‹ Le Magasin de librairieChapitre 103 sur 180 · Tome IX. — 35* Lirraiioiu · texte numérisé non relu

Tome IX. — 35* Lirraiioiu

héros qui fut le rival de César, que du mari qu'elle a perdu. Quand je vois les personnages qui^ dans rantiquité, représentent l'amour conjugal, l'Alceste d*Euripide, U Panfhée de Xénophon, eu, dans les temps modernes, la Palombe de Camus, llmogène de Shakespeare , je me dis : Voilà des fammee qui aiment leurs maris sans s'inquiéter si ce sont des héros ou des hommes ordinaires : c'est le véritable amour^conjugal. Quand je vois Cornélie, je me demande si elle regretterait autant un mari qui n'aurait été qu'un général vulgaire; elle est le représentant et l'héritière d'une grande cause. et d'un grand nom, plutôt encore qu'elle n'est une veuve patiente et fidèle, une veuve comme lady Russel et telle que la veut la loi chrétienne, s'entretenant de la mémoire de son mari et de l'espoir qu'elle a en Dieu, soutenant et nourrissant^ si je puis ainsi dire , sa tristesse par sa piété \

Étudions, dans la Mort de Pompée, le caractère de Cornélie ; nous verrons ensuite celui de Gléopâtre.

La Mort de Pompée est urfe tragédie faite avec un héros qui ne parait pas et dont la mémoire remplît la pièce, PUrbMit nous eirftndons parler de Pompée \ son ombre plane sur la scène, mais nous ne le voyons point. Au premier acle^ nous entendons délibârer sur sa mort ; au cinquième, nous voyons son urne entre les mains de Ccht* nélie. Voilà la seule apparitîoa du héros. Pompée, dans toute la Ira-* gédie, est invisible et présent; l'action et l'ioatéfét de la pièce viennent de lui, tout mort qu'il est« Sophocle a iait, de la si^ulture d'Ajai, l'intérêt des dernières scènes de sa tragédie à'AJax. Corneille a fiiit toute la tragédie de la Mort de Pompée avec le nom dL le souveur de son héros , et ce n'est pas une des moindres preuves de la fécondilé et de la variété infinie de son génie« Aucune des pièces de Cerneille ne ressemble aux autres ni pour l'action ni pour les caractères.

PeutH)n, dans une tragédie, s'intéresser à un nom? Pourquoi pas^ puisque dans le monde la puissance des noms est si grande? Les morts qui vivent dans la mémoire des hommes ont encore une aetirai qui ressemble à la vie : ils parlent, ils agissent, ils donnent aux événements une marche toute particulière. Nous avons vu en France un nom créer un empire : cocnment ww étonner qu'un nom anime et remplisse une tragédie ?

\. « Quœ vere'yidua est, et desolata, speret in Deum^ et instet obsecrationibus et orationibus die ac necte^ » (Saint Paul, Lettre à Tlxnothée, y^3.)

BANS LB DRAMGL .371

Dès la première scène, le DOm et rimage de Pompée scmi en ftcfion : on délibère sar sa mort. Quels hommes pour décider de la ▼ie de Pompée! un roi lâche et perâde, des ministres corrompus, propres seulement à conseiller le crime , capables de déshonorer un trône, incapables de le soutenir :

On voit un Acbillas, un Septime, uu Photin, Arbitres souverains d'un si noble destin.

Mais le nom de Pompée résiste à tous les abaissements de la fortune. Sa mort le relève de la déCadte de Pharsale, et, la pitié s^ajoutant à l'admiration, la inémoire du héros nous devient plus sainte et plus sacrée. César lui-même, pour mieux nous avertir des sentiments que nous devons à cette grande mémoire, César pleure sur Pompée. Le plus inconséquent et le plus sentencieux des poètes, Lucain, qui, dans sa Pkarsale flatte Néron, dénigre César, loue Pompée et adore Caton, Lucain ne veut pas croire aux larmes de César quand on lui présente la tête de Pompée :

Non primo Csesar damnavit mtinera visu,

Avertitque ocuîos : vultus, dum crederet, baesît, ^

Utque fidem vidit sceleris tutumque putavit

Jam bonus esse socer, lacrymas non sponte cadentes

ElTudit, gemitusqne expressit pectore lœto,

Non aliter manifesta potens abscondere mentis

Gaudia quam lacrymis

Quisquis te flere coegît.

Impetus, a vera longe pietate récessif.

1. Fharsaky lîv, IX^ 1035. Voici la traduction de Brébeuf : eHé est assez mauvaise. Pour avoir l'idée du talent de Brébeuf, il faut lire les Entretiens soUtavres; c'est là qu'il est parfois un grand poète.

CféMT, nr ctl obiet les regsrds aUaehéf , Retient un peo d'abord les nouTement* cachés; Kais, ayant & loisir rappelé son fdée, Bi0 cette iodigae noH l*àiM parscmdée, Il croit q«*il pCaC eaaD, son povToir afliemiy Reprendre le beau-père et quitter rennemi. Il TKrse quelques pleurs que Tartificc cnroie; n péOHC des SMpirs d*ui coMr tout picia da jola. Et croit qtt*en ce moment, pour la déguiser mieux, l\ faut mettre do moins le trouble dans ses yeux... Et, quelque source enfin q«i proAils» Ses plevrf, On n'y peut présumer d*inaocentos douleurs.

Corneille à suivi Lucain, qu*il admirait trop ^, dans cette défianoe qu'il a des larmes de César. Cependant, comme Corneille avait l'instinct du grand, il a compris quel était le sentiment qui faisait pleurer César en voyant la îftte de Pompée ; mais il n'a osé l'exprimer qu'à moitié :

César, à cet aspect, comme frappé du foudre Et comme ne sachant que croire et que résoudre, Immobile, et les yeux sur l'objet attachés. Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés. Et je dirais, si j'ose en faire conjecture. Que, par un mouvement commun à la nature^ Quelque maligne joie en son cœur s'élevait> Dont sa gloire indignée à peine le sauvait. L'aise de voir la terre à son pouvoir soumise Chatouillait malgré lui son âme avec surprise. Et de cette douceur son esprit combattu Avec un peu d'effort rassurait sa vertu. S'il aime la grandeur, il hait la perfidie ; 11 se juge en autrui, se tàte, s'étudie, Examine en secret sa joie et ses douleurs. Les lalance^ choisit, laisse couler des pleurs, Et, "forçant sa vertu d'être encore la maîtresse, Se montre généreux par un trait de faiblesse. Ensuite il faut ôter ce présent de ses yeux, Lève les mains ensemble et les regards aux cieux, Lâche deux ou trois mots contre cette insolence, Puis, tout triste et pensif, il s'obstine au silence, Et même à ses Romains ne daigne repartir Que d'un regard farouche et d'un profond soupir'.

Il y a bien encore un excès de sagacité dans eette peinture de César recevant la tête de Pompée ; mais, à travers cette sagacité, l'admiration qu'inspire à Corneille la grande âme de César commence à percer. Il croit que César a eu quelque maligne joie , mais sa gloire s*en indignait; il est donc tout près d'avoir foi aux larmes de César. Pourquoi, après tout, ne croirions-nous pas à ces larmes si naturelles à toute âme élevée, en face d'une grande catastrophe? Quand

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