‹ Le Magasin de librairieChapitre 100 sur 180 · I. Gronde · texte numérisé non relu

I. Gronde

Farilalal farilala ! quoique la nuit soit noire, (bis,) Farilala dondé ! le lac est éclairé !

Farilala! farilala I par vos beaux yeux la belle, (bis.) Farilala dondé I quand vous me regardez !

. voix se perdit au milieu des rafales de plus en plus fortes du

et du bruit de la pluie qui augmentait toujours. André serra

, (loings et se frappa le front dans sa fureur impuissante, en voyant

ennemi lui échapper ainsi. Il eut un instant la pensée de retour-

chez la veuve Brévin pour l'avertir de la présence du mendiant

rès de chez elle , et lui raconter ce qui s'était passé. Mais il était

probable queSoulaine se hasardât à revenir à Passay cette nuit;

iré trouva inutile et cruel d*aller troubler le repos de Made-

le. Il resta quelques minutes encore, prêtant l'oreille aux bruits

ifus de la tempête , puis il s'éloigna à pas lents , passa auprès de la

lison de la yeuve sans y frapper, et suivit le bord de l'eau jusqu'à

ndroit où les embarcations du village étaient toutes amarrées, le

os temps ayant forcé les pêcheurs à rentrer plus tôt qu'à l'ordi-

lire. André s'assura encore que Soulaine n'était pas revenu aborder

1 cet endroit , et bien certain des lors que le mendiant avait dû tra-

orser la baie, il prit le chemin de la maison de son père.

Cette dernière était située à l'autre extrémité du village, mais non

nr la place tracée au haut du promontoire , au milieu de laquelle

élève la croix peinte et dorée qui ici , comme partout dans ce pays ,

omine et protège chaque groupe d'habitations^ et qu'entourent à

^assay les maisons neuves et plus confortables de l'aristocratie com-

nerçante. Le père Ga/fou habitait une rue boueuse, tortueuse,

lutrefois seul chemin pour arriver à la grève et qui maintenant,

ibandomiée par la route nouvelle, est encombrée de fumiers, de

:haume, de bois, et bordée des «misérables demeures des pêcheurs et

des pauvres.

La pluie qui continuait de tomber à flots avait rendu la rue dont nous parlons presque impraticable , et l'obscurité augmentait encore les difficultés du passage. Mais André en connaissait depuis son enfance les montagnes et les vallées , les fondrières et les pierres de sauvetage. Il savait au juste où il devait poser le pied pour éviter la mare dans laquelle il se serait enfoncé jusqu'au-dessus du genou , "lit où il fallait grimper sur les remparts de fumier, seul lieu Te de tous les environs. Il arriva donc sans encombre à la

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maison de son père, frappa et se fit reconnaître. Il entendit alors la lourde clef tourner dans la serrure , la porte s^ouvrit lentement et le jeune homme entra.

L'intérieur de la maison était encore plus misérable que Textérieur ne pouvait le faire supposer. Tout y accusait le désordre et l'insouciance. Les murs bas et nus laissaient passer une humidité pénétrante ; l'eau suintait en quelques endroits à travers les lattes du toit, et formait sur la terre , qui servait de plancher, des flaques d'eau boueuse. Les vastes bottes , les gaffes, les rames, les engins de pèche déposés dans un coin , répandaient autour d'eux une odeur nauséabonde qui chargeait de ses exhalaisons l'atmosphère lourde de la triste demeure. En l'absence complète de fenêtres , le large tuyau de la cheminée servait de ventilateur, et le feu , que l'humidité de la nuit rendait nécessaire, même dans cette saison de Tannée, envoyait de temps à autre des tourbillons épais de fumée vers les solives du toit. Deux lits, dont l'un était défait et en désordre^ un vaisselier oii s'étalaient quelques plats ébréchés, une table grossière et deux choses boiteuses complétaient l'ameublement de la maison. André était trop habitué à ces apparences de misère pour en être frappé. Si quelque chose eût pu attirer particulièrement son attention , c'eût été deux ou trois détails annonçant un peu plus d'aisance .que de coutume, un bon fusil accroché à la cheminée , une montre d'argent suspendue à la tète du lit, et des souliers neufs posés sur le bahut.

Le père Gaffou se tenait devant son fils d'un air qui ne trahissait qu'une satisfaction fort modérée de son heureux retour. C'était un homme d'une soixantaine d'années, plutôt petit que grand, mais vigoureux et carrément bâti. Ses lèvres épaisses, son front bas, caché par une forêt de cheveux gris, ses yeux noirs au regard inquiet , lui composaient une physionomie des moins prévenantes. 11 était encore tout habillé , car il venait de rentrer de la pèche , et ses vêtements de grosse laine étaient trempés par la pluie et les vagues, ce dont il ne s'inquiétait guère.

— Ah ! te voilà , Dro , dit-il à son fils d'une voix enrouée , je ne pensais pas te revoir sitôt. As-tu fait bon voyage?

— Assez bon , mon père , répondit le jeune homme , mais il était temps que j'arrivasse. Je suis harassé.

En disant ces mots , André s'assit sur le banc ; l'excitation qui l'avait soutenu jusqu'alors commençait à tomber, et il se sentait épuisé par les émotions et la fatigue.

— Yeux-tu souper ? demanda le père Gaffou ; si tu Tiens de loin tu dois avoir faim , car les auberges ne sont pas ouvertes à Theura qu'il est.

Le vieillard alla prendre dans le buffet un morceau de lard froid , le posa sur la table , et passant dans un petit cellier qui joignait la maison, en revint avec un pichet plein de vin.

— Merci, mon père; je suis fâché de votre peine, mais ça n*est pas de refus, dit André pendant que le père Gaffou s'approchait de lui d'un pas lourd et en se balançant , comme si les vastes bottes qui reposaient dans un coin eussent encore enfermé ses jambes ; un coup de vin me fera du bien, je pense.

Il prit le pichet des mains de son père et le porta à ses lèvres ; mais à peine en eut-il avalé deux gorgées , qu'il remit le pot sur la table et regarda le vieillard avec surprise.

— Tiens J la pêche a donc joliment donné depuis mon départ? dit-il, voilà du vin comme il n'en entrait guère chez nous autrefois. C'est pur muscadet^ j'en jurerais!

Le vin, désigné aux environs de Nantes sous le nom de muscadet, ne paraîtrait )feut-étre pas exquis à un gourmet ; mais comme il est le plus cher et le meilleur du pays , il est rare d'en trouver chez les paysans qui n'en boivent que dans des occasions tout à fait extraordinaires.

Le père Gaffou parut vexé de la remarque de son fils.

— On peut bien se donner quelques douceurs quand on devient vieux , dit-il d'un air rogue. Je fais mes comptes moi-même, à cette heure ; je n'ai pas une femme dépensière qui fait passer l'argent on ne sait où, et les affaires en vont mieux.

— Eh bien ! eh bien ! mon père , je ne vous le reproche pas, répondit André avec une distraction insouciante. Je suis bien aise de voir que les affaires marchent bien. Vous péchez toujours avec les mêmes consorts^ je pense ? Il doit y avoir du changement chez eux aussi, car ils étaient les plus pauvres du village.

Le père Gaffou s'était assis sur une escabelle devant le feu qu'il attisait en y ajoutant de temps à autre quelques menus branchages, dont la flamme éclairait son visage sombre. Il resta une minute sans répondre, puis il dit d'une voix sourde,

— Je n'ai plus de consorts, je ne pêche plus qu'à Vancro. Ds m'ont fait affront et je les ai quittés.

— Comment ! reprit André avec une surprise plus grande , c'est

avec vos ancros seulement que vous prenez assez de poisson pour pouvoir acheter du vin de muscadet comme celui-là ? Il faut que vous ayez découvert un endroit bien favorable pour la pêche , ou qu'il se soit pris quelques sacs d*argentdans vos filets.

Vancro ou la nasse est un long et vaste panier d'osier, serré de distance en distance par une gorge étroite, où le poisson, une fois entré, ne peut passer de nouveau pour s'échapper. Ce filet se pose aux ouvertures ménagées à cet effet dans les haies de saules entrelacés qu'on nomme écluses. On prend d'assez beaux poissons, mais en petite quantité, dans les ancros. L'étonnement d'André était donc fort naturel, mais le vieillard en parut irrité.

— J'ai eu de la chance, voilà tout, répondit-il d'un ton farouche. Quand on ne partage avec personne, on a le profit à soi seul. Il n'est pas nécessaire de dire que j'ai péché des écus ; on finirait par demander si je n'ai pas fait un mauvais coup pour m'en procurer.

André fit un mouvement, puis resta silencieux, les yeux fixés alternativement sur son père et sur le feu. Le vieux pêcheur, penché sur l'âtre, continuait à grommeler entre ses dents des phrases inarticulées. Lorsque André reprit la parole, sa voix semblait altérée malgré ses efforts pour prendre un ton calme.

— En effet, on parle ici de mauvais coups plus que de coutume, dit-il; chacun en a l'air occupé, et l'on m'a déjà raconté de singulières choses à propos de la mort du père Brévin.

Le pêcheur ne répondit point, et le jeune homme, après avoir attendu un moment, reprit :

— Est-ce que vous penseriez aussi, mou père, qu'il a été assassiné?

' — Je n'en sais rien, qu'est-ce que ça me fait, dit enfin le père Gaffou en relevant la tète; je ne suis ni juge ni gendarme et je n'en prendrai pas le métier pour mon plaisir. D'ailleurs, si on l'a tué, ça n'a pas été un grand malheur; c'était un voleur! Oui , un voleur! continua-t-il en se levant tout à coup et déchargeant sur la table un violent coup de poing qui fit sauter le pichet, le pain et les assiettes, pendant que ses yeux brillaient d'un feu sombre et que toute sa physionomie semblait agitée par [quelque farouche passion. 11 m'a volé plus d'un bon écu de cent sous dans ses marchés avec moi, et si on lui avait repris seulement son argent mal acquis, on aurait bien fait ; je le dis et je le maintiens !

En achevant de parler, le pêcheur donna un second coup de poing

DE GRANDLIEU. 34i

sur la table ; mais le regard stupéfait de son fils sembla le faire rentrer en lui-même; il tourna le dos et se rassit sur son escabelle.

— Vous avez tort de parler ainsi , mon père , reprit André d'un air grave. Le père Brévin était un honnête homme qui cherchait sou profit comme bien d autres, mais qui n'a jamais fait tort à personne. Ceux qui l'ont tué et volé, si malheureusement il a été assassiné, ont commis un grand crime dont ils répondront tôt ou tard devant Dieu et devant les hommes.

' Le pécheur sembla sur le point de se laisser aller à une nouvelle explosion de colore ; mais il se contint, et reprit avec un ricanement saccadé :

— Je ne suis pourtant pas le seul à penser ce que je viens de dire; je crois que plus d'un pêcheur est de mon avis. Nous n'aimons pas les poulaillers, vois-tu, et nous avons de bonnes raisons pour ça. Mais par qui as-tu donc entendu raconter cette affaire-là? Est-ce qu'où en parlait dans le pays d'où tu viens?

— Non, répondit André ; j'ai rencontré sur ma route maître Patron qui m'en a dit quelques mots, et je suis allé de suite chez la mère Brévin.

— Ah ! dit le pécheur avec un intérêt marqué , comment as-tu trouvé sa fille?

— Bien malade et d'une étrange maladie, continua André; mais vous devez l'avoir vue, mon père; vous savez comment elle est?

— Non, reprit le vieillard, je ne vais jamais dans cette maison-là et je n'en demande guère de nouvelles; pourtant, je ne hais pas cette jeune fille. Je serais fâché qu'elle mourût.

Cette marque inattendue d'intérêt étonna André. Il se rapprocha de son père.

— C'est un sort qu'on lui a jeté, dit-il à voix basse.

Le père Gaffou regarda son fils et baissa la tête en signe d'acquiescement.

— Est-ce qu'on n'a soupçonné personne? demanda André avec anxiété.

— Puisque je te dis que je n'en sais rien, répondit le vieillard avec emportement. Ça ne me regarde pas, peut-être! Que la fille soit ensour celée et le père enterré, je n'en suis pas responsable ! Tu m'ennuies, après tout, avec tes questions. Personne ne m'avait encore tant parlé de tout ça. Si tu es venu ici pour m'en fatiguer les oreilles, tu feras tout aussi bien de t'en retourner.

Là-dessus, le vieillard tourna le dos à son fils, se déshabilla sans plus desserrer les dents, se coucha et éteignit la chandelle, laissant André se tirer d'afiaire comme il le pourrait dans Tobscurité.

Le jeune homme se jeta tout habillé sur Fautre lit. H était brisé de fatigue, et cependant il ne put dormir. Après s'être tourné avec angoisse sur sa couche pendant quelques minutes, il se releva à moitié, appuya sa tête sur sa main, et, grâce aux lueurs mourantes du feu, où quelques restes de sarments produisaient de temps à autre une flamme passagère, il put regarder autour de lui. Son front plissé^ ses yeux inquiets que de sombres pensées semblaient obscurcir, indiquaient plus que de la tristesse, plus que du découragement.

Le vieu^ pécheur dormait d'un sommeil lourd et agité. Sa respiration bruyante ressemblait parfois à uu sourd gémissement. Le regard d'André resta fixé sur lui avec une étrange expression, puis il erra autour de la chambre, s'arrêtant parfois sur quelque objet entrevu dans l'ombre. Une mince raie de lumière passait déjà sous la porte située au levant, annonçant que le soleil commençait à monter sur l'horizon, lorsque l'excès de la fatigue donna enfin au jeune honune quelques heures de sonuneil.

Quand il se réveilla, le père Gafibu était sorti. André eut besoin d'un effort pour rappeler ses pensées et retrouver dans sa mémoire tout ce qu'il avait vu, entendu, éprouvé la veille. Mais bientôt ses souvenirs arrivèrent en foule, et ramenèrent sur son front le sombre nuage qu'un instant d'oubli en avait écarté. Il se leva et ouvrit la porte, heureux de pouvoir respirer l'air pur de la matinée au lieu de l'atmosphère enfumée de la cabane. La pluie avait rafraîchi la température ; l'orage, une fois passé, le ciel était redevenu bleu et le soleil faisait sentir sa chaleur. 11 était huit heures du matin, et la plupart des paysans prenaient chez eux leur premier repas à leur retour des champs. André fut bien accueilli par tous. Il était généralement aimé ; ses voisins et ses camarades lui serrèrent la main avec amitié, les femmes lui sourirent, et s'informèrent avec bienveillance des circonstances de son voyage. Mais, soit préoccupation d'esprit, soit sensibilité trop vive de perception, soit susceptibilité récemment éveillée, il parut à André qu une certaine nuance de pitié se mêlait chez presque tous à l'affection qu'on lui témoignait. On lui parlait volontiers de son séjour en Bretagne , mais on ne le félicitait pas de son retour, et chacun semblait éviter avec soin toute allusion à Rose Brévin et à œ qui s'était passé dans le village peiH-

dant Tabsence du jeune homme. Lui-même perdait peu à peu le courage d'en parler, et voyant ses questions ne recevoir que des réponses brèves et vagues, il n*osait chercher des explications plus précises. Il alla dîner à l'auberge Neuve, où une enseigne pleine de couleur locale annonçait que, à la minute^ le nommé Brochet servait à boire et à manger. Il y rencontra son père, qui terminait un repas copieusement arrosé. Mais le pêcheur se leva aussitôt qu'il aperçut son fils, et sortit sans lui adresser la parole. André s'assit tout pensif à la place que le père Gaffou venait de quitter. La maîtresse de l'auberge s'approcha de lui :

— Vous voilà donc enfin revenu? Dro, dit-elle familièrement, car elle connaissait le jeune homme depuis son enfance. Allons , je suis bien aise de vous servir votre dîner de retour. Votre père m'a dit que vous étiez ici depuis hier au soir seulement. Qu'est-ce que vous mangerez? J'ai là une bouilleture (matelote) d'anguilles dont on ne pourrait pas rencontrer l'égale ailleurs. Votre père l'a trouvée bonne, et il est difficile, je vous assure, le bonhomme ! Il me querelle souvent plus que cela ne me plaît.

— Donnez-moi ce que vous aurez, mère Brochet, répondit André d'un ton distrait, je ne suis pas difficile, moi ; je m'arrange de tout. C'est donc ici que mon père prend ses repas?

— Ma foi, oui; depuis votre départ, il n'a guère mangé ailleurs que chez moi, répondit la mère Brochet tout en allant et venant pour préparer le dîner, tandis que son mari, un gros homme ventru, à la figure joyeuse, s'occupait, enveloppé d'un tablier blanc qui ne faisait pas un pli sur son large abdomen, à tirer du vin frais et à le placer sur la table. Oui, le père Gaffou est une de nos meilleures pratiques, il n'y a rien de trop bon pour lui, et il ne se refuse pas la tasse de café ou le gloria quand le temps est humide. Par exemple, ça n'a jamais l'air de l'égayer. C'est peut-être parce qu'il boit et mange toujours tout seul.

— C'est bon, c'est bon, interrompit son mari^ occupe-toi de ta bouilleture^ bavarde, et ne parle pas de tes pratiques, ça vaudra mieux. Le père Gaffou paye bien, c'est tout ce que nous avons à lui demander. Après ça, que son argent lui vienne d'une carpe ou d'une anguille, qu'il le mange seul ou en compagnie, ça n'est pas notre affaire.

La maîtresse du logis reçut avec assez de douceur cette admonestation conjugale; elle posait dans ce moment sur la table le ragoût chaud et

frémissant qui exhalait un parfum délicat de vin et d*oignons, et se tenait prête à recevoir les compliments de son convive, car la bouille^ ture était son plat à succès, et elle attachait certaines prétentions à sa manière de l'apprêter; mais son espérance fut déçue. André était trop préoccupé pour prêter beaucoup d'attention à ce qu'on lui servait, et lorsqu'il reprit la parole, après avoir mangé quelques morceaux avec une grande indifférence, ce fut pour parler de toute autre chose que du fameux plat.

— Vous aviez encore une autre pratique qui ne payait pas si exactement et que vous n'aimiez guère, mère Brochet; c'était Soulaine! un fameux mauvais sujet, celui-là ! Est-il toujours à Passay?

•—Non, Dieu merci, répondit la maîtresse d'auberge. J'espère qu'il n'y reviendra plus. J'en aurais quasiment peur à présent... Le mari intervint encore.

— Allons, allons, il ne t'a jamais fait de mal, je pense, dit-il. Il ne faut pas croire tout ce qu'on dit des gens. Pour moi, je ne m'inquiète guère que de ce qu'on fait dans mon auberge; je fais payer ce qu'on me doit; mais une fois hors de chez moi, la conduite de mes pratiques ne me regarde pas.

En prononçant ces sages maximes, le pacifique et prudent aubergiste s'assit près d'André, et parut décidé à prendre soin lui-même de la conversation, dont il ne voulait pas laisser la direction à sa femme. Il disserta avec tant d'abondance sur le prix du grain, la valeur des bestiaux, le rendement des rétoltes, la chaleur de l'été, le froid probable de l'hiver, qu'André, perdant toute espérance de parvenir à placer un mot, expédia le plus vite possible le reste de son repas. Il se préparait à sortir de l'auberge, et, le dos tourné à la porte, réglait son compte avec la maîtresse du logis, lorsque le son de la voix d'une personne qui venait d'entrer le fit se retourner avec un tressaillement soudain. Quoique de Tendroit où il se trouvait il ne pût voir sa figure, il reconnut facilement la femme qui parlementait avec le gros aubergiste, Jeanne Cadou, dite la Gourde. Après un colloque assez animé, le père Brochet reçut des mains de Jeanne une bouteille qu'elle tira de sa poche et l'échangea pour une autre. Pendant qu'il s'occupait de ce détail, la Gourde saisit le moment où les yeux seuls d'André étaient tournés de son côté, et lui fit un signe d'intelligence en lui désignant la porte par un regard significatif; puis elle prit le nouveau ûacon qui lui était ofiert, et quitta l'auberge. André, surpris et troublé, la suivit; mais ileutsoindese tenir à une assez grande distance,

car il ne se souciait pas d'être vu avec elle. Ce ne fut que lorsqu'il eut dépassé la dernière maison du village qu'il pressa le pas, afin de rejoindre la Gourde. Celle-ci s'était arrêtée pour déboucher sa bouteille et en boire à même quelques gorgées ; en entendant marcher derrière elle, elle s'empressa de fermer le flacon précieux et de le cacher sous son tablier.

— C'est du vulnéraire pour les maux d'estomac, dit-elle avec une révérence et un sourire béat. J'en souffre terriblement depuis les chaleurs. Puis, reconnaissant André, elle changea subitement de ton. Tiens, tiens, dit-elle, c'est toi, mon Dro! Tu m'as donc comprise? Allons, c'est bien; j'ai chez moi quelqu'un qui désire te parler.

— Je pense que je sais qui vous voulez dire, répondit André d'une voix émue. C'est Soulaine qui vous a envoyée me chercher.

*-Oui, répondit-elle. Mais après avoir fait quelques pas, elle s'arrêta. Dis donc, André, ajonta-t-elle en se retournant pour le regarder en face, si tu veux être méchant pour lui comme hier au soir, il vaudrait mieux ne pas venir.

— Non, non, je n'agirai pas de même sorte, répliqua-t-il avec un soupir; niais y a-t-il sûreté pour moi chez vous, la Gourde?

— - Eh! oui, dit-elle; ne crois donc pas les contes que l'on débite sur ma pauvre maison. Il y a des gens, je peux te le dire, mon Dro, qui ont été heureux d'y être bien reçus, et une personne entre autres qui, si elle pouvait parler, s'en louerait, je pense, à moins qu'elle ne fût bien ingrate. Viens sans peur : on a de bons conseils à te donner et on ne te veut aucun mal.

— Marchez donc, dit le jeune homme, je vous suivrai.

Chaque instant apportait un nouveau nuage au front d'André, une nuance d'inquiétude plus profonde à son regard troublé. Une résignation sombre semblait maintenant avoir remplacé l'indignation et la douleur qui, la veille au soir, avaient fait explosion dans son cœur; mais il parlait peu, et paraissait décidé à renfermer en lui-même les pensées qui l'agitaient. La Gourde le regardait de temps en temps en branlant la tête d'un air de pitié.

— ' Faut pas prendre le chagrin à cœur comme ça, mon Dro, ditelle avec une expression de sensibilité ; car sa dernière accolade à la bouteille de vulnéraire avait commencé chez elle la phase d'attendrissement. Ce serait dommage qu'un joli garçon comme toi gâtât sa bonne mine à pleurnicher, quand tout peut encore s'arranger à son avantage, moyennant un peu d'aide par-ci par-là de la part des amis.

Quant à moi, je ferai tout ce que je pourrai pour toi, je te le dis, parce que je t'aime d'enfance, vois-tu, et que tu es un bon garçon. Mais si je savais que ce qui s'est passé te causât du désagrément, je ne m'en consolerais pas.

Et la Gourde tourna vers le jeune homme des yeux mouillés de larmes qui le touchèrent peu. Il fut, du reste, dispensé de répondre à cette explosion de tendresse. Ils approchaient du cabaret de la Trique, et en apercevant sa maison, la loquacité de Jeanne Gadou se trouva tout à coup interrompue par de nouvelles réflexions. Elle pressa le pas, afin de précéder André, et frappa à la porte d'une façon particulière.

On ouvrit aussitôt de l'intérieur, et Soulaine parut sur le seuil.

— Sommes-nous amis ce matin, André Lécuyer, dit-il sans se ranger pour laisser passer le jeune homme ? Il faut que je le sache avant de te permettre d'entrer.

— Nous ne sommes pas amis, répondit André d'un ton grave et triste ; je pense que nous ne pourrons jamais l'être ; mais je ne viens pas ici pour te chagriner, je viens pour causer avec toi parce qu'on m'a dit que tu avais à me parler.

— Oh ! oh ! ricana le mendiant, tu as tout de même changé de ton depuis hier au soir, bien que tu ne veuilles pas encore être tout à fait poli. Entre, quoique ça, et causons.

n alla reprendre sa place sur l'escabelle [au coin de la cheminée, et fit signe à la Gourde de fermer la porte dès qu'André fut entré.

Le jeune homme jeta un regard rapide sur ses deux compagnons. Dans les circonstances où il se trouvait, après la scène qui avait eu lieu la veille entre lui et Soulaine , un sentiment de crainte lui eût été permis en face du mystérieux et redoutable mendiant. Cependant, une fois encore, les préoccupations profondes et douloureuses du cœur d'André triomphèrent de ses terreurs superstitieuses, aussi bien que des inquiétudes plus réelles qu'il eût pu concevoir pour sa sûreté. Il alla, d'un air calme, s'asseoir sur le banc, posa son coude sur la table, appuya sa tête sur sa main et resta les yeux tournés vers Soulaine, comme attendant qu'il s'expliquât. Soulaine secoua les cendres de sa pipe dans le foyer, remit son pied nu sur son sabot, et regarda André d'un air narquois.

— Vous ne voulez donc plus me livrer à la gendarmerie, monsieur André, dit-il? Faut croire que la nuit porte conseil, comme on

dit; TOUS savez peut-être à présent qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.

— n y a longtemps que je sais cela, répondit André avec un pâle sourire. Pourtant tu as bien vu déjà, et tu vois bien encore que je n'ai pas peur de toi.

— Tu es, du moins, devenu plus sage, ricana le mendiant. Tu n'as plus envie aujourd'hui de me serrer le cou pour faire sortir les paroles de mon gosier, ou les yeux de ma tète. Sapristi ! as-tu les mains dures, petit gars ! Tu es fort comme un bœuf à présent. Quand je pense que je t'ai vu tout petit, ça me surprend.

— Ça prouve que tu es plus vieux que moi, voilà tout, répondit le jeune homme. Nous venons au monde les uns avant les autres, et nous vieillissons de même. Mais je ne pense pas que tu m'aies fait venir ici pour me faire des compliments. Qu'est-<3e que tu me veux?

— Moi ! rien, répondit Soulaine en clignant de l'œil d'une manière significative. C'est par bonté que j'ai chargé la Jeanne de t'aller chercher. J'ai pensé que tu aurais peut-être quelque chose à me dire ce matin, et je n'ai pas voulu que tu perdisses ton temps à courir après moi; ça prouve, je pense, que j'ai de l'amitié pour toi et peu de rancune.

André ne répondit rien. Sa physionomie contractée , ses lèvres tremblantes trahissaient une douloureuse lutte intérieure, et les avances brutales du mendiant lui inspiraient une méfiance et une répulsion qu'il avait peine à contenir.

Soulaine parut deviner quelque chose de Timpression qu'il produisait.

— Après tout, dit-il, il ne faut point que tu fasses si fort le dégoûté, parce que , vois-tu, il y en a d'autres que toi qui m'ont touché dans la main et s'en sont bien trouvés. Quand je suis couché dans la lande, sur la bruyère, par les belles nuits sans lune, histoire de ne pas payer d'auberge, il arrive bien souvent que des gens qu'on croit endormis dans leurs lits viennent m'y voir. Ce sont d'honnêtes gens, bien sûr. Il n'y a pas de sourcellerie dans leur fait. Ils viennent seulement chercher des simples pour guérir leurs bestiaux, pour chasser les charançons de leurs greniers, ou bien pour faire pondre leurs poules. Ils ne m'appellent pas le sourcier alors, ben au contraire, ils me disent bonjour poliment, ils me donnent des poignées de main, et ils me traitent d'ami, parce que je ne suis pas un bavard et que je

peux leur être utile. Pourquoi donc agirais-tu autrement, toi qui as besoin'de moi encore plus que les autres?

— C'est possible, répondit André d'une voix sourde ; mais ce n'est pas une raison pour que je me sente davantage porté vers toi. Je sais que tu es habile; tu t'es déjà servi de ta science pour faire bien du mal , et je ne sais si tu veux ou si tu peux le réparer. Pourtant, si je suis venu ici, c'est dans cette espérance. Tu as prononcé hier des paroles que je n'ai pas oubliées et que je pourrais te demander de m'expliquer, mais c'est ce que je ne ferai pas. Il y a des choses que personne ne me dira, et que je ne dirai à personne. J'ai une montagne sur mon esprit, et tous ceux que je vois, tous les mots qu'on me dit, tous les instants qui passent semblent y ajouter pierre sur pierre, rocher sur rocher pour la rendre plus haute et plus lourde. Je ne sais si je pourrai la porter bien longtemps sans périr à la peine. Mais, malgré cela, malgré tout, je conserve une volonté dans mon cœur. Soulaine, il faut que Rose Brévin guérisse. Il faut qu'elle soit rendue à sa mère, et je veux être sûr que, désormais, personne ne fera de mal ni h Tune ni à l'autre.

— Eh bien! eh bien! c'est possible, répondit Soulaine d'un air pensif; il ne s'agit que de s'entendre. Chacun connaît ses affaires ; si tu es sûr de l'épouser quand elle sera guérie, tout ira bien. C'est une idée que j*aurais dû avoir plus tôt. Je me doutais pourtant qu'il y avait quelque chose sous jeu.

— Que je l'épouse ou non, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, dit André dont une légère rougeur colora pour un instant les joues pâles. Je veux qu'elle guérisse; le reste ne regarde personne.

— Diable! mais ça fait, au contraire, une grande différence, s'écria Soulaine en fixant sur le jeune homme des yeux défiants. Ce n'est pas le moment de plaisanter, André, et de cacher son jeu à ses amis. As-tu vu ton père hier au soir?

— Oui, répliqua le jeune homme avec effort.

— Et lui as-tu parlé de notre rencontre?

— Non, nous n'avons pas prononcé ton nom.

Soulaine haussa les épaules, fuma un instant en silence, puis il regarda la Gourde d'un air significatif, et dit :

— J'ai peur de m'ètre trompé.

Jeanne Cadou leva aussi les épaules, et. vint s'asseoir sur le banc auprès du jeune homme.

— Voyons, mon petit Dro, dit-elle, nous sommes ici entre amis.

Nous ne cherchons que ton intérêt, parce que nous te Toulons du bien, mais il faut que nous connaissions ta pensée; parle-nous clairement et sans crainte ; tu ne dois pas de défier de nous. André tourna sur la Gourde son regard triste et ferme à la fois.

— Jeanne Cadou, dit-il, il est possible que vous ayez de bonnes intentions pour moi; mais, voyez-vous, je crois que vous me connaissez mal , et que les services que vous voudriez me rendre ne seraient pas de mon goût. Dites-moi donc plutôt si vous pouvez faire ce que je vous demande, et, dans ce cas, nous nous quitterons en paix sans plus parler du passé.

La Gourde sembla embarrassée par ce discours. Elle regarda Soulaine, qui continuait à fumer en silence.

— Du diable! si je sais comment m'y prendre avec ce petit garslà! exclama tout à coup le mendiant. Je ne voudrais pas qu'il m'arrivât ce qui est arrivé à plusieurs, de me couper le cou avec ma propre langue, et pourtant ça m'etmuie de marcher à l'aveugle dans un chemin si dangereux. Après tout, je ne peux croire que dans la position où tu te trouves^ André, tu vinsses me demander de guérir cette jeune fille si tu ne comptais l'épouser; tu n'es point assez sot pour ça. Je te répète que je ne te veux pas de mal; sans ça je me serais débarrassé de toi d'une manière ou d'une autre. J'ai même de l'amitié pour toi, si bien que je répugne à te dire des choses qui, avec ton caractère, te mortifieraient plus qu'un autre. Si tu voulais me parler franchement et me promettre de prendre Rose Brévin pour ta femme, je ne serais pas embarrassé pour la guérir. Elle redeviendrait aussi fraîche et aussi jolie qu'autrefois. Qu'est-ce qui t'empêcherait, après tout, de faire ce mariage? Tu es encore celui de nous qui y trouverait le plus grand avantage.

— Je le crois bien qu'il y trouverait son avantage ! s'écria la Gourde d'un air encourageant. Quand il ne la prendrait que par amitié, je dis qu'il ferait bien encore ! C'est une bonne fille que tout le monde aime, et avec ça une des plus riches de la paroisse. Je jurerais qu'il y a un bon magot sons la pierre branlante du foyer de la mère Brévin.

— Oui! oui! reprît Soulaine. Le Poulailler n'a pas tout perdu sur la route de Nantes. Son commerce allait bien. Il n'y en avait pas de plus habiles que lui à faire de bons qiarchés; acheter pour un liard et revendre pour dix sous. Aussi on a vu comme les pêcheui^ l'aimaient. Mais ça n'importe guère à sa fille. Elle est héritière de

tout, TU qu'elle n'a ni frère ni sœur pour partager avec elle. Elle aura de quoi s'acheter de jolies dorures le jour de ses noœs.

— Et vous ferez un beau couple , dit la Gourde avec attendrissement, un joli couple du bon Dieu, quand vous sortirez de l'église au son des violons, des coups de fusil, et à la lueur du feu de joie de vos noces. Je sens que ça me remuera le cœur, et que j'en pleurerai. Oui, j'en pleurerai de joie, car je voudrais la voir heureuse, cette jeunesse, et toi aussi, mon André, pour qui j'ai tant d'amitié.

— Ce ne sera pas la mère qui s'opposera à ce mariage, continua Soulaine, pendant que la Gourde, interrompue par sa sensibilité, s'essuyait les yeux avec un lambeau de mouchoir. Madeleine est une fenmrie bien douce et qui n'a pas de résistance; elle croira ce qu'on lui dira. L'oncle, Louis Brévin, sera plus difficile peut-être, à causé de ton père, naturellement. Mais, s'il t'ennuyait trop, tu n'aurais qu'à le dire, et on trouverait bien moyen de lui faire entendre raison. Allons, André, tu comprends maintenant où en est l'afiaire; réponds-nous comme un garçon raisonnable.

Pendant que la Gourde et Soulaine parlaient ainsi, André promenait de l'un à l'autre un étrange regard, où le mépris, la douleur, la honte somblaient lutter et se confondre. Sa main tourmentait convulsivement le manche d'un couteau posé sur la table, et ses joues livides semblaient se creuser, de minute en minute, sous l'orbite agrandi de ses yeux. Plus d'une fois, il fut au moment d'interrompre les discours des deux misérables par une explosion de colère et de dégoût; mais il se contint avec un grand effort sur lui-même, et, baissant la tête, pbngeant sa figure dans ses deux mains tremblantes, il les écouta jusqu'au bout. Des flots amers d'indignation et de désespoir débordaient de son cœur, pendant qu'il demeurait ainsi en silence. Mais, lorsqu'il releva la tête, une espèce de sourire était sur ses lèvres.

— Chacun connaît ses affaires, comme tu disais, Soulaine, reprit-il enfin d'une voix dont son énergique volonté ne pouvait maîtriser l'agitation, et, quand je te demande de guérir Rose, tu peux bien croire que j'ai des raisons pour cela. Ne te tourmente donc point pour savoir ce qu'il en résultera, et dis-moi seulement œ qu'il faut faire pour en arriver là.

— Eh! allons donc! s'écria le mendiant en frappant dans ses mains. Ce sont, ma foi, les premières paroles raisonnables que je t'aie entendu prononcer. Je sais enfin que tu n'as pas envie de semer toi-

même le chanvre de la corde qui deyrait te pendre» et ça me suffit, car tu nous tires à tous une fameuse épine du pied. Quant à guérir Rose, c'est facile : je n'ai pas besoin de recourir à ma sourcellerie pour ça. La maladie tire à sa fin ; il fallait savoir seulement si elle ne recommencerait pas. Maintenant, c'est décidé ; retourne chez elle ce soir, tu la trouveras déjà mieux.

André se leva.

— J'irai , dit-il, je verrai si tu m'as dit vrai; ça me fera oonnattre la manière dont je dois me conduire envers toi.

— Sois donc tranquille, nous nous sommes entendus, reprit Soulaine. Mais, en tout cas, tu feras bien de m'écrire si tu as quelque chose à me faire savoir, car je vais quitter le pays, et d'un bon pas encore ; inutile de mettre ta lettre à la poste , par exemple ; le facteur ignore mon domicile. Mais la Gourde sait toujours à peu près où me trouver. Je reviendrai pour danser à tes noces. Jusque-là , j aime mieux être ailleurs qu'ici. Mais c'est quand tu seras à ton ménage, avec ta petite femme et deux ou trois marmots , que j'aurai plaisir à te venir voir. Heu ! comme tu me recevras bien ! Tu n'oublieras pas le sourcier^ j'en suis sûr!

André avait ouvert la porte et se tenait déjà debout sur le seuil, prêt à sortir ; il se retourna en poussant un profond soupir.

— Non, dit-il, je ne l'oublierai pas; je n'oublierai jamais ce que vous m'avez dit tous les deux aujourd'hui, et j'y penserai trc^ souvent. Mais il n'y a que le bon Dieu qui sache si nous nous retrouve^ rons un jour. C*est pourquoi je vous dis adieu et non au revoir.

Il sortit, et la Gourde le vit se diriger du côté du village. Cependant il n'y rentra pas sur-le-champ. Peut-être voulant se donner le temps de calmer son esprit troublé, alla-t-il cacher dans un coin désert des prairies humides, sans autre témoin que le ciel et le grand lac paisible, les agitations désolées de son âme; peut-être éprouva-t-il dans cette journée une de ces défaillances douloureuses contre lesquelles une fermeté stoîque ou une tendresse profonde peuvent seules réagir, et qui vous donnent, pour un instant, la tentation presque irrésistible de fuir devant les chagrins, les hontes, les souffrances que l'avenir accumule devant vous. Nul ne pourrait le dire. De cet instant commença pour André une vie dont son caractère joyeux et ouvert n'aurait pu concevoir la pensée; une vie de douleurs solitaires, de froissements cachés, d'humiliations dévorées en silence» de désespoirs supportés sans plaintes, et son visage portait déjà l'em-

preinte indélébile de ses amères tristesses, lorsque vers le soir il descendit à pas lents sur la grève, la traversa sans entrer dans le village, et se rendit chez la veuve Bré vin. Madeleine Taccueillit avec un sourire radieux.

— C'est le bon Dieu qui t'a ramené vers nous, mon André, ditelle. Je crois que ton arrivée a presque guéri ma Rose. Elle m'a reconnue ce matin ; elle m'a embrassée. Oui ! j'ai senti ses pauvres lèvres froides sur ma vieille joue ; j'ai cru que mon cœur allait éclater de joie. Que mon cher défunt me pardonne ! je Tai presque oublié dans ce moment-là !

Un éclair de joie brilla sur le front du jeune homme; une rougeur fugitive vint animer ses joues, et il s'avança avec empressement vers le lit. La jeune fille avait les yeux fermés; mais son souffle plus égal et plus paisible, la légère coloration de ses lèvres humides aqnonçaient un sommeil réparateur. Néanmoins, pendant qu'il la regardait, le visage d'André redevint triste, et un profond soupir lui échappa.

— Elle dort, dit à voix basse Madeleine, qui se méprit sur la cause de son émotion ; elle dort paisiblement^ et c'est ce qui' ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps. Elle sera encore mieux sans doute quand elle se réveillera, et elle te parlera, mon Dro. Ah ! moi qui la veille, depuis trois mois nuit et jour, je peux bien voir qu'elle est mieux, et je crois... oui... je crois qu'elle est sauvée!...

— Dieu vous entende, la mère, répondit André, c'est tout ce que je désire. Ce sera du moins une consolation qui vous sera donnée.

— Tu dis ça bien tristement, Dro? reprit la vieille femme en regardant André avec surprise. Qu'as-tu donc, mon garçon? Je te trouve tout pâle. Ne vas pas tomber malade quand Rose sera guérie ; ça n'arrangerait pas nos affaires.

Madeleine parlait ainsi d'un air joyeux en cherchant à voir le visage d'André qui détournait la tête ; mais avant qu'il pût répondre. Rose fit un mouvement et se réveilla. Elle promena de sa mère à André un regard étonné, puis sourit doucement et dit, comme la veille, mais d'une voix plus forte :

— Bonjour, mon André !

Le jeune homme tressaillit, couvrit sa figure de ses deux mains, poussa un sanglot étouCTé, et se précipita hors de la maison.

Il se rendit chez son père. Le pêcheur n'y était pas ; il ne rentrait guère que pour déposer ses engins de pêche et dormir quelques heures. Ce fut un soulagement pour André de se trouver seul et de

pouvoir se livrer sans distraction et sans témoin à ses tristes pensées. Il s*enferma dans sa chambre et y resta le reste du jour. Il était couché et semblait dormir, lorsque le père GafiTou rentra vers la fin de la nuit. André, à son tour, se leva plusieurs heures avant que son père fût réveillé. Le jeune ouvrier erra encore pendant toute cette journée dans le village, sans paraître désirer ou chercher de Fouvrage. Ses voisins, qui le connaissaient pour bon travailleur, ne 8*étonnaient pourtant pas en apparence de son inaction. Sa pâleur, toujours plus grande, la tristesse de sa physionomie, son air distrait et préoccupé, le faisaient croire malade. Quelques-uns disaient, en secouant la tète, qu'un fond de chagrin le minait. On le regardait avec compassion, mais sans chercher à troubler la solitude dans laquelle il se renfermait.

Vers le soir, il était sur la grève au moment où les pécheurs s'embarquent, et le rivage présentait une scène pleine d'activité. Le soleil allait se coucher, ses rayons dorés cachaient déjà une partie de leurs gerbes enflammées derrière les côtes plates qui bornent le lac au sud et à l'ouest, tandis que Tonde tranquille, frappée sans obstacle par la lumière éclatante qui flottait à l'horizon, semblait rouler des masses d'or liquide. A droite et à gauche, les bois, les touffes de roseaux, les rivages verdoyants étaient éclairés de chauds reflets, et la vague mourante, endormie sur la rive, l'entourait d'une ceinture étincelante. Les barges, les tas de filets, les hommes affairés qui préparaient les embarcations et les détachaient des pieux où elles étaien^amarrées, les juges , grandes caisses de bois de diverses formes percées de trous et fixées sur le rivage, où elles servent à renfermer le poisson, projetaient dans l'eau des ombres vigoureuses de plus en plus allongées. André, assis à l'écart, regardait en silence ce tableau anilné. Il écoutait les propos joyeux, les rires bruyants des pêcheurs, et se rappelait avec quel plaisir il se joignait dans son enfance à des expéditions semblables ; car, si le métier de pécheur est rude et fatiguant à la longue, une nuit passée sur le lac, dans la belle saison, quand le temps est doux et la pêche bonne, est pleine de scènes charmantes et de péripéties intéressantes. Aussi n'est-il guère de paysan, fermier, laboureur, ouvrier, habitant au bord de Glrandlieu, qui ne se donne de temps à autre cette distraction émouvante. Et quand vient Theure où le lac s'éveille, où l'obscurité, qui amène le repos sur ses rivages, transporte au contraire le mouvement et la vie sur les vagues soudainement troublées, on voit d'espace en espace,

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