P. de Nobili, qui ne cessaient pas d'être honorables même aux yeux des brames, les nouveaux missionnaires devaient rencontrer partout l'ignominie.
Soumise au Souverain Pontife Benoît XIV, la proposition fut agréée par Sa Sainteté. Elle en fit même une injonction spéciale qu'elle inséra dans son Bref de