‹ Le MaduréChapitre 79 sur 172 · LE JÉSUITE ORPHELIN · texte numérisé non relu

LE JÉSUITE ORPHELIN

puis celle de ses Frères prisonniers. Il acquit même une telle habileté dans cet art qu'il n'y avait ni cadenas, ni serrures qui ne lui livrassent leurs secrets. Il visitait ainsi, à l'insu de nos gardiens, toutes les cellules, se faisant notre courrier, et portant à chacun ce que nous appelions le Bidletin des Catacombes. Nous l'appelions lui-même du nom de Nicodcme, parce qu'il choisissait pour ses opérations le temps de la nuit, quand nos geôliers dormaient d'un profond sommeil. »

Mais Dieu, dans ses inscrutables desseins, leur réservait une épreuve auprès de laquelle toutes leurs souffrances n'étaient rien. « Nous arrivâmes ainsi, poursuit notre narrateur, à la terrible année 1773. Au commencement de septembre, le marquis de Pombal vint à Oeiras, éloigné d'un mille de la Tour Saint- Julien, et nous envoya son auditeur pour nous intimer le Bref qui supprimait la Compagnie. Nos bourreaux mirent dans l'accomplissement de cet acte un raffinement de cruauté. D'après les ordres de Pombal, ils nous rassemblèrent à l'entrée des cachots ; et, après nous avoir fait subir la lecture du décret de suppression, ils nous arrachèrent les lambeaux qui nous restaient de l'habit de la Compagnie, et nous revêtirent d'une sorte de souquenille composée de plusieurs morceaux de différentes couleurs, afin de nous couvrir de confusion et de ridicule devant une nombreuse populace. Insultant eux-mêmes à notre douleur, ils osaient encore nous en faire un crime, prétendant que, puisque la destruction de la Compagnie était la volonté de Sa Majesté, notre douleur était une révolte contre l'Etat

Le Maduré. — I.

et contre le Roi, et qu'au lieu de pleurer, notre devoir était de nous réjouir avec tous les bons citoyens !

«Les barbares! s'écrie le Jésuite indigné. Que Dieu le leur pardonne ! Je ne crois pas qu'il soit possible de trouver dans l'histoire des tyrans un trait comparable à celui-là. »

Quatre ans plus tard, en 1777, le roi Joseph Ier fut cité au tribunal de Dieu, et Pombal, tombé en disgrâce, dut prendre le chemin de l'exil. Les prisonniers qui vivaient encore, furent rendus à la liberté. Des compagnons du P. Filippi, trente-cinq avaient succombé ; onze de ces derniers appartenaient à la province du Malabar dont la mission de Maduré faisait partie.

III. La relation du P. Filippi, adressée au P. Pierre Lichetta, dont nous avons cité le témoignage au sujet de l'obéissance des missionnaires au décret du Saint- Siège, était une réponse à une lettre de ce Père. Cette lettre contient certains détails sur les ouvriers évangéliques qui échappèrent aux émissaires de Pombal et sur l'état de la Mission. En voici quelques extraits :

« On nous tendit toutes sortes de pièges pour nous attirer et nous emprisonner avec nos confrères ; mais, d'une part, les ruses furent inutiles ; de l'autre, on ne put employer la violence, parce que nous étions sous une domination étrangère.

« Après avoir réfléchi devant Dieu, nous jugeâmes qu'il serait plus conforme à son bon plaisir de continuer à travailler au salut des pauvres Indiens. Notre position n'était pas brillante. Dépourvus de tout secours humain ; en lutte avec nos propres chrétiens rebelles aux décrets du Souverain Pontife; frappés coup

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