Tome IX. — as* UTntaoB
le long des côtes, à droite, à gauche, de toutes parts, une foule de petites barques quitter les abris où elles avaient été cachées durant le jour, et Venir grossir la flottille disséminée sur le sein tranquille de la vaste pièce d*eau.
Alors les oiseaux, aquatiques commencent leurs ébats; de longues bandes d*innombrables judelles flottent à la surface comme un réseau noirâtre, et tout à coup s'envolent, rasant Teau avec grand bruit, et laissant derrière elles un long sillon argenté. La lanquas ou grèbe plonge au large, puis reparait à une grande distance, faisant miroiter son plumage rose où Teau glisse en perles brillantes. Les canards, les halbrans s'en vont dans les prés et les marais déserts se nourrir des graines sauvages dont ils sont friands. La loutre, cachée au milieu des roseaux, attend au passage le poisson qui va frayer sur la rive. Le héron, le vanneau, le cossard, le goéland, décrivent dans les airs mille courbes gracieuses, pendant que leurs yeux perçants cherchent au loin leur proie. Tout vit, tout Vanime, tout s'éveille, et cependant rharmonieux silence de la nuit est à peine troublé par les bruits lé* gers qui le remplissent.
Les barges s'éloignèrent Tune après l'autre sous les yeux d'André. Chacune était montée par cinq ou six hommes nécessaires pour manœuvrer le lourd bateau aux formes massives et pour jeter la seine. Parfois un poulailler en vareuse de laine, et la tète couverte de son bonnet bleu, descendait sur la rive, les mains dans ses poches, et venait acheter aux pécheurs, soit le poisson contenu dans unejuffe^ soit le produit présumé de la pêche de la nuit, se livrant ainsi au milieu de l'humble village à une spéculation qui ressemblait fort à certains jeux de bourse.
Presque toutes les barques avaient pris le large; le crépuscule s'assombrissait, et il ne restait plus sur la plage que deux ou trois bateaux échoués, qui, suivant toute probabilité, ne devaient pas servir ce jour-là, lorsqu'Aodré entendit derrière lui la voix et les pas pesants de deux hommes qui se dirigeaient en causant vers le bord de l'eau.
— Je vous répète, disait une voix qu'André reconnut aussitôt pour celle de son père, que j'ai dans méjuge la plus belle carpe qu'on ait péchée cette année, sans compter des brèmes, des gardons, et une belle perche. Ça vaut cent sous comme un liard.
— C'est bon, c'est bon, je veux voir ça. Je ne prendrai pas ton poisson à ton mot, peut-être! répondit le compagnon du père Gaffou. Tu dis cent sous? Tu seras bien content si je t'en donne trois fhmcs.
-^ Trois francs ! dit le pécheur en se récriant, ma pêche de huit jours! Il n'y a pas de bon sens à proposer des choses comme ça au pauvre monde. Il faut donc mourir de faim?
— Dame ! que veux-tu ! répondit le poulailler, est-<oe ma faute, si tu ne pèches, plus qu'à ïancrofçsi ne rapporte guère, chacun le sait. Faudra te serrer le ventre, mon bonhomme, et ne pas faire désormais les régals que tu t*es donnés depuis quelque temps.
— Eh bien ! que je me régale ou non, ça vous regarde-t-il? répondit le père GafiTou d'un ton farouche. J*ai payé mon compte à Tauberge, et je ne vous ai pas demandé d'argent pour ça, je pense. Vous m'en avez volé plus que je ne vous en ai emprunté, m'est avis.
Les deux hommes avaient alors passé près d'André sans le voir, et le jeune ouvrier ne put entendre les mots que le poulailler prononça d'un ton pacifique, pour calmer l'irritation du pécheur. Il les vit se diriger ensemble vers une àes juges ^ l'ouvrir, discuter un instant avec animation, puis enfin se frapper dans la main en signe de marché conclu. Alors le père Gafibu mit péniblement à fiot l'une des barques qui restaient encore inoccupées, plaça dedans quelques ancras, y monta lui-même, et prenant les rames, s'éloigna solitairement en se dirigeant du côté de la rivière.
Le poulailler remontait la côte. André se leva et l'accosta. C'était Louis Brévin.
— Vous venez donc de faire marché avec mon père, dit le jeune hoinme, après les premiers bonjours échangés. Ce n'était pas une grosse afiaire, je présume.
— Sa juge est mal remplie depuis qu'il pèche tout seul, répondit Louis Brévin. Je n'aurais pas continué à lui acheter son poisson, si je n'avais craint de lui faire affront et de me fâcher avec lui. Je ne perdrais guère à lui laisser porter sa pèche ailleurs.
— Et pourquoi a-t-il cessé de travailler avec ses consorts? demanda André.
— Je n'en sais rien, répondit Louis Brévin en pliant les épaules. Le bonhomme Gafibu est difficile à manier, tu le sais mieux qu'un autre. Mais je crois qu'il se mord joliment les doigts de sa sottise. On ne gagne pas avec des ancros de quoi manger du pain.
André ne dit plus rien. Il continua à marcher près de Louis Brévin, en silence et perdu dans ses réflexions, jusqu'à l'entrée du
petit chemin qui conduisait chez la veuve Brévin. Il fit alors un mouvement pour se diriger de ce côté.
— Si tu n'as pas grande afiaire chez ma belle-sœur, reprit le poulailler d'un ton significatif, quoique trop calme pour qu*on pût s'en fâcher, tu feras peut-être mieux de n'y pas aller. Je peux te donner des nouvelles de Rose. Je l'ai vue aujourd'hui; elle parle à présent à tout le monde. On peut dire qu'elle est comme guérie.
André hésita, fixa sur le visage impassible de Louis Brévin un regard douloureux et interrogatif, puis, baissant la tète, le suivit du côté du village.
— J'avais toujours dit à ma belle-sœur, continua Louis Brévin, de la même voix traînante et tranquille l|ui dissimulait chez lui une bonne dose de finesse et une singulière fermeté, qu'elle avait grand tort de se désespérer et de dire si haut qu'on avait jeté à sa fille des sorts et des maléfices. Après tout, sa maladie était une maladie comme une autre, qui s'en est allée lorsque le bon Dieu Ta voulu. On disait aussi qu'elle en savait long sur l'accident qui a tué son défunt père. Bah ! je n'ai jamais cru cela , moi ! Elle n'a pas encore repris sa mémoire, ce qui est bien naturel, après avoir été si longtemps comme engourdie; mais je suis sûr que quand elle pourra parler, on verra qu'elle ne sait rien de plus que les autres.
Tout en causant ainsi, Louis Brévin était arrivé à la porte de sa maison. Il s'arrêta, et invita André à entrer chez lui pour y prendre im verre de vin. L'oubli de cette politesse d'usage eût équivalu à une grossière insulte. Mais le jeune homme refusa, sous prétexte de grande fatigue; et en effet, ceux qui l'auraient vu se diriger vers sa demeure n'auraient pas reconnu la démarche élastique, le pas joyeux, la vive allure avec lesquels il parcourait quelques jours avant la route de Nantes à Passay. Il rentra, comme le soir précédent, sans parler à personne. Le lendemain il parut vouloir travailler. Il examina ses outils, les piit en ordre, en essaya même quelques-uns; mais cette tentative d'occupation lui réussit mal. Il n'avait pas le cœur à l'ouvrage, et bientôt on l'aperçut errant encore sur le rivage dans les environs de la maison de Madeleine. Son âme semblait attachée à ce lieu dont il ne s'éloignait guère , et pourtant il paraissait redouter la vue de Rose , et se contentait de demander de ses nouvelles aux personnes qui sortaient de chez elle. Il apprit ainsi que l'amélioration de sa santé se soutenait. Chaque jour un progrès marque se faisait vers la guérison. La vie, l'intelii-
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gencè 9 le .senliraent , la mémoire , tout revenait à la jeune fille peu à peu et par degrés. Les nuages qui avaient obscurci son esprit se dissipaient à mesure que les forces retournaient lentement à son corps. Oui, lentement, bien lentement, car plusieurs jours se passèrent ainsi, et la santé, la fraicheur, la jeunesse, quittaient André à mesure que Rose les reprenait. Pâle et triste , il continuait à parcourir le rivage, s'asseyait à l'ombre de quelque haie, et façonnait distraitement un morceau de bois avec son couteau, ou bien encore il allait se renfermer seul dans sa misérable demeure. Ce qu'il faisait, ce qu'il pensait , ce qui le préoccupait pendant ces longues heures , nul ne le savait. U avait un bonjour amical pour tous ceux qu'il ren* contrait, mais il ne causait avec personne.
Le dimanche pourtant, au retour de la grand'messe, il rencontra Madeleine, et la vieille femme vint àlui avec un empressement joyeux.
— Tu ne veux donc plus revenir chez nous, mon Dro? dit-elle d'un ton de reproche. Tu aurais pourtant plaisir h voir Rose aujourd'hui. Elle est levée, elle a mis ses habits des dimanches, et si elle n'est pas aussi jolie qu'autrefois, il ne s'en faut guère.
André regarda la bonne femme avec une singulière expression de doute et de méfiance.
— Êtes-vous bien sûre, la mère, dit-il d'une voix altérée, que Rose sera contente de me voir?
— Et pourquoi pas? répondit Madeleine avec surprise. Elle serait bien ingrate s'il en était autrement. Veux-tu que je te dise la vérité? Je pense qu'elle est fâchée de t'attendre tous les jours sans que tu viennes jamais, et que c'est là ce qui la rend encore si pensive et si triste .
— Eh bien ! dit André avec un effort visible, j'irai donc la voir aujourd'hui; dites-le-lui , mère Brévin, afin que mon arrivée ne la suprenne pas.
Quelques heures plus tard, en effet, André se dirigeait vers la petite maison de la veuve. Il était encore plus pâle que de coutume, et sa démarche traînante, incertaine, n'annonçait pas l'empressement joyeux inspiré par un heureux rendez-vous. Arrivé à la porte de la maison , il s'arrêta un instant pour laisser aux battements de son cœur le temps de se calmer; puis, posant la main sur le loquet, il ouvrit doucement.
— Bonjour à la compagnie, dit-il d'une voix altérée , en restant sur le seuil sans paraître oser s'avancer davantage.
Il y avait plusieurs personnes chez la veuve. Des voisines, des
{>arentes étaient venues la complimenter sur la guérison de sa fille, et la petite maison se trouvait presque remplie. Il sembla à André que l'on répondait froidement à son salut, et que des regards surpris s'édiangeaient entre les assistants. Du reste ce ne fut pour lui qu'unejmpression bien rapide , et pour ainsi dire instinctive, ses yeux et son cœur étaient invinciblement attirés d'un autre côté. Auprès de la fenêtre ouverte qui laissait entrer la brise bienfaisante et aromatique du lac, éclairée vivement par un brillant rayon de soleil, était Rose, Uosé elle-même, guérie ! sauvée ! quoique bien faible encore. Elle tourna la tête au son de la voix d'André, une vive rougeur, qui lui rendit pour un instant toute sa fraîcheur et sa beauté d'autrefois , se répandit sur ses joues; puis une pâleur mortelle y succéda, et elle porta la main à son cœur, comme si elle y ressentait une vive douleur; mais elle fit un efiTort sur elle-même, et sa voix tremblante prononça les mots si doux par lesquels elle avait accueilli André au milieu de ses plus grandes souffrances.
— Bonjour, mon André?
Le cœur du jeune homme bondit dans sa poitrine. Il contraignit à grand'peiné son émotion, s'approcha de Rose, toucha la main qu'elle lui tendait, et la félicita d'une voix balbutiante sur sa guérison. Ceux qui étaient là regardaient les deux jeunes gens et suivaient sur leur physionomie, avec plus de curiosité que de bienveillance, le reflet de leurs angoisses secrètes. Heureusement que le son de la cloche des vêpres vint appeler dehors ces surveillants incommodes, et peut-être André avait-il compté sur cette coïncidence pour se ménager une entrevue plus intime avec Rose. Les voisines quittèrent l'une après l'autre la maison de la veuve, et les deux jeunes gens restèrent seuls.
Pendant quelques instants une même émotion profonde et pénible arrêta les paroles sur leurs lèvres. Rose avait tevé les yeux sur André, mais en le voyant si triste, elle avait détourné son doux regard>, et elle demeurait toute troublée, la tête baissée et le cœur palpitant. Cependant les moments étaient précieux. André le sentait; il s'était armé de courage en venant près de Rose : il voulait parler ; il voulait connaître son sort. La vie qu'il menait depuis dix jours devenait intolérable, et il était arrivé à l'un de ces moments décisifs où l'on préfère la douleur même à l'appréhension qui la précède , la certitude la plus cruelle au soupçon qui ronge, le parti pris qui nous déchire le cœur à l'hésitation perpétuelle.
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— Rose, dit-il tout bas. Mais la Yoix lui manqua, il s'arrêta, respira profondément et reprit : Rose, je suis venu te demander 'de me parler ayec sincérité.
Les joues de la jeune fille prirent une teinte plus pâloi et ses lèvres blanches furent agitées d'un léger frémissement pendant qu'elle répondait :
— Je Fai bien pensé quand je t'ai vu, André.
— Rose, reprit André après un autre silence, tu n'as encore dit à personne ce que tu as vu le jour de la mort de ton père?
— Est-ce 4ue j'y suis obligée? dit-elle en fixant sur son compagnon ses yeux, où l'on pouvait lire une certaine inquiétude. Le bon Dieu ne demande pas qu'on se venge, André. J'y pense, et je m'en inquiète quelquefois ; mais il me semble que je peux bien ne rien dire, si je le souhaite.
— Je ne sais pas, répondit André avec un soupir. Quand je suis arrivé ici, je croyais qu'on devait avant tout faire connaître la vérité et punir les coupables, s'il y en a ; maintenant je n'ose plus parler ainsi, et c'est peut-être le bon Dieu qui t'inspire une pitié dont l'idée ne me venait même pas. Mais quoique tu sois assez bonne pour ne rien dire aux autres , encore faut-il que tu me dises tout, à moi.
— Pourquoi à toi plus qu'à un autre? demanda-t-elle en détournant le visage et d'une voix tremblante.
— Parce qu'il faut que je sache si je puis marcher encore la tête levée au milieu de notre paroisse, où si je dois m'aller cacher loin d'ici, dans un lieu d'où l'on n'entendra plus jamais parler de moi et où les regards des honnêtes gens ne viendront pas me faire rougir. Oh! Rose! Rose! ce que j'ai soufTert depuis huit jours -avec cette pensée dans mon esprit, personne ne le sait, et personne ne le saura jamais, excepté toi. Tu étais encore toute petite que je te disais déjà mes chagrins. Tu me consolais, quand mon père me maltraitait. Ah! que ne m'a-t-il fait mourir alors, je ne serais pas là aujourd'hui pour traîner après moi sa honte et sa faute !
Et le malheureux, posant ses yeux sur ses deux poings fermés, s'efiTorçait en vain de retenir les larmes et les sanglots qui trahissaient malgré lui l'amertume de son désespoir.
— Tu n'auras jamais de honte sur toi, mon Dro! s'écria Rose en posant une main tremblante sur la tête du jeune homme, pendant que, de l'autre, elle essayait d'écarter les bras dont il se cachait le visage; non, jamais! si c'est moi qui dois te l'attirer. Lève la tête, je
t*en prie, et regarde-raoi encore. Je suis toujours ta Rose qui faime bien, je t*assure; et toi, tu es toujours bon et honnête comme par le passé. Pourquoi te cacherais-tu? Pourquoi craindrais-tu les regards du monde? personne n*a le droit de dire du mal de toi!
André releva la tête, essuya ses yeux du revers de sa main et chercha à reprendre un peu de calme ; mais il ne répondit pas même du regard à la naïve caresse de Tinnocente fille.
— Tu es bien bonne, Rose, dit-il humblement, et je te remercie de ce que tu veux faire pour moi. Je ne peux pas refuser ta bonté. Mais ce que le monde ignore n'en existe pas moins. Je le sais, moi, et ça suffit. Je connais maintenant ce qu*il me reste à faire. C'est dur. Rose, pour un homme qui était revenu au pays avec tant d'espérance. Je perds tout à la fois. Quand je serai loin d'ici et que tu n'entendras plus jamais prononcer mon nom, penseras-tu tout de même à moi de temps en temps, Rose?
— Mais pourquoi partir? Pourquoi nte dire toutes qes tristes choses? s'écria la pauvre fille en pleurant. Qu'ai -je donc dit, Dro? que sais^ tu? Que crois-tu? Qui t'oblige à quitter le pays? Reste avec nous, Dro ; je n'aurai pas honte de toi, bien sûr, ni ma mère non plus. ElU; me raconte sans cesse comme tu as été bon pour nous, pendant que j'étais malade; il y a quelque chose qui me dit que je te dois ma guérison. Laisse les méchants pour ce qu'ils sont; ce n'est pas aux bons à payer pour eux. Soyons heureux au moins pendant notre pauvre vie, qui est si courte, et qui ne se recommence pas deux fois.
André s'était levé comme pour partir; il hésita, revint vers Rose, et se plaça devant elle.
— Rose, dit-il d'une voix sourde, il ne faut pas me tromper, même par amitié et par pitié pour moi. Gela me ferais bien plus de mal que de bien. Écoute-moi. Si tu peux me dire du fond du cœur, et en me regardant dans les yeux, que tu es prête à tenir tes promesses d'autrefois, que je puis encore espérer de devenir ton mari, que tu porteras mon nom, et que tu appelleras mon père, ton père... je ferai comme si je me réveillais d'un rêve terrible, j'oublierai tout ce que j'ai vu et entendu depuis huit jours; je ne croirai que toi... et mon cœur, oh ! oui, mon cœur éclatera de joie !
Mais la jeune fille baissa la tête, couvrit son visage de ses mains et ne répondit que par un sourd gémissement.
— Tu vois bien, dit André, après un instant de silence. Tout est fini. Il faut nous quitter, ma pauvre Rose. Que le bon Dieu te pro-
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tége et te rende heureuse ! Pense quelquefois à moi, comme je te le demandais tout à Theure, et fais-moi une promesse : garde ma petite bague à ta main ; elle ne charge pas le doigt du mariage. Celui qui te passera Tanneau d*or pourra bien ne pas ôter le petit chapelet d'argent, et quand tu prieras dessus, il y aura quelques Ave pour moi dans le nombre. Adieu, ma Rose, ce n*est pas aujourd'hui comme quand je t*ai quittée au bord de la rivière. Je n'ose te saluer de la même façon. Pourtant. •• je m'en vais pour bien plus longtemps!
La jeune fille comprit cette humble requête, elle écarta ses mains, et tendit sa joue couverte de larmes au jeune homme, qui y appuya ses lèvres. Mais il ne prolongea pas ce dernier baiser. Il se détourna en comprimant un soupir, marcha jusqu'à la porte, jeta encore sur Rose un regard de profonde douleur, puis sortit d'un pas ferme. Tout était dit pour lui; la coupe amère était plus d'à moitié vidée; sa résolution était prise. Il allait agir, et l'action est un soulagement aux peines de la jeunesse.
Il retourna chez lui, puis en ressortit quelques instants après, et se dirigea vers l'auberge, où, comme il s'y attendait, il trouva maître Patron attablé et distribuant avec générosité à ses auditeurs les inspirations de son éloquence. André profita d'une des rares interruptions qu'éprouvait le discours du garde pour lui demander un instant d'audience. Celui-ci, curieux au moins autant que parleur, se h&ta de se lever et le suivit. André déposa entre ses mains une petite boite assez lourde, en le priant de la remettre le lendemain, de sa part, à Rose Rrévin.
il allégua, pour expliquer ce message, un oubli que son départ subit l'empêchait de réparer. Il savait que, malgré les défauts de maître Patron, il pouvait avoir toute confiance dans son honnêteté et son exactitude. Le garde prouva même, dans cette occasion, qu'il possédait d autres qualités encore. Il s'abstint, avec une délicatesse qu'on ne lui aurait pas supposée, de toute question embarrassante pour le jeune ouvrier, et se contenta de lui souhaiter bon voyage et bonne réussite. Tranquille de ce côté, André prit avec un jeune garçon, fils d'un pêcheur son voisin, des arrangements relatifs à une promenade qu'il voulait, disait-il, faire dans la soirée sur le lac.
Cependant les pêcheurs étaient tous partis. Le père Gaffou luimême avait quitté le rivage depuis près de deux heures, lorsque, la nuit étant tout à fait close, André rejoignit son petit compagnon.
qui commençait à s'ennuyer fort dans sa barque solitaire. Le jeune ouvrier s'arma d'une gaffe et poussa vigoureusement au large^ puis, lorsqu'ils eurent gagné la pleine eau, il s'assit à la poupe et se mit à gouverner, laissant le petit garçon ramer des deux mains, exercice qui semblait lui être familier.
— Sais-tu où je pourrais trouver mon père ce soir? demanda André, au bout d'un instant.
— Les autres m'ont dit que, depuis quelques jours, il pèche auprès d'un grand levis qui se trouve devers les marais de Saint-Lumine, répondit l'enfant,
— C'est bien loin, dit André, mais n'importe, nageons de ce côté. On appelle levis d'énormes touffes de joncs que les vents et les
flots détachent pendant les tempêtes d'hiver de quelque marécage, et qui s'en vont flottant sur l'eau jusqu'à ce que, arrêtées par un basfond, elles s'y collent, pour ainsi dire, se mettent à verdoyer et à étendre de tous côtés leurs racines, laissant germer et pousser les graines qu'elles contiennent. L'été passe ainsi sur l'ile nouvelle, puis, quand revient l'hiver, si le fond où elle s'est attachée présente quelque solidité, l'eau la recouvre sans l'ébranler; sinon, soulevée de nouveau par le flot croissant, elle se remet à voyager comme une exilée séparée de sa terre natale, cherchant en vain un pays hospitalier qui l'accueille et l'arrête. Le poisson abonde ordinairement autour de ces levis^ dont le lac est parsemé, et qui, percés , crevassés, soutenus par une chevelure épaisse d'innombrables racines , oflrent des abris et de la nourriture au peuple sous-marin qui s'y joue sans crainte.
Il fallait traverser en droite ligne à peu près tout le lac, qui, dans ce sens, a plus de deux lieues de large, pour atteindre le levis où le père Gaffou péchait ce soir-là. Les bras du jeune rameur n'étaient pas assez vigoureux pour faire glisser bien rapidement la barque au lourd sillage sur la surface de l'eau, et le léger souffle d'air qui venait de l'ouest contrariait encore sa marche. Mais André soulageait parfois son compagnon en prenant les rames à sa place.
Peut-être n'était-il pas fâché de prolonger un peu sa traversée. L'air était doux, la soirée belle. Quoique la lune ne fût pas encore levée, une clarté vague, flottant entre le ciel et l'eau, permettait de distinguer les objets rapprochés et d'apercevoir les silhouettes grises du rivage. Assis à l'arrière lorsqu'il ne ramait pas, André, une main posée sur le gouvernail, l'autre pendant en dehors du bateau sur
Tonde attiédie, promenait autour de lui des regards pleins de tristesse. Chaque contour incertain entrevu dans Tombre lui rappelait un objet familier et chéri. Le mouvement nocturne dont nous avons déjà parlé se continuait au loin sur le lac. Les barges s'entre-croisaient, les oiseaux s*ébattaient, les poissons formaient en sautant des cercles argentés, et Teau, mirant le ciel, réfléchissait en longues traînées de pâle lumière les rayons tremblants des étoiles. Dans ce moment, la voix d'un pêcheur s'éleva chantant à quelque distance, puis bientôt s'éteignit en notes longuement tenues, qui glissaient harmonieuse*ment à la surface des flots tranquilles, et André, baissant la tète, sentit deux larmes brûlantes glisser sur ses joues.
— M'est avis que vlà votre père qui navigue vers nous, dit tout à coup le petit garçon.
Le jeune ouvrier releva la tête, et aperçut en efiet à quelque distance une barque montée par un seul homme dont il reconnut facilement la taille massive, qui se détachait sur l'ombre un peu éclaircie de la nuit. Il gouverna de ce côté tout en hélant le pêcheur, de manière à se faire reconnaître. Lorsque les deux bateaux furent bord à bord, André se leva, mit une pièce d'argent dans la main de son conducteur en lui ordonnant de retourner sans lui à Passay, puis, prenant un paquet déposé à ses pieds, s'élança dans la barque de son père. Ce mouvement i^uffit pour séparer les deux nacelles, qui se trouvèrent aussitôt à plusieurs mètres de distance :
— Tu t'es mis en route bien tard si tu veux pêcher ce soir, dit le pêcheur d'un ton rogue. Mes ancras sont levés, et je m'en retourne.
— Je n'ai pu partir de bonne heure, répondit André, qui s'occu** pait à passer une rame dans l'anneau d'osier placé à l'arrière, afin de pouvoir gouverner la barque, j'ai eu bien des choses à faire, et après tout je n'en suis pas fâché. Votre retour m'a épargné la moitié du chemin.
— Eh bien ! eh bien ! s'écria le pêcheur avec un jurement, à quoi penses- tu donc, maladroit ? Tu nous fait virer de bord !
André , sans répondre , continua sa manœuvre , puis , lorsqu'il eut tourné l'avant de sa barque vers le point qu'il avait choisi , il leva la tête et dit en regardant son père en face :
— Nous ne retournons pas à Passay, mon père.
— Comment ! nous ne retournons pas à Passay? s'écria le pêcheur. Crois-tu donc que j'aie envie de te promener Ion gtemps, beau fainéant Si tu voulais traverser le lac, il fallait garder ton bateau ; quant à
moi, j'ai assez ramé, et je compte être dans mon lit avant une heure.
— Nous ne retournerons à Passay ni ce soir ni jamais , mon père , continua André, et quand le soleil se lèvera nous serons bien loin d*icî .
Le pécheur fit un mouvement, et garda un instant le silence, puis il dit d'une voix altérée : .
— Qu'est-ce qu'il y a donc de nouveau là-bas?
— Il n'y a rien de nouveau, répondit Andiié, il n'y a rien de nouveau encore; mais il faut que nous quittions le pays, mon père; ce que vous avez fait, il y a trois mois , ne peut rester longtemps caché désormais. ,
— Qu'est-ce que j'ai fait? dit le père Gaflfou d'un ton farouche. Qui est-ce qui a dit que j'avais fait un un mauvais coup ? Celui-là a menti, et je peux le prouver ! .
— Ne cherchez pas à me tromper, reprit tristement le jeune }iomme , c'est inutile à présent. Dès le jour où je vous ai revu , ces mauvais soupçons m'ont frappé le. cœur d'un bien dur coup, je vous assure. J'aurais voulu les chasser, et je ne le pouvais. Toutes les paroles que vous disiez, tout ce que je voyais chez vous me ramenait à la même pensée. Et puis, j'ai vu comment les voisins me regardaient. Je lisais sur leur figure qu'ils étaient honteux de me recevoir, quoiqu^'ils eJtissent pitié de moi. Aussi yen'at pa^ fait beaucoup de poussière chez eux. J'ai passé devant bien des maisons où j'entrais librement autrefois, et dont je n'osais plus seulement ouvrir la porte; mais je ne puis continuer à vivre ainsi. Ça me dévore le cœur, voyez-vous. Je ne veux pas faire la honte de la famille de ma mère. Il n'y a parmi elle que* d'honnêtes métayers et de braves gens, je n'attendrai pas qu'ils me renient pour leur parent. Nous irons dans un pays où personne ne nous connaîtra, où l'on ne saura pas ce que vous avez fait, et où la punition ne pourra venir vous chercher.
— Mais je ne Tai pas tué! s'écria le pêcheur d'une voix étoufTée ; j'avais défendu de lui faire du mal , et j'ai sauvé sa fille. Quand Rose Brévin aura repris sa mémoire, elle sera la première à dire que je n'étais pas parmi ceux qui ont fait le coup, quoiqu'elle ignore le service que je lui ai rendu à elle-même; mais il y en a d'autres qui le lui apprendront.
Et le vieillard , avec une agitation qui faisait trembler ses rudes mains et embarrassait encore son débit , toujours lent et confus , fit à André le récit de tout ce qui s'était passé lors de la mort de Pierre Brévin.
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Bien souyent , depuis ce terrible moment , pendant les insomnies qui yisitaient son misérable cbevet , les lentes minutes de ses journées oisives, les heures solitaires qu'il employait à parcourir le lac, il avait repassé dans son esprit la même lugubre histoire; et maintenant, quoique son fils se dressât devant lui triste et sévère comme un juge, il éprouvait un étrange soulagement à exprimer les pensées qui depuis si longtemps Tétouffaient, et à formuler les excuses étranges par lesquelles, dès le premier moment, il avait réussi à endormir sa conscience. Une fois accueillie par son esprit borné, la conviction de son innocence quant à Tassassinat , parce qu'il n'y avait pas pris une part active , y était restée incrustée comme une pierre dans Targile. Il croyait toujours que Rose pouvait rendre à cet égard un témoignage victorieux , puisqu'elle l'avait vu à l'écart sur la route, à l'instant même du meurtre, et il se répétait sans cesse, avec la persistance entêtée qui le caractérisait , cet argument bizarre , qu'il n'avait fait que reprendre son bien en s'emparant de l'argent indûment gagné sur lui par le poulailler. Mais pendant que sa lourde intelligence, renfermée dans un cercle étroit de raisonnements et de déductions, retombait toujours, par son propre poids, dans les voies qu'elle avait déjà parcourues , ' une sombre inquiétude n'en agitait pas moins sa nature farouche. Les souvenirs sanglants que sa mémoire lui représentait lui étaient insupportables , et il ne pouvait cependant s'empêcher de les creuser sans fin ni trêve , avec une persévérance qu'aucune distraction , aucune occupation ne venaient troubler. Il y avait des moments où , brisé par ce combat solitaire contre ses propres pensées, il l'aurait échangé volontiers pour une lutte extérieure , plus dangereuse sans doute , mais moins douloureuse. Heureux donc de parler tout haut cette fois , de raconter à un autre la sombre histoire qu'il se redisait sans cesse à lui-même, il ne chercha nullement à déguiser les faits qui, suivant lui, le déchargeaient bien plus qu'ils ne l'accusaient.
André n'en jugea pas de même.
— Si vous avez contribué à sauver la pauvre Rose des mains des misérables qui venaient d'assassiner son père , dit-il en frémissant , elle ne peut guère vous en savoir gré, et l'argent dont vous vous êtes emparé a mis sur vos mains tout le sang qu'il a pris à celles de vos complices. Que le bon Dieu vous donne le temps de vous repentir, car vous avez un grand crime sur la conscience !
— Mais je ne l'ai pas tué , persista le pêcheur. J'avais fait pn>-
mettre aux autres de ne lui faire aucun mal , et Rose peut dire que j'étais à plus de trente pas de la charrette lorsque son père a été frappé. Oui, je le lui demanderai, et elle le dira, parce que c'est vrai.
— Si elle disait cela, tous seriez perdu, reprit André. Mais elle est bonne, elle se taira. Elle ne nous déshonorera pas et nous irons yivre assez loin pour que tout le monde nous oublie , qu elle n'entende jamais prononcer notre nom , et qu'on ne puisse lui reprocher de ne pas avoir yengé son père.
Les étranges illusions du vieux pécheur semblèrent à la fin ébranlées par les paroles de son fils ; il baissa la tête avec consternation , puis , la relevant et promenant un regard désolé autour de lui, il dit d'un air inquiet :
— Mais je ne peux pas partir^ je ne peux pas quitter Passay. A quoi cela servirait-il? Quand j'irais demeurer à Saint^-Lumine ou à Saint-Marc, où j'ai peu de connaissances, je rencontrerais tou* jours à la pêche des gens de notre village, auxquels je ne pourrais me cacher.
— Nous n'irons ni à Saint-Lumine ni à Saint-Marc, reprit André en secouant la tête , et vous ne rencontrerez plus personne de connaissance sur le lac, car voici, je pense, la dernière fois que nous y naviguerons tous deux. Nous allons nous rendre à Nantes; nous nous y reposerons un moment si vous êtes fatigué, et puis nous continuerons notre route jusqu'à ce que nous arrivions dans un lieu dont nous n'ayons jamais entendu parler, et où on ne sache pas seulement le nom de notre village.
Le vieillard regarda son fils d'un œil Hébété. Évidemment l'idée de cet exil , de cette séparation immédiate et complète d'avec tous les objets, toutes les occupations qui remplissaient sa vie, le terrifiait. Peutêtre n'eût-il jamais pu à lui seul en concevoir la possibilité , même pour échapper au danger le plus immédiat. Mais l'autorité avec laquelle André parlait, la décision calme, en même temps que profondément triste , qui marquait toute sa conduite et éclatait dans ses regards, domptaient le farouche caractère de son père. Il semblait d'ailleurs que celui-ci, en livrant son secret, en cédant à l'impulsion irrésistible qui l'avait poussé à ouvrir son misérable cœur, eût perdu sa force de résistance ordinaire. Une crainte vague encore , mais déjà terrible , grandissait en lui de minute en minute , et achevait de stupéfier son épaisse intelligence. Il n'essaya donc pas de résister à la volonté d'André, et ce fut à peine s'il osa faire une objection.
**^ II faut pourtant que je retourne chez nous, dit-il humblement. Je ne peux pas partir comme ça sans argent et sans bardes, à moins que tu ne me conduises dans ce pays que je ne connais pas pour y mourir de faim et de froid.
-** Voilà Yos effets, mon père, dit André en désignant le paquet qu'il avait apporté avec lui. Quant à votre argent, il ira, avec le mien, à celle qui a sur lui plus de droits que vous. J*ai des bras et un bon état, je travaillerai pour vous et pour moi. Non ! non! nous ne remettrons plus ni Tun ni l'autre les pieds sur la grève de Passay ! Regardez bien autour de vous , dites adieu à tout ce que vous voyez ; vous ne le reverrez plus !
Pendant ce douloureux entretien , les deux hommes avaient laissé leur barque s'en aller à la dérive, Taidant à peine, et comme instinctivement, à se dégager des touffes de joncs sur lesquelles elle se trouvait poussée. Le flot et le vent s'étaient unis pour la ramener à son point de départ, et elle se trouvait alors à une très-petite distance du rivage chéri qui paraissait si beau à leur cœur. La lune se levait rougefttre à l'horizon ; ses clartés dissipaient Tobscurité de la nuit ; les blanches maisons du village sortaient de l'ombre; les masses épaisses des bois se dessinaient sur le ciel , et le lac reprenait ses splendeurs nocturnes. Le vieux pêcheur se leva comme pour mieux contempler une dernière fois cette scène qu'il ne devait plus revoir; un sentiment confus, inexprimable, incompréhensible pour lui dans son amertume infinie, vint s'emparer de son cœur, et, avec un gémissement profond, il se laissa retomber dans la barque, les bras croisés sur ses genoux et la tête appuyée dessus. André regardait aussi son village natal, le beau lac, les aspects si doux à ses yeux, et, au milieu des saules ,, cette petite maison toute sombre , où il avait autrefois enfermé son cœur, qui aujourd'hui s'y était brisé. Mais sa résolution était prise , sa volonté était arrêtée; un déchirement de plus ou de moins ne pouvait le faire varier; il détourna ia tète et poussa la barque au large d'un vigoureux coup de gaffe.
Dix minutes après, le père et le fils abordaient à la pointe d'une prescpi'ile toute revêtue de bois épais qui se trouve de l'autre côté de l'embouchure de Lognon. Tous deux sortirent du bateau, qu'ils abandonnèrent sur le rivage. André se chargea du paquet de vêtements et marcha le premier, se dirigeant vers le nord ; son père le suivit la tête baissée, et les deux exilés volontaires disparurent dans les sentiers du bois.
Le départ du père Gaffou et d'André fit du bruit à Passay. Maître Patron, en fidèle dépositaire, remit dès le lendemain à Rose la petite boite dont il avait été chargé pour elle. La jeune fille y trouva tout l'argent dont André avait pu disposer, avec un billet qui la priait de Taccepter à titre de restitution, mais elle ne parla à personne de cette circonstance. Sa discrétion n'empêcha pas les soupçons déjà conçus d'être fortifiés par la fuite des deux Lécuyer. Maître Patron exprima même un instant de sinistres suppositions à l'endroit des résolutions désespérées qu'ils avaient pu prendre. La découverte de la barque abandonnée au rivage changea là-dessus sa conviction, et Ton devina à peu près ce qui s'était passé. Mais rélofgnement du père Gaffou , le silence de la famille Brévin , la disparition de Soulaine , qu'on ne revit plus dans le pays , la prudente discrétion de Jeanne Cadou, à qui le départ du père Gaffou donna fort à réfléchir, firent cesser tous les discours. Les cheminats sont à Cayenne, où ils ont été déportés pour d'autres crimes, et un certain mystère enveloppe encore la mort tragique de Pierre Brévin.
Douze ans se sont écoulés depuis cet événement. La maison des Lécuyer, demeurée fermée, tombe en ruine. Ni le père ni le fils ne sont revenus au pays. Rose Brévin n'est plus la jeune et fraîche fille dont nous avons fait le portrait au commencement de cette histoire ; mais son regard retient le rayon mélancolique et profond qu'un amour puissant laisse après lui ; son cœur garde l'image de sa première affection, et sa main ne porte pas d'autre bague que le petit anneau d'argent qu'elle accepta autrefois en signe d'espérance, et qu'elle conserve comme preuve de souvenir.