‹ Le MaduréChapitre 78 sur 172 · LA TOUR SAINT-JULIEN · texte numérisé non relu

LA TOUR SAINT-JULIEN

vivant, dans cet affreux tombeau, j'avoue ma faiblesse! je me sentis accablé du poids et de l'horreur de ma solitude ; je tombai dans une mélancolie mortelle ; une atmosphère de plomb me parut peser sur moi ; une terreur indicible glaça mon sang dans mes veines. Dans cet état d'agonie, je me jetai d'abord aux pieds de Notre-Seigneur ; puis, me traînant jusqu'à la porte, je frappai de toutes mes forces, appelant à mon secours. Le commandant de la forteresse, qui se trouvait alors dans la galerie, étant venu, je fis appel à sa compassion, et le conjurai de me permettre de parler à quelqu'un des affaires de mon âme. Soit qu'il eût besoin d'une cellule et qu'il fût bien aise de profiter de la mienne, soit plutôt que la Bonté divine daignât lui inspirer un sentiment de pitié, il me tira de ma prison et me conduisit dans celle du P. François Storioni, dont je devins ainsi le compagnon. C'est une faveur que je mettrai toujours au nombre des grâces les plus signalées que Dieu m'ait accordées dans son infinie miséricorde. Pendant les seize années que j'ai passées dans ces horribles cachots, je suis resté le compagnon inséparable de ce Père vénérable par sa sainteté, et j'ai toujours trouvé en lui un modèle de résignation, une source de consolations et de forces dans ma faiblesse et dans mes angoisses.

« Cependant je serais ingrat envers la divine Bonté si, après avoir parlé de nos peines, j'oubliais de faire connaître les dédommagements qu'elle a bien voulu nous ménager. Une première consolation nous venait du témoignage de notre conscience, qui nous attestait que le seul crime qui nous était imputé, était d'être

Jésuites. Nos bourreaux eux-mêmes ne manquaient pas de nous confirmer dans cette assurance, en nous répétant que si nous voulions seulement renoncer à notre vocation, nous aurions, outre la liberté, les faveurs du roi. Une autre consolation nous venait de la récitation du Bréviaire. Mais la consolation la plus efficace, la plus intime et la plus ineffable, était celle que Dieu lui-même versait dans nos âmes au moyen de ces communications dont il a seul le secret. Oh ! qu'il est admirable dans sa bonté ! Comme il sait proportionner nos épreuves à nos forces ! et combien il est vrai qu'après avoir obtenu de nous le premier acte du sacrifice, il se plaît à adoucir par sa grâce, et à rendre aimable, ce qui d'abord semblait insupportable, et plus horrible que la mort! (') »

Le style du narrateur s'épanouit dans les détails qui suivent.

« Outre les adoucissements que l'onction intérieure de la grâce apportait à nos maux, je dois en signaler d'autres que nous dûmes à notre industrie, et qui ne contribuèrent pas peu à diminuer l'horreur de l'isolement qui était un de nos plus cruels tourments. Après plusieurs années passées dans ces cachots, le P. Fantini découvrit le moyen d'ouvrir d'abord sa cellule,

i. Le P. Kaulen, compagnon de captivité du P. Filippi, donne d'autres détails sur la manière dont Dieu consolait ses serviteurs. Nombre de malades parmi eux, même de mourants, après avoir fait une prière, ou avalé un peu de la farine multipliée par l'intercession de S. Louis de Gonzague, surtout après avoir reçu la sainte Eucharistie qui ne leur était accordée qu'en viatique, furent subitement rendus à la santé. Ce dernier miracle était si fréquent que le médecin, lorsqu'on l'appelait pour un malade, avait coutume de dire : « Je connais son remède : qu'on le fasse communier. »

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