‹ Le MaduréChapitre 97 sur 172 · LE P. MARTIN · texte numérisé non relu

LE P. MARTIN

zèle à maintenir la discipline de l'Église, un crime de lèse-majesté ; pour se venger il arbora l'étendard du schisme. A tous les chefs de villages il donna ordre de ne plus recevoir le missionnaire ; aux prêtres dissidents, qui s'étaient éloignés, il expédia des courriers chargés de les ramener. Chaque chrétienté se partagea en deux camps : d'un côté, la majorité des catholiques qui, en dépit des moyens employés pour les pervertir, restaient fidèles à la bonne cause; de l'autre, les chrétiens timides que Sa Majesté paraverte faisait trembler. En même temps, toujours par l'influence de cet homme terrible, se poursuivait contre le P. Martin une guerre de procès iniques, où les imputations calomnieuses étaient appuyées par des témoins subornés, où des juges gagnés à prix d'argent prononçaient la sentence. Dans une circonstance le Père fut condamné à payer une forte amende.

L'opiniâtreté de la résistance, les calomnies, même les condamnations de l'autorité judiciaire ne purent le faire reculer d'un pas dans la voie qu'il s'était tracée. Nature essentiellement droite et loyale, le P. Martin ne savait pas hésiter dès que sa conscience lui dictait son devoir. Il était au fort delà lutte,quand le P. Bertrand son Supérieur l'appela dans le Marava.

Le P. Bertrand prit cette mesure sur l'avis de Mgr de Drusipare, qui faisait alors la visite de la Nouvelle Mission. Sa Grandeur, à ce qu'il paraît, était sous l'impression que le vaillant missionnaire avait trop obéi à l'impulsion de son zèle ; Elle estimait qu'il eût mieux valu procéder avec lenteur et faire semblant d'ignorer certains abus, en attendant une occasion plus

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favorable pour les combattre. Le P. Bertrand, tout en se rangeant à l'opinion de l'excellent prélat qui avait pour lui une longue expérience, conservait des doutes. De fait, avec le caractère et surtout l'orgueil du principal personnage du parti opposant, il est bien douteux qu'on eût gagné davantage en employant les moyens de douceur ou en temporisant. Ce qui est certain, c'est que malgré le changement de tactique adopté par M. Méhay, un autre prêtre des Missions Etrangères, que Mgr Bonnand voulut bien envoyer prendre la place du P. Martin ; malgré l'impression salutaire produite par la mort soudaine de celui qui avait été l'âme de la révolte, le schisme se maintint à Tuticorin et sur la côte pendant de longues années.

Quelque temps après, le P. Bertrand se rendit luimême sur le théâtre des luttes du P. Martin ; il vit de ses propres yeux l'état des choses et écrivit les lignes suivantes qui nous paraissent contenir la justification du P. Alexandre : « Je suis tenté parfois de regretter que le P. Martin n'ait pas été laissé ici pour soutenir le combat contre le schisme. L'influence qu'il exerçait sur ces populations qui l'aiment et le vénèrent, aurait confirmé et accru le parti catholique, et peut-être détruit complètement cette ligue de petits tyrans que l'orgueil et l'ambition ont jetés dans le schisme, et qui nous préparent pour l'avenir des contradictions et des misères sans fin. »

Le P. Martin, enfant d'obéissance, vit dans l'ordre de ses Supérieurs la volonté de Dieu. Sans se permettre la moindre observation en vue de justifier sa conduite, il quitta Tuticorin, souhaitant de tout son cœur

LE P. L. DU RANOUET.

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à son successeur les consolations et le succès qui lui avaient manqué à lui-même.

Un mot seulement sur le P. Louis du Ranquet, le Sinnasouami du Sud. Sa vie apostolique, beaucoup moins mouvementée que celle du P. Martin, se passait à courir de village en village, au milieu des Sanars qui peuplent l'intérieur des terres. De mœurs simples et paisibles, mais, à raison même de leur simplicité, faciles à tromper, les gens de cette caste étaient devenus par milliers la proie des protestants : triste conséquence de l'abandon où ils avaient été laissés. Sauver des pièges de l'hérésie ce qui restait encore des anciens chrétiens, ramener au bercail le plus grand nombre possible de brebis égarées, accroître le troupeau de Jésus-Christ par de nouvelles conquêtes faites sur le paganisme, c'est à quoi visaient les efforts du P. du Ranquet. Il s'appelait lui-même chasseur dames. « Je chasse à l'affût, disait-il, et comme je peux. Sans obtenir tous les succès que j'ambitionne, je recueille des consolations qui récompensent au centuple toutes mes peines et mes petits sacrifices. »

Pendant que le P. Garnier au Nord, le P. Martin au Sud, guerroyaient contre le démon du schisme, le P. Joseph Bertrand, dans le Marava, non seulement dirigeait la lutte générale et encourageait les combattants ; mais encore tenait tête à l'ennemi commun, plus puissant peut-être au Marava que partout ailleurs, et surtout plus déterminé aux mesures extrêmes. Qu'on en juge par le récit suivant où le Père lui-même va devenir narrateur. Il écrivait sur la fin de 1838.

«Vers le 15 juillet, je m'étais installé dans une

petite église, à deux kilomètres de Calladitidel, pour y célébrer la fête de saint Jacques. La veille de la fête, je me sentis pris de violentes coliques ; il me semblait que tout mon corps entrait en décomposition, et j'éprouvais dans toutes les jointures une douleur qui me parut le symptôme d'un empoisonnement. Cet état dura toute la nuit. Je la passai sur ma natte, sans prendre aucun remède, parce que je tenais à dire la messe de la fête, et sans rien dire à personne, pas même à mon domestique, car mes soupçons tombaient sur lui. A midi je me levai, me traînai jusqu'à l'église et malgré mon extrême faiblesse, je célébrai la sainte Messe, ayant autour de moi une foule immense de fidèles dont la présence soutenait mon courage. Après mon action de grâces j'avais retrouvé mes forces ; la crise était passée.

« Le lendemain je me transportai à quelques lieues, dans une autre chrétienté. J'y étais depuis trois ou quatre jours, quand je fus pris d'une crise semblable à la première. Je continuai cependant l'administration de la chrétienté, et passai ensuite dans un autre endroit pour faire le même travail. Après trois jours je ressentis une troisième attaque, toujours de la même nature que les précédentes. Je confiai mes craintes à mon catéchiste. « On me poursuit par le poison, lui dis-je ; plus possible d'en douter. »

« Vint l'époque que j'avais désignée pour une entrevue avec le P. Martin. Je me rendis à Camoudy, où il devait me rejoindre. Dès lors mon domestique n'eut plus à s'occuper de ma cuisine ; celui du P. Martin en fit tous les frais, et mon estomac se rétablit

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