‹ Le MaduréChapitre 95 sur 172 · LE P. GARNIER · texte numérisé non relu

LE P. GARNIER

il demande aux chrétiens : « Quels prêtres voulezvous ? Ceux que vous envoie le pape, ou ceux qui sont rebelles à ses ordres ? — Nous voulons les prêtres soumis au pape », fut la réponse de la foule. Cette fois la. victoire était décisive ; les schismatiques se retirèrent confus, la rage dans le cœur. C'était 20,000 chrétiens que le P. Garnier venait de ranger sous l'obéissance du Souverain Pontife.

Une église lui tenait particulièrement à cœur, celle d'Aour, jadis théâtre des travaux du P. Venance Bouchet, et chère à tant de titres. Aour est sur les domaines du rajah de Poudoucottey, qui conserve encore aujourd'hui une certaine indépendance. Le P. Garnier se dit à lui-même : « Oui sait si ce roitelet ne reconnaîtra pas un droit que les magistrats Anglais ont refusé de reconnaître ? La chose vaut la peine d'être tentée. » Introduit parle résident que les Anglais maintiennent auprès du rajah, il se présenta devant ce prince avec toute la pompe qu'il lui fut possible de déployer. La prince se montra bienveillant ; le Père offrit et reçut des présents.et obtint un décret qui l'autorisait à prendre possession du sanctuaire désiré. Mais le prêtre schismatique,de son côté.fit jouer ses ressorts. Ouand le P.Garnier voulut entrer dans l'église d'Aour, il en trouva les portes fermées. Il fit appel à la police ; mais la police avait reçu ordre de ne point intervenir. Le P. Garnier constata une fois de plus le peu de cas qu'il fallait faire de la protection des princes terrestres.

Que les circonstances soient propices ou contraires, un apôtre va toujours son chemin, per prospcra et adversa. Ne pouvant occuper l'église, le P. Garnier

s'attacha à gagner les chrétiens ; le plus grand nombre vinrent à lui ; il bâtit pour eux une autre maison de prière, et chaque dimanche, après avoir dit la messe aux fidèles de Trichinopoly, il se rendait à Aour, distant de douze milles, pour y célébrer une seconde fois les saints Mystères.

Maleyadipatty et Dindigul, deux forteresses du schisme, éloignées, la première de 25 milles, la seconde de plus de 60 milles de Trichinopoly, reçurent sa visite. Il y trouva les chrétiens bien disposés en général, mais gouvernés par des prêtres obstinés dans leur rébellion qui, depuis quinze ou vingt ans, dit le Père, les laissaient sans instruction, sans sacrements, livrés à toute espèce de désordres et de superstitions. « Je n'ai fait que commencer l'œuvre, ajoutait-il ; là aussi il faudra soutenir une guerre acharnée. »

Dindigul, Maleyadipatty, Aour, Pratacoudy, Trichinopoly, c'est-à-dire une moitié des pays qui forment aujourd'hui le district nord de la mission du Maduré, se partageaient les labeurs de cet infatigable ouvrier. A Trichinopoly, sa résidence principale, il établit quatre écoles et jeta les fondements d'une grande maison qui, dans sa pensée, devait devenir un grand collège. Au bout de dix-huit mois son église était achevée, et il appelait Mgr de Drusipare pour en faire la consécration. Comme Néhémie élevant les remparts de Jérusalem, il semblait tenir la truelle d'une main et 1 epée de l'autre. D'une force d'âme à toute épreuve, parfois cependant il éprouvait des angoisses inexprimables ; écoutons-le lui-même :

« La guerre est toujours mon élément. Je dors sur

LE P. CxARNIER.

l'affût du canon, au milieu des cris des combattants. Quand viendra donc la paix ! Il m'est impossible de dire tout le mal que cause ici ce malheureux schisme. J'ai toujours quatre intrus en tête. Priez Dieu de nous accorder aide et secours. Je renouvelle tous les jours mon sacrifice. Ici pour cinq francs on expédie un homme sans façon. Si vous pouviez me voir quelquefois seul dans ma cabane, oh! que vous auriez pitié de moi ! Personne pour me consoler. Dieu seul ! Dieu seul ! »

Ces derniers mots nous dévoilent une des grandes tristesses du P. Garnier ; la solitude, ou plutôt l'isolement où il se trouvait, pesait sur lui d'un poids accablant. Entouré d'ennemis, aux prises avec des difficultés qui paraissaient insurmontables, il soupirait après un ami dans le sein duquel il pût épancher son âme, avec lequel il pût concerter ses plans et aussi s'égayer un peu. Il eut quelques mois auprès de lui M. Mousset, des Missions Etrangères, que la bienveillance de Mgr Bonnand avait prêté à nos missionnaires. Ce lui fut un immense soulagement. « Sa présence, écrivait-il, double mon courage et mes forces. A deux nous ne pourrons pas suffire à la besogne; mais du moins je ne suis plus seul, je ne porte plus ce poids écrasant d'une solitude trop prolongée. Avec lui j'ai non seulement un aide pour mes administrations, mais un sage conseiller, un ami, un compagnon de récréation. Enfin je pourrai rire un peu; on en a besoin parfois. » Tel était le P. Garnier.

Passons maintenant à l'autre extrémité de la Mission; encore un vaste champ de bataille où le P. Martin

Le Maduré. — I.

Page 1