CHAPITRE I
fut l'affaire d'un instant. Une simple feuille de bananier étendue sur le sol servait à la fois de table, de nappe, de plat et d'assiette. Je m'assis auprès de cette feuille sur laquelle le brame cuisinier vint déposer le souper. Je commençai à manger ; mais malgré mon appétit, la nature avait une telle répugnance pour ces mets nouveaux et pour ce nouveau mode de manger avec les doigts, que je devais me faire violence pour avaler les morceaux. Mais il faudra bien que tout cède à l'amour de Dieu et au désir que j'ai de le servir. »
Il parle de l'impression que firent sur lui les néophytes du P. Robert. «Je voudrais pouvoir exprimer les sentiments que fit naître en moi la vue de cette chrétienté naissante. Jamais je n'ai rencontré de chrétiens si bien instruits, et en si peu de temps, des choses de Dieu et de la religion. Il est beau de voir leur amour et leur respect pour leur père en Jésus-Christ, leur ferveur au service de Dieu, leur désir de souffrir pour son amour. Je demandais à un jeune néophyte ce qu'il ferait s'il s'élevait une persécution ; il me répondit: « Oh ! mon Père, je ne désire rien plus ardemment que de me voir en présence des persécuteurs ; je ne cesse de demander cette grâce à Notre-Seigneur. » Je ne pus m'empêcher de sourire. « Eh ! ne riez pas, reprit-il aussitôt ; parce que je ne suis qu'un petit Indien, vous croyez peut-être que je suis incapable de tels sentiments ; mais je vous l'assure, mon plus vif désir est de donner ma vie pour mon Dieu qui a bien voulu lui-même mourir pour moi. » Il aurait fallu voir, ajoute le P. Leytan, avec quel feu et quelle énergie il prononçait ces dernières paroles. »
L APOSTOLAT DU P. DE NOBILI
Les persécutions ne devaient pas manquer à cette chrétienté naissante. Déjà le P. de Nobili avait vu s'élever contre lui et son œuvre une violente tempête que sa prudence avait réussi à apaiser. Maintes fois encore les adorateurs des idoles reviendront à la charge ; ils l'accuseront de n'être qu'un prangui déguisé, et s'efforceront ainsi de lui aliéner ses protecteurs, de détruire son crédit. Ses néophytes non plus ne seront pas épargnés : plusieurs auront à souffrir les fers, les fouets, les tortures, la perte de leurs biens ; mais ces nouveaux chrétiens montreront dans leurs épreuves la foi et la constance des martyrs de la primitive Église. En somme, les attaques des païens affermirent, au lieu de l'ébranler, l'œuvre du P. de Nobili ; il devait rencontrer ailleurs une opposition plus redoutable.
Cependant les forces du P. Emm. Leytan ne répondirent point à l'ardeur de son zèle. De plus, la langue sanscrite était pour lui hérissée de difficultés qu'avec la meilleure volonté du monde, il se trouvait incapable de surmonter. Il fut rappelé à Cochin, et le P. de Nobili dut renouveler ses instances pour avoir un autre auxiliaire. Dans une lettre, où il pressait le P. Laertio de venir visiter la chrétienté de Maduré, il disait : « Puisque la divine Providence n'a pas permis que je conservasse auprès de moi le P. Leytan, qui m'était pourtant si utile et se trouvait lui-même si heureux ici, je prie Votre Révérence de considérer s'il ne serait pas urgent d'amener avec Elle un autre Père doué des qualités que demande cette mission. »
Ces qualités, il crut que Dieu les avait départies au