Acte III, scène iv
<i Jeunes âmes , s'écrie le poète , gardez de tous préparer à ces teiv ri blés guerres ! gardez àe tourner contre Rome la puissance de Rome ! Et toi surtout^ àii Énée, foi ^ui es mon sa^ et le descendant des dieux , jette , mon fils , jette les armes qui ensanglanteront ta main \)i
A mesuroque Gomeille R^arance dans la tragédie et quHI se sépare de Lucain^ comme son génie le mène naturellement an grand éi an beau, il retroate César et lui rend son véritable caractère. César voit raffranchi Philippe- portant à Comélie Fume qui contient les cen-^ dnss de l\)mpée; il prend cette urne entre see mains t
tt Restes d'un demi-dieu dont à peine je puis Égaler le grand nom, lout vainqueur que j'en luis^ De ¥0s traîtres» dit-il, voyez punir les crimes'; Attendant des autels, recevez; ces victimes* Bien d'autres vont les suivre.
(S^tdreuant è Philippe.)
Et toi, eours au palais Porter à sa moitié ce dqa que je lui fais; Porte à ses déplaisirs cette fs^Ue aH^eance, Et dis-lui que je cours achever sa vengeance. » Ce graad bomaie, à ces mots, me quitte tn soupirant £i baise avec te$feci ce fvase qu'il me rend ^
Tous les hommages que César rend à la mémoire de Pompée retournent à Comélie et nous la rendent plus respectaUe. La veuve, en effet, ne peut se gloriHer que de la mémoire de son mari; elle n^est grande et auguste que par la grandeur de celui qu^elle a perdu. Cependant Comélie , outre s<m veuvage , a , dans la pensée de Corneille , quelque çhose.de plus qui lui aitii« noa respects : c'est une dame romaine.
Et qu'on rhonoré ici,
. i« Ne, pueriy ne tania aaimit âstuaddte bèlla;
iîea patrisB validas in ^iscera verlite vireftl Tuque prîor, tu parce, genus qui ducisOljmpo; Projice tela manu, sanguis loieusl
(iwéide, Vr, 832.)
2. César vient défaire mettre à mort PbotiD, un des conseillers du meurtre de Pompée.
3, Acte V, scène i.
dit César,
mais en dame romaine, C'est-à-dire un pen plus qu'on n'honore la reine.
. Corneille , qui a peint les Romains si grands , s'est fait aussi une idée magnifique de la dame romaine, de la sévérité de ses mœurs, de la dignité de sa contenance, de ce qu'il y a de chaste et de graye dans ses afiections. Voilà sous quels traits il a aimé à peindre Cornélie, en les rehaussant encore de la majesté du veuvage. Dès que Cornélie parait sur la scène , tout prend un caractère particulier de grandeur. Tout à l'heure encore , nous assistions à l'odieuse délibération des ministres de Ptolémée, et il fallait toute la gloire du nom de Pompée pour résister à la honte de sa mort , débattue entre de pareils hommes ; ou bien nous écoutions les querelles de Cléopâtre et de Ptolémée , leurs picoteries haineuses ; nous voyions même César soupirant pour Cléopâtre et changé en Âmadis :
Antoine, avez-vous vu cette reine adorable?
Ainx)iinc.
Oui, seigneur, je l'ai vue : elle est incomparable.
Avec Cornélie, tout change : César cesse d'être un dameret amoureux et redevient un grand honune : plus rien des misères ou des horreurs de cette cour d'Egypte ; partout de graves et pieuses émotions et des sentiments généreux. Cornélie veut venger la défaite de Pharsale , mais noblement , par la guerre et non point par Tassas^ sinat. Elle a appris qu'on conspire contre César ; elle vient l'avertir :
. . • • . César, prends garde à toit
Ta mort est résolue, on la jure, on l'apprête ;
A celle de Pompée on veut joindre ta tête...
Sans doute, dans Cornélie, comme je l'ai déjà dit, il y a plus de rhéroïne que de la veuve; mais il faut reconnaître aussi qu'héritière d'une grande cause, elle a d'autres devoirs à remplir que ceux d'une veuve ordinaire. Voyez, quand elle tient entre ses mains l'urne qui renferme les cendres de Pompée :
0 vous, à ma douleur objet terrible et tendre! Éternel entretien de haine et de pitié, Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié i
N'attendez point de moi de regrets ni de larmes :
Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes.
Les faibles déplaisirs s'amusent à parler,
Et quiconque se plaint cherche à se consoler.
Moi, je jure des dieux la puissance suprême,
Et, pour dire encore plus, je jure par vous-môme,
Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé.
Que le respect des dieux qui l'ont mal protégé;
Je jure donc par vous
De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger '.
Voilà Cornélie, voilà la veuve telle que Corneille a voulu la représenter. Sa douleur s'unit à ses passions de parti. Pompée ne lui a pas laissé une mémoire à pleurer, mais un drapeau à soutenir. C'est par là que son amour conjugal s'efiTace , pour ainsi dire , dans les obligations mêmes qu'il lui impose. Les devoirs de la famille, le soin des enfants , le souci des affaires semblent parfois , même dans la condition privée, distraire involontairement la douleur de la veuve. Qu'est-ce donc pour Cornélie, mêlée aux passions de la guerre civile? Ovide, dans ses Tristes^ après avoir d'abord remercié sa femme d'avoir sauvé la fcnrtune de ses enfants et empêché , par la protection de Livie , que la confiscation des biens fût ajoutée à l'exil, ce qui était l'usage des temps de proscriptions ; Ovide, plus tard , semJbla se plaindre que sa fenune fût plus occupée des affaires de la &mille qu'affligée du malheur^ de son mari , et qu'elle eût plus de fermeté et d'intelligence que de tendresse et de dévouement. Etait-ce qu'Ovide était injuste comme le sont volontiers les malheureux? Étaitce que sa femme donnait plus à ses obligations de mère de famille et d'habile ménagère , qu'à ses chagrins d'épouse et de presque veuve ? a Oui , lui écrit Ovide, oui, je quitterais mon exil, car ma faute n*est pas de celles qui ont répandu le sang, si tu avais de moi le souci que tu devrais en avoir... Sans doute tu peux paraître malheureuse de Texil de ton mari, et cependant il y a des femmes qui voudraient, même à ce prix, être ce que tu es, c'est-à-dire la femme d'Ovide ^. »
i. Acte V, scène i.
2. Hinc ego trajicerer, neque enim mea culpa cruenta est, Esset, quse débet, si tibi cura met.
Quumque viri casu possis miseranda vider! , Invenies alignas quœ, quod es, esse velint.
(Liv. V des Trisks, élégies n et xiv.)
En commençant oe chapifane, j*ai reprodié à Ccnrnélie son liéroïsme comme faisant une trop grande distraction à sa douleur conjugale- G*est par là , au contraire , qu^eile platt à Saint-Éyremond : a De toutes les yeuyes, dit-il, qui ont jamais paru sur le théâtre, je n'aime Toir que la seule Gornélie, parce qu'au lieu de me faire imaginer des enfants sans père et une femme sans époux, ses sentiments tout romains rappellent dans mon esprit Tidée de rancienne Rome et du grand Pompée \ » Saint-Évremond, au surplus , exclut sans hésiter du théâtre les sentiments et les affections de la fomille , tout ce que les Grecs aimaient à représenter et ce qui les touchait le plus , Tamour paternel et maternel , Tamour filial , la tendresse conjugale. m Introduisez, dît-il, une mère qui se réjouit du bonheur de son cher fils ou s'afflige de l'infortune de sa pauvre fille , sa satisfaction ou sa peine fera peu d'impression sur Tâme des spectateurs. Pour être tou- <:lié des larmes et des plaintes de ce sexe , voyons une amante qui pleure la mort d'un amant , non pas une femme qui se désole à la perte d'un mari. La douleur d'une amante tendre et précieuse nous touche bien plus que l'affliction d'une veuve artificieuse ou intéressée, et qui, toute sincère qu'elle est quelquefois, nous donne toujours une idée noire des enterrements et de leurs cérémonies lugubres '. »
Je ne demande pas à SaintrÉvremond pourquoi il veut se représenter les veuves comme des femmes artificieuses ou intéressées , tandis que les amantes sont tendres et précieuses, c'est-à-dire pleines à la fois de tendresse et de grâce ; je ne lui demande pas non plus comment Vidée noire des enterrements et de leurs cérémonies lugii^ ires ne suit que la mort des maris et non la mort des amants : je m'étonne seulement de cette prétention qu'a Saint-Évremond de rejeter du drame , qui est l'image de la vie humame , les sentiments qui sont les plus naturels à l'homme , les affections qui honorent et animent le pins la vie. Le ccsur humain n'a-t-il donc que deux sen^ tfanents qui vaillent la peine de figurer sur la scène , l'amour et l'héroïsme? N'y a-t-il dans le monde que des héros et des amants? L'idée est singulière et contraire à l'expérience du théâtre antique ; mais je ne puis pas me dissimuler qu'elle se rapproche de la pratique de notre théâtre, qui, soit dans Corneille, soit dans B^cinc, fait une grande part à l'héroïsme et à l'amour.