‹ Le Magasin de librairieChapitre 99 sur 180 · Tome IX. — 35* Livraison · texte numérisé non relu

Tome IX. — 35* Livraison

dans le chemin où le père Brévin avait rencontré quelques mois auparavant une mort si cruelle. Mais la pluie, la rosée, les pieds des passants avaient effacé les souillures de la route. André passa sans rien voir sur le lieu même du meurtre. Il se faisait tard déjà, la campagne était déserte, et André arrivait un mercredi» jour où les pêcheurs sont tous sur le lac, pendant que les poulaillers préparent leur chargement du lendemain. Il ne rencontra donc personne, excepté, de loin en loin, quelque jeune fille revenant des marais avec son troupeau de vaches brunes qui s'en allaient plongeant avidement leur mufle altéré dans la rosée du soir. André échangeait avec les jeunes vachères un bonjour amical, mais ne s'arrêtait pas. A mesure qu'il avançait, son désir d arriver devenait plus grand. Il se peignait la surprise de- ses amis ; il entendait d'avance le cri de plaisir qui devait répondre à son joyeux bonjour et il aurait voulu doubler la vitesse de ses jambes, dont il se refusait à sentir la lassitude, Cepeodant lorsqu'il se trouva à l'entrée du village, dans un endroit d'où l'on ap^« cevait la belle nappe d'eau du lac paisible et les maisons blanches étagées sur le rivage, le cœur lui battit de telle sorte qu'il fut forcé de faire halte un instant.

Passay est bâti sur une longue grève, une sorte de cap qui s'avance comine une presqu'île vers le milieu du lac Aussi ariiv^t-il soih vent que les premières maisons du village sont atteintes en hiver par les eaux gonflées, et même, lorsque le vent de mer, passant pardessus la plaine rase de Bouiigneuf, Sainte-Passanne et Saint-Lumine, vient agiter les flots endormis, la vague écumeuse pénétra quel* quefois par delà le seuil et jaillit en grondant jusqu'au haut de la fenêtre close. Pour éviter sans doute cet inconvénient, les ooftstructions nouvelles qui se multiplient tous les jours sont forcées, par le peu de largeur du terrain sec , de s'étendre en remontant vers l'intérieur des terres. Ainsi groupées sur ce promontoire bas, aride et dénudé, pendant qu'autour de lui la plus belle végétation couvre les bords dentelés et les baies profondes du lac, les blanches maisons de Passay se voient de tous les points do la côte et ressemblent à une troupe de goélands argentés se reposant au milku des flots.

Du point où il s'était arrêté, André dominait le village, et ses regards embrassaient toute cette vue familière et chérie qui depuis trois mois s'était si souvent présentée à son sourenir.

La nuit était claire, quoique de gros nuages noire, venant de la

DE GRANDLIBU. 32»

mer, chargeassent Thorizon couveri de vapeurs, et la lune se miorait dans le lac en faisant miroiter les rides légères iormées par la brise. Les eaux» diminuées par les chaleurs de Tété,, Tenaient battre am bas de la grève verdoyante, avec un bruissement barmcmieux. Une ligne d'écume blanchâtre suivait les contours du ^promooiMre comme u& feston d*argent, pendant qu'au delà des deux baies qui^ à droite et à gauche, s'enfoncent dans les terres, des bois épais proj^ient sur Teau de longues ombres noires et cempactes. De distance en distance, un point obscur, immobile ou glissant lentement sur les flots, signalait une barque de pécheur, et dans les traînées de lumière, les bandes d*oiseaux aquatiques qui abondent dans ces parages prenaient bruyamment leurs ébats.

C'était une charmante scène, qui eût ému tous ceux qui l'auraient contemplée ; nuds pour Ândri elle possédait un attrait, quoique vague et indéfini, plus puissant encore. Ce beau lac qui brille aux [Nremiers regards des enfants de Passay, avec lequel ils se jouent sur le rivage aussitôt que leurs pas incertains peuvent les y conduire, et qui vient, dans sa douceur puissante, caresser et baiser leurs pieds nus ; ce lac capricieux dont plus tard Us apprennent, en le parcourant dana la barge paternelle, à dompter les colères soudaines, à reconnaître les sourds avertissements, qui mêle sa grande voix à leurs entretiens, à leurs chants, à leur solitude, et leur livre les trésors de son sein généreux, est pour eux ce que certains pk» découpés et bizarres sont pour le montagnard vivanlà leur ombre. C'est la physionomie du pays,rac« cent de son originalité. Pour être vraiment heureux, ils ont besoin de le voir à l'horizon, d'errer librement sur ses rives, de sentir l'odeur marécageuse des joncs et des menthes, d'entendre le clapotement de l'eau agitée. Grandlieu pour eux se personnifie, pour ainsi dire* C'est un ami, un protecteur, et parfois un maitre jaloux qui ne laisse pas impunément empiéter sur ses droits.

André était depuis quelques instants absorbé dans les émotions profondes qu'excitait en lui sa muette contemplation, lorsqu'il entendit des pas derrière lui, puis le bruit métallique d'un fusil que l'on saisit, et une voix émue cria avec force : — Qui va là?

André se retourna,

— Âmi ! dit-il en riant. Vous ne me reccmnaissez donc pas m<»isieur Patron? Me voilà de retour au pays. Est-ce que vous voudriez me' recevoir à coups de fusil ?

*- Tiens^ c'est André Lécuyer ! dit le garde en abaissant son tmlf

qu'il ne remît pourtant pas sur son dos. Je ne m'attendais guère à te trouver là, mon garçon.

— Je le pense bien, monsieur Patron, continua gaiement André. Et comment tous étes-YOus porté depuis mon départ? Et les Yoisins, les amis ? Donnez-moi des nouvelles de tout le monde. Je viens de loin comme vous savez, et je n'ai encore vu personne?

— Ça ne va pas trop mal, mon garçon, répondit le garde, qui parut croire que ces questions empressées avaient particulièrement rapport à sa précieuse santé. Je me porte bien, j'ai toujours bon pied, bon œil, quoique je me fatigue assez en courant nuit et jour avec mon fusil sur l'épaule. Depuis l'accident du père Brévin, je ne sors plus qu'armé, vois-tu bien. Sapristi! tu as manqué t'en apercevoir à tes dépens!

— C'est vrai que vous êtes devenu défiant, reprit André, et pourquoi donc? Qu'est-ce que vous voulez dire avec l'accident du père Brévin?

— Tiens ! je n'y pensais pas! tu étais parti auparavant. Eh bien! tu vas trouver des changements dans le village.

— Des changements ! dit André d'une voix altérée. Il n'y a pourtant ni morts ni malades, j'espère?

— Tu ne sais donc rien, mais rien du tout, vraiment ? reprit le garde d'un ton un peu incrédule et avec une hésitation soudaine. Ma foi ! tu entendras parler assez tôt de tout ce qui s'est passé. Je n'ai pas le temps de causer ce soir. Ainsi donc, adieu, et bonne ' nuit !

— ^Vous ne pouvez vous enallerainsi, monsieurPatron, insista André de plus en plus troublé. J'ai le cœur déjà tout saisi. Vous ne me laisserez pas descendre là-bas sans m'en dire davantage. Que je sache au moins à quoi je dois m'attendre !

— ^Dame ! mon garçon, puisque tu le veux, répondit Patron, quoique avec une répugnance visible qui entravait sa volubilité ordinaire, je vais te conter la chose. Il y a trois mois... oui, il y a bien trois mois, car c'était au commencement de mai et nous voici aux premiers jours d'août, la chanrette du pèro Brévin a été trouvée un beau matin versée sur la route, à peu près à la hauteur du cabarot de la Trique... Le bonhomme était dessous... écrasé... ou autro chose. .. enfin il était mort, et sa fille, qui ce jour-là se trouvait avec lui, est restée depuis comme immobile et ahurie par suite de la peur qu'elle a eue, à ce qu'on assure. Voilà ce que tout le monde a vu et ce qui a été

constaté dans Técrit fait sur les lieux par le maire et M. Corme. Quant à ce que bien des gens ont dit, je ne te le répéterai pas, tu le penses bien. Seulement je ne sors plus depuis ce temps-là qu'avec mon fusil, et je ne suis pas fâché qu'on le sache, Toilà tout !

André se tenait pâle, tremblant, bouleyersé, devant le garde, pendant que celui-ci débitait ce compte rendu avec une animation croissante.

— Mais, mon Dieu ! mon Dieu ! reprit-il d'une voix étranglée , voudriez-vous dire que tous ces malheurs-là ne sont pas arrivés naturellement et qu'il y ait eu un meurtre commis?

— Moi! je ne veux rien dire, mon garçon. Tu as voulu savoir les nouvelles, je te les ai racontées pour te faire plaisir, car j'aime peu d'habitude à parler de cette affaire-là. Ce n'est pas que j'aie peur de personne, mais enfin, ça ne me regarde pas; pourquoi m'en mélerais-je? D'aucuns disent bien que le bonhomme avait emporté de Nantes plus d'argent qu'on n'en atrouvé dans ses poches, et que depuis, on voit rouler les écus de cent sous là où il n'y en avait guère autrefois. Si c'est vrai, tu ne seras peut-être pas le dernier à t'en apercevoir ; pour moi, je l'ignore, et ne m'en inquiète point. Ainsi donc, comme je n'ai plus rien à te dire, je m'en vas me coucher, vu que la nuit commence à se faire obscure et qu'il est temps de rentrer chez soi.

Là-dessus, Patron mania de nouveau son fusil, en visita la batterie avec affectation, et fit un mouvement pour s'éloigner. André le retint encore.

— Mais enfin, monsieur Patron, dit-il avec une agitation croissante, soupçonne-i-on quelqu'un? Vous avez l'air de croire à un crime? Le père Brévin n'avait pourtant pas d'ennemis.

Patron s'arrêta et regarda autour de lui avec défiance.

— Les gens qui s'enrichissent ne sont jamais beaucoup aimés par ceux qui restent pauvres, dit-il à voix basse, et il y a plus d'un compagnon dans le village qui en voulait au bonhoDune de ses bons marchés et de ses gains. Mais, je te le répète, Dro ', ça ne me regarde pas. Je n'étais ni parent, ni grand ami du père Brévin ; je ne veux point me faire de querelle à cause de lui, ni jeter mes soupçons à la tête de personne. Au contraire, j'étais là quand on a tiré le corps de dessous la charrette, et je n'ai peut-être pas dit tout ce que je pensais. Sou-

i. Abréviation du nom d'André.

viens-t'en, à l'occasion, mon garçon, et n'oublie pas non plus la manière dont nous nous sommes rencontrés : je veux bien qu'on connaisse ma vigilance.

Reprenant alors son fusil d'un air tout à fait martial, mdtre Pafam) souhaita le bonsoir au jeune homme et s'éloigna ensuivant lecheniio qui conduisait à fintérieur des terres.

André n'essaya pas cette fois de le retenir. Accablé, brisé, étonidi par tout ce qu'il venait d'apprendre, ii lui semblait qu'une hallucination insensée s'emparait de lui. Il ptomgea son visage dans ses mains, en essayant de rappeler ses pensées; puis, tout à coup, il poussa une sourde exclamation et descendît presque en courant vers le lac, comme si, ne pouvant croire à tant de malheurs, il avait hâte de connaître la vérité.

Lorsqu'il fut arrivé sur la rive, au lieu de tourner à gauche, du côté du village, il continua à se diriger droit devant lui, vers une petite maison isolée, séparée des autres par un grand espace garni de piquets où les pêcheurs suspendent le jour leurs filels pour les faire sedier. Mais dans ce moment, il en restait à peine quelques- uns,d(mt les cordelettes, couvertes d'écailîes de poisson, étincelaient aux rayons de la lune. Un chemin bas, souvent envahi parles eaux durant l'hiver, côtoyait ce terre-plein, et conduisait à la petite maison, bâtie si près du bord de la grève que, dans les jours d'orage, les vagues venaient mouiller son pignon blanc. Une des façades de la maisonnette regardait Passay, et de l'autre côté, un petit jardin que parfumaient quelques touffes de thym et quelques rosiers s'étendmt vers les prés-marais, entre deux haies de saules et d^aubépines. Ce fut à la porte de cet humble logis qu'André vint frapper d'une main tremblante. Le cœur lui battait si fort qu'il fut oUigé de s'appuyer au mur; mais ce n'était plus l'attente d'un joyeux accueil qui causait son émotion, une anxiété poignante le torturait.

— Qui est là? demanda de l'intérieur une voix mal assurée.

— C'est un ami, répondit André. Ouvrez, mère Brévin, ouvrer sans peur, c'est moi, André Lécuyer.

La porte fut alors entr'ouverte , mais avec ime précaution qui trahissait quelque méfiance, et la vieille femme avança la tète poar reconnaître le visiteur.

^— C'est bien moi, mère Brévin, reprit le jeune homme en étant son chapeau; est-ce que vous ne voulez pas me laisser entrer cheï vous?

-^ Ab! mon pauvre Dro, dit h vieille femoie, je ne pouvais croire à ton reiour. Il y a si longtemps que tu as quitté le pays, et j'ai eu tant de chagrin depuis ce temps-là! Entre, mon garçon, si tu ne crainB pas de voir quelque chose de bien triste.

L'intérieur de la chambre était faiblement éclairé par la lueur fumeuse d'une chandelle de résine, qu'un morceau de bois fendu supportait en guise de flambeau, sous le large manteau de la cheminée. Mais les rideaux du lit, ouverts à cause de la chaleur, laissaient apercevoir dans l'ombre une forme indécise, étendue et immobile sur la couche. André s'en approcha. Malgré ce ^'il venait d'apprendre, il ne s'attendait pas... non... il ne pouvait pas s'attendre à ce qu'il aperçut alors. Où étaient les joues frs^hes et T0ses.«2r lesquelles il avait posé ses lèvres lors de sa dernière entrevue avec la jeune fille, au bord de la rivière? Où était cette bouche souriante, ces yeux brillants et doux dont il avait emporté la tendre exjMvssion dans son souvenir? Où était cette main fine et souple qu'il avait tenue dans les si^mes, à laquelle il avait passé le petit asmeau d'argent, signe d'un doux engagement? L'anneau y était encore. André le voyait briller à ce doigt amaigri pour lequel il était maintenant bien trop large. Le visage décoloré de la pauvre enfant se cachait à demi au milieu des mèches bouclées de cheveux blonds qui s'échappaient de dessous son bonnet; mais on distinguait cependant le large oeicle Ueuàtrecreuséautour deses yeux à demi fermés, la ligne pure encore, maifiplus anguleuse de son profil; et son cou, que découvrait en partie le fichu négligemment attaché, se courbait comme la tige d'une herbe flétrie.

André se passa la main sur les yeux avec un mouvement désespéré.

— £str-ce qu'elle dort? demanda-t-il à demi-voix en se toiffnant vers k mère Brévin.

La vieille femme secoua la tête.

— Voilà comme elle est depuis près de trois mois, dit-elle» Voilà 4Somme on me l'a ramenée pendant que, d'un autre côté, on emportait son père au cimetière. Elle ne remue ni ne parle depuis œ moment. Pourtant, si quelque chose pouvait la réveiller, ça serait ta venue, mott Dro, car elle t'aimait bien.

— Parlez-lui donc, la mère, reprit André avec agitation. Il est trop triste de la voir comme cela, sans regard et sans mouvement.

La vieille fennne branla de nouveau la tète d'un air découragé. Elle avait si souvent essayé inutilement de ranimer par ses caresses et

que tout le monde redoute, quoique personne n'ose se brouiller avec lui, parce qu'on dit qu'il sait la manière de se Tenger, a^ant que douze mois se soient écoulés, de ceux qui lui font tort.

— Je sais qui tous Toulez dire, répondit André ; mais pourquoi cet homme vous en Youdrait-il? Pourquoi, tout méchant qu'il est, aurait-il eu la cruauté de faire du mal à notre pauvre Rose, si bomie, si jolie, si gaie, si«..

La voix lui manqua, et il tourna un regard désolé vers le lit où gisait la pauvre fille.

Madeleine alors lui raconta avec détail tout ce qui s'était passé lors de la mort du père Brévin. Elle lui fit part de ses doutes, de ses soupçons. Elle lui ouvrit complètement soo pauvre cœur, depuis si longtemps fermé et désolé. Elle aimait André; elle l'avait chéri dès son enfance, et lorsque la mère du jeune garçon, succombant, à ce qu'on disait, autant aux chagrins qu'à la maladie, avait laissé son fils oq>helin, c'était près de Madeleiae qu'il avait retrouvé les soins et les caresses maternelles. Il s'était élevé dans sa maison avec Bo»; plus encore que chez son propre père, qui ne s'inquiétait guère de lui, et, avant que son cœur en se développant n'eût donné à la jeune fille tout son amour, Madeleine avait eu sa confiance et sa tendresse eniantines» La veuve savait donc qu'elle trouverait en lui sympathie pour ses chagrins, appui dans son abandon, et elle s'était dit souvent depuis ses malheurs, pendant ses veillées douloureuses, (pie si André était au pays, elle ne serait pas seule à pleurer auprès du lit de sa mourante fille. En pensant ainsi , elle ne faisait que rendre justice au jeune homme. Son récit excita dans l'âme d'André, en même temps qu'une compassion profonde, une indignation ardente contre les auteurs d'un crime que la faiblesse des uns, l'insouciance des autres et les calculs d'une conscience égoï^, laissaient impuni.

-^ Cela ne peut pas en rester la, mère Brévin, dK-il avec énergie lorsque Madeleine cessa de parler. Il faut en voir plus Itmg. 11 faut découvrir les coupables et les dénoncer à k justice : ce sont des soélérats qui doivent être envoyés avec leurs pareils et qu'on doit chasser d'un pays d'honnêtes gens comme le nôtre. Il faut qoe Louis Brévin, votre beau-frère, se charge de les poursuivre. C'est à lui io venger son frère et de protéger sa nièce, dont il est le tutenr.

Madeleine secoua la tête.

— Mon beau-frère aime mieux, dil^l!e, s'occuper, de son com-

merce, qui a doublé depuis la mort de mon pauvre homme, que de perdre son temps et ses pas pour un procès qui ne lui rapporterait rien ; et moi qui ne eors que pour aller à la messe et pas encore tous les dimanches, car je ne puis quitter Rose, comment yeux-tu, mon boa gars, que je m'informe, que je sache ce qui se dit, et que je surveille les gens, au risque d'attirer encore leur vengeance sur mon innocente fille ?

— Eh bi^i! ce sera donc moi qui agirai et qui m'informerai, dit André résolument. Ça fera honte à votre beau-frère, peut-^tre, quand il verra qn'un autre remplit le devoir qu'il abandonne* Vous m'avez toujours trailé comme un fils, mère Brévin, ei j'espérais qu'un jour TOUS* consentiriez à me donner ce nom-là en réalité. J'ai travaillé toute ma vie pour en devenir digne. J'ai appris un état que j^ai meoé vigoureoseraent, sans regarder ni à droite ni à gauche, et je rapportais de mon voyage assez d'argent pour penser que votre mari ne me Cerraerait pas sa perte trop rudement. J'étais heureux; ah! oui, j'étais heureux en amvant là-haut à l'entrée du village , en voyant tout le pays, Grandlieu, les barges, les maisons des amis, de& Yoîsins, que je venais retrouver. Je ne m'attendais guère aux mal* heurs que j'allais apprendre, ni à revoir ma chère Rose telle qu'elle est. Mais c'est égal, rien ne me changera pour elle. Oui, ma Rose, ajoota-t-il en traversant la chambre pour aller prendre la main de la jeune fille, sur laquelle il se pencha avec tendresse , je resterai le niéme pour toi, malade ou bien portante, je t'aimerai toujours de même sorte; bi seras la première dans mes pensées et dans mes prières, et je te défendrai, je te protégerai contre tous les méchants qui t'ont fait tant de mal.

La voix d'André sembla encore une fois pénétrer jusqu'au cœur de Rose; un pèle sourire entr'ouvrit ses lèvres, et sa main pressa &ib]emrat celle du jeune h(Hnme. De nouveau les yeux de celui--ci se remplirent de larmes.

*— Allons, mon bon Oro, dit la veuve, tu ne peux pas rester ici phis longtemps ; tu dois être fatigué de ton voyage ; va te reposer, et espérons dans la pitié du bon Dieu« Rose a montré ce soir plus de sentiment que je ne lui en avais tu depuis bien des jours. Si son cœur se réveille, elle guérira. Âh! je sens que je serais capable de tout pardonner, sf ma fille m'était rendue telte qu'elle était autrefcHs^

é tourna autour de lui un regard désolé. L'abandon dans

lequel il laissait les deux femmes, seules ainsi dans cette petite maison éloignée de tout secours, TefiTrayait pour elles ; et quoique Madeleine lui répétât que bien des jours et des nuits ne s'étaient pas autrement passés, il ne pouvait se décider à partir. Obligé de céder à la volonté de la veuve, il prit enfin congé d'elle. Mais il avait fait à peine quelques pas hors de la maison lorsqu'il s'arrêta tout à coup, s'assit sur le bord d'un fossé, couvrit sa figure de ses mains et demeura immobile, plongé dans de navrantes réflexions.

Il repassait dans son esprit tout ce qu'il venait de voir et d'apprendre, le douloureux renversement des doux projets qui l'avaient bercé durant son voyage, et la mission vengeresse dont il allait assumer sur lui la lourde charge, lorsqu'un bruit qu'il crut entendre à côté de lui lui fit relever la tète avec méfiance.

Le temps avait- changé. L'aspect du lac et de ses rivages n'était plus semblable à celui qu'André avait admiré en arrivant. Les nuages noirs accumulés à l'ouest s'étaient élevés peu à peu sur l'horizon, et la brise de mer, les chassant devant elle avec une rapidité croissante , les étendait sur tout le ciel. La lune glissait à peine par intervalle un rayon obscurci à travers quelque éclaircie aussitôt fermée par les masses sombres qui semblaient lutter de vitesse. Les rivages moins éloignés dessinaient confusément sur le ciel gris leurs obscures silhouettes. Les vagues commençaient à s'émouvoir, et, au lieu de clapoter sur les cailloux de la grève, retombaient avec pesanteur dans la ligne d'écume de plus en plus large qui brillait, malgré l'obscurité, d'un étrange éclat. André essaya en vain de regarder autour de lui : à la distance de dix pas, tous les objets se confondaient dans une même teinte sombre. Il s'était assis au-dessous du terre-plein qui servait d'étendoir, et les piquets, plantés irrégulièrement tout près l'un de l'autre, les quelques filets suspendus ça et là en festons, servaient encore à tromper le regard perdu au milieu de ce dédale de bois et de cordes. Cependant, au bout d'une ou deux minutes, grâce à un rayon fugitif tombé entre deux nuages, André aperçut un homme qui se glissait avec précaution à travers les piquets. Un soupçon rapide frappa son esprit, et, demeurant inunobile, retenant même son baleine , il observa avec une attention haletante les mouvements de ce promeneur attardé.

A la taille , à la démarche, à la besace jetée sur ses épaules, au long bâton qui lui servait à écarter ou à soulever les objets qui

gênaient son passage, le jeune homme reconnut celui dont le nom s*était d*instinct présenté à son esprit, Soulaine, le sorcier qu'on lui ayait assuré pourtant n*être plus à Passay.

Un frisson nerveux parcourut tout son [corps. Ce n'était pas la peur qui le causait, quoique les croyances superstitieuses accueillies dans le pays dussent Témotionner d'autant plus profondé* ment qu*il leur prêtait, il faut l'avouer, une foi entière; mais à la vue du mendiant, toute émotion de terreur fut étouffée en lui par une indignation amère et profonde , et lorsqu'il s'aperçut que Soulaine se dirigeait vers la demeure de Rose, de la victime présumée de ses maléfices, le cœur d'André bondit de colère, il sentit son sang courir chaud et rapide dans ses veines. Il se leva avec précaution et suivit le mendiant. Il le vit se glisser comme une couleuvre autour de la maison, prêter l'oreiUe à la porte et chercher à regarder à travers les volets de la fenêtre. Par malheur, malgré tous les efforts d'André pour étouffer le bruit de ses pas, les sens exercés du mendiant l'avertirent bientôt qu'il était épié; il sauta brusquement par-dessus la haie du jardin et franchit en deux bonds l'étroit espace qui le séparait d'un marais encore à moitié couvert par l'eau du lac. Il se dirigeait vers une épaisse haie de saules , lorsqu'il se sentit saisir au collet, et André, qui Tavait rejoint, le secoua d'une main vigoureuse en disant avec rudesse.

— D'où viens-tu, drôle, et que fais-tu là?

— Tiens ! c'est André Lécuyer, dit Soulaine , en tournant la tète sans paraître trop déconcerté par cette attaque imprévue. Avez-vous donc été mordu par un chien fou , ou ben êtes-vous engagé dans la gendarmerie, que vous vous jetez comme ça sur le monde ?

— Réponds-moi , misérable ! tu ne m'échapperas pas , reprit le jeune homme qui donna une nouvelle bourrade à son prisonnier, d'où viens-tu ? Pourquoi rôdes-tu autour de cette maison ? Et où vas-tu par là? Ce n'est pas le chemin du village.

' — Ah çà ! voulez-vous ben me lâcher; dites donc , le petit gars? vous allez me déchirer ma redingote , et c'est celle des dimanches , quoique je la porte tous les jours. Je viens d'où je veux , je vas où j'ai sdBTaire, et vous ferez bien de ne pas m'en demander plus long, vu qu'il ne me convient pas de vous répondre.

En finissant de parler, Soulaine, par un mouvement de ses vigoureuses épaules se dégagea des mains d'André , lança dans la poitrine du jeime homme un coup de poing qui fit chanceler celui-ci ; puis,

tournant sur lui-même y il s*élança du c6té d^où il était vœu y espérant ainsi donner le change à son adversaire.

Plus âgé de quelques années et plus (oti que le jeane ouvrier, il croyait s*en débarrasser sans peine; mais la nature nerveuse de celui-ci était sureicitée, et le mendiant éprouva une ré^tance sur laquelle il était loin de compter. André chancda un instant ; puis en deux bonds il fut de nouveau auprès de Soukône , saisit à pleines mains la blouse en lambeaux qui venait de se dédiirer sous son étreinte, et dit les dents serrées :

' — Je te répète que tu ne m'échapperas pas, et que je ne te laisserai pas retourner de oe côté , pour recommencer tes abonEÛnaUes pratiques.

Soulaine avait paru tenté de se dégager encore violemment des mains du jeune homme , mais ces dernières paroles semblèrent le faire changer d'avis; il releva la tête, ûxa sur André ses petits yeux méchants, et reprit d'un ton de conciliation.

-— £A benl eh benl après tout, si vous voulez causer^ causons. Je ne suis pas pressé ce soir, le feu n'est pas à mes granges. Je n'ai pas besoin de travailler pour gagner mes rentes. Je peux bien rn'ar* rétor pour dire quelques mots au fils de votre père , André , vu que je sub un de ses bons amis.

— Toi, ami de mon père! répondit André, dont cette douceur inattendue n'avait modifié en rien les dispositions menaçantes. Toi ! empoisonneur^ sorcier, gibier de potence ! Dis encore ça et tu verras ce qu'il t'en arrivera !

— Il m'en arrivera oe qu'il pourra,, continua audacieusemeat Soulaine , ça n'en est pas moins vrai , et je risque moins à le dire que vous à me débiter vos jolies petites litanies d'injures , sachez-le bien.

— Tes menaces ne m'effrayent pas, dit André; je sais que tu es ua homme méchant , mais je te ferai mettre dans un lieu où tu ne pourras continuer tes mauvaises pratiques, et d'où tu auras peine à sortir, je t'en répcmds, une fois que tu y seras entré*

— Allons ! allons I ne nous fâchons pas , mon petit gars , reprit Soulaine d'un ton plus familier, mais toujours assez oonciliant ; je veux bien te pardonner ce soir« parce que je vois que tu as du chagrin : tu n'a pas été bien reçu chez ta bonne amiey n'est-ce pas ? Elle avait mal à la tête, et elle a éte moins gaie qu'à l'ordinaire. Console-toi , ça se passera. Toutes les maladies se gugrissent , excepté

DE GRâNDLIEU. 335

celles dont on meurt. Rose Brévin n en mourra point, sois donc paisible, et laisse-moi aller à mes affaires comme an gcâtîl garçon que tu es. -^ Tu te Tends, Soulaiœ ! tu t'accuses toi-même s*écria Andné ; pourquoi parles-tu de Rose Brévin, que je n'ai pas nommée? Et qw saîs-tu de sa maladie, toi qui es absent du pays depuis des semaines et des mois, à ce qu'on assure. Ce que tu viens de dire là pourra te coûter cher.

— Me couler cher I et pourquoi? Ça n'est pas toi qi» je peux craindre, et tu n'as aucun droit de m'en vouloir, même siRose Brévin est ta bonne amie , ce que je ne savais pas. Puisque je te dis qu'elle guérira, remercie-moi plutôt !

— - Et son père 1 malheureur ! Et son père ? Gomment esl-il mort ? Le sais-tu, aussi?

— Tiens ! C'est vous qui me demandez cela, dit Soulaine d'un loa de surjMÎse insolente, et en rapprochant son visage de celui du jeune homme , de telle sorte qu'André sentait plutôt qu'il ne le voyait le regard fauve du mendiant se fixer sur lui avec une expression qui le mettait mal à l'aise, ftla foi ! si vous ne le savez pas, je n'en sais rien non plus. Est-ce que vous seriez chargé, par hasard, de me (aire parier?

-— Non , répondit-il , mais je veux voir clair dans celle affaire , et, s'il y a un crin^, comme je le crois, je saurai bien faire découvrir les coupables.

— *Ah ! comme {a, pour votre plaisir? reprit Soulaine, toujours du même Um goguenard ; vous ne savez donc pas , petit gars , qu'en mouchant la chandelle des autres on se brûle souvent les doigts? Demandez à votre bonhomme de père, il vous le dira.

«— n ne s'agit pas de tout ça , continua André , tes insolences ne le tireront pas d'affaire. Yeux4u me suivre de bon gré chez M. le maire? ou bien faut-il que je t'y conduise de force?

— Ah ! ça ! mais il faut que tu aies la cervelle tournée , André Lécuyer, pour me proposer des choses semblables, dit Soulaine avec un ricanement étrange. £h bien ! je serai plus sage que toi, je ne te répondrai rien. Je t'ai dit déjà tout ce que je pouvais te dire, fais-en ton profit; retiens ta langue, si tu es raisonnable, tu ne t'en repentiras pas. Et maintenant, range-toi, que je passe. Entends-tu comme Grandlieu romme^ là-bas? Il se fâche, vois-tu. Nous allons avoir de l'orage; tu t'enrhumeras, si tu restes à la pluie.

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