CHAPITRE V
koulam. Il acheva l'église que le P. Bouttari avait commencée, et fit fleurir la foi, la piété et la ferveur dans cette chrétienté. Sentant sa fin approcher, il se fit transporter à Taley, auprès du P. Antoine Douarte, et mourut en 1775, âgé de 75 ans. Il laissa après lui le parfum de ses vertus. Les chrétiens chérirent longtemps sa mémoire ; ils aimaient à donner son nom à leurs enfants. Les païens eux-mêmes le vénéraient et allaient jusqu'à l'invoquer dans les temps de sécheresse.
Le P. Ant. Douarte, qui reçut le dernier soupir du P. Tomassini, était Provincial du Malabar à l'époque de la suppression de la Compagnie de Jésus. Ne pouvant résider sur le territoire portugais, il avait fixé sa résidence à Manapade, sur la côte de la Pêcherie qui était passée sous la domination hollandaise. Après la suppression de la Compagnie, il devint simple missionnaire. L'humilité et la douceur étaient ses vertus caractéristiques ; elles lui ouvraient tous les cœurs. Chargé d'infirmités, il se traînait néanmoins d'un village à l'autre partout où il y avait des chrétiens. Il administrait ceux de Virapandiapatnam, lorsqu'il fut saisi d'une attaque violente. On le transporta à Manapade, où il mourut le 30 août 1788, au même âge que le P. Tomassini. Avant de mourir, il appela les fidèles auprès de son lit, les exhorta à rester constants dans leur foi, leur prédit que la Compagnie de Jésus serait rétablie et qu'elle leur enverrait un jour d'autres missionnaires. Un témoin de cette prédiction vivait encore, quand arrivèrent dans l'Inde les quatre Pères qui inaugurèrent la Nouvelle Mission,
LES DERNIERS MISSIONNAIRES
Les rangs des anciens missionnaires du Maduré allaient s'éclaircissant de plus en plus, et les remplaçants qu'ils appelaient de tous leurs vœux, n'arrivaient pas. Goa, il est vrai, leur envoyait de ses prêtres ; mais les séminaires de Goa avaient perdu leurs anciens directeurs ; et de ces pépinières, d'où étaient sortis autrefois tant d'hommes zélés et instruits, ne sortaient trop souvent que des hommes ignorants, plus amis de leur propre intérêt que du bien des âmes. La mission de Maduré devait rester dans le plus douloureux abandon pendant plus de cinquante ans.
Ici l'enchaînement des faits nous invite à jeter un coup d'œil sur la mission du Carnate.
Mieux partagés que leurs Frères du Maduré, les missionnaires qui continuèrent, après l'extinction de la Compagnie, à évangéliser le Carnate. trouvèrent d'excellents collaborateurs dans les membres de cette Société des Missions Etrangères qui, de nos jours surtout, a donné aux missions catholiques tant de vaillants ouvriers, à l'Eglise tant de néophytes, au ciel tant de Martyrs. Une bande de ces hommes zélés arriva dans l'Inde sous la conduite de MgrdeTabraca qui, sous le titre de Vicaire Apostolique de Pondichéry, prit en main, au nom du Saint-Siège, le gouvernement de la mission du Carnate. Les enfants de Saint Ignace, si nous pouvons encore leur donner ce nom, accoutumés à vivre sous le joug de l'obéissance, furent heureux de se placer sous sa direction. Ils avaient d'ailleurs devant eux l'exemple de leur vénérable supérieur, le P. Antoine Mosac, vieillard de 80 ans, qui, dès l'arrivée du Vicaire Apostolique,avait résigné son autorité entre ses
mains avec la simplicité d'un enfant. Dès lors, anciens et nouveaux missionnaires ne firent plus qu'une seule famille. Il nous sera bien permis de citer, en partie, le beau témoignage rendu aux premiers par un des nouveaux-venus ; les pauvres Jésuites, tant dénigrés par ceux qui ne les ont jamais vus, sont ici dépeints par un écrivain qui fut plusieurs années en contact avec eux, et qui était d'abord prévenu contre eux. C'est M. Perrin, l'auteur du Voyage dans r Hindoustan, qui parle.
« Je donne le défi au plus hardi détracteur de la vérité, de prouver que la Compagnie de Jésus ait eu jamais à rougir d'aucun de ceux qui cultivèrent la mission malabare, soit à Pondichéry, soit dans l'intérieur des terres. Tous étaient formés de la main même de la vertu, et ils l'inspiraient autant par leur conduite que par leurs prédications. Les Pères Jésuites sont les seuls missionnaires avec lesquels j'ai vécu dans l'Hindoustan; ils furent les seuls que je connusse assez pour pouvoir les apprécier et leur rendre témoignage. Au reste, on ne doit pas soupçonner ce que j'en dirai d'avantageux : je n'ai jamais appartenu à leur corps, qui n'existait déjà plus lorsque la Providence me mit dans l'heureuse nécessité d'entretenir des relations avec plusieurs de ses anciens membres.
« J'avoue que j'ai examiné les Jésuites de l'Hindoustan avec les yeux de la critique et peut-être de la malignité. Je me défiais d'eux avant de les connaître, mais leur vertu a vaincu et anéanti mes préjugés. J'ai vu en eux des hommes qui savaient allier les degrés les plus sublimes d'oraison avec la vie la plus active ; des hommes d'un détachement parfait, et d'une morti-
LES DERNIERS MISSIONNAIRES
fication qui aurait effrayé les plus fervents anachorètes, se refusant jusqu'au rigoureux nécessaire, pendant qu'ils épuisaient leurs forces dans les travaux pénibles de l'apostolat ; patients dans leurs peines, humbles malgré la considération dont ils jouissaient et les succès qui accompagnaient leur ministère ; brûlant d'un zèle toujours prudent, toujours sage et qui ne se ralentissait jamais... Mais si je leur rends ce témoignage avec plaisir, je suis cependant forcé de tenir ce langage ; car l'Inde entière élèverait la voix et me convaincrait d'imposture si je parlais autrement. »
M. Perrin ajoute sur plusieurs missionnaires de longs détails pleins d'édification, et il termine ainsi son éloge : « Je ne désire pas que la Providence envoie dans l'Hindoustan des thaumaturges, ni des prêtres à talents éclatants ; mais je forme les vœux les plus sincères pour que les missionnaires qui seront appelés à cultiver cette chrétienté, ne dégénèrent jamais des Jésuites qui les précédèrent, qu'ils aient le même zèle, le même esprit de mortification ; que leur conduite soit aussi pure et aussi irréprochable que celle de ces anciens apôtres ; on pourra alors assurer que les meilleurs prêtres sont ceux de l'Hindoustan ('). »
Parmi les missionnaires dont M. Perrin relève le mérite, se trouve le P. Xavier d'Andréa, dont nous avons déjà fait mention. Il travaillait dans le Maduré à l'époque de la destruction de la Compagnie, et il continua à se dévouer au service de cette Mission jusqu'à ce que les menées de certains prêtres de Goa le contraignirent à sortir de son territoire. Il se joignit
1, Voyage dans F Hindou st an, par M. Perrin,
alors aux missionnaires du Carnate. Le plus jeune des Jésuites qui étaient restés dans l'Inde, non seulement il survécut à tous ses Frères, mais il fut un de ces rares anneaux que la Providence voulut bien conserver pour unir l'ancienne et la nouvelle Compagnie. La résurrection de cette Mère tant chérie le remplit de joie ; cette joie fut à son comble lorsqu'il fut assuré que sa demande d'être de nouveau reçu parmi ses enfants, avait été exaucée. Ne pouvant contenir son bonheur, il invita ses confrères à venir le partager. Dans sa pauvreté, il trouva de quoi leur préparer un modeste festin, et les missionnaires du Carnate, réunis autour du bon vieillard, fêtèrent dans des agapes fraternelles le rappel à la vie de la Compagnie de Jésus. A l'heureux vétéran, redevenu fils de Saint Ignace, il ne manquait plus que les joies de la patrie. La mort vint en 1819 lui ouvrir les portes de la bienheureuse éternité. La mémoire du P. Xav. d'Andréa était encore fraîche quand les nouveaux Jésuites arrivèrent dans l'Inde. Le P. Joseph Bertrand, leur supérieur, hérita de son crucifix. « C'est celui dont je me sers, disait-il ; que Dieu me donne aussi le zèle et la constance de ce saint homme ! »
Le P. Xavier d'Andréa nous ramène naturellement à la mission du Maduré. L'état de celle-ci, comme on peut le conjecturer, devenait de plus en plus déplorable. Les chrétientés, envahies au nord et au midi par les diverses sectes du protestantisme, n'avaient pour les protéger que quelques prêtres généralement plus soucieux de s'enrichir que de gagner des âmes à Jésus-Christ. Heureusement, les anciens missionnaires