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DANS LE DRAME. 3Si
tant étudié; puis elle euToya son testament à Octave. Celui-ci fit courir au mausolée : les gardes qui ouvrirent les portes n trouYèrent, dit Plutarque, Gléopâtre morte et couchée sur un lit d*or, vêtue de ses habits royaux, une de ses femmes, Iras, morte aussi à ses pieds, et l'autre, Charmion, mourante et employant le reste de sa force à replacer sur le front de Gléopâtre son diadème, qui s'était dérangé. — Cela est-il donc beau, Charmion, de mourir ainsi? dit un officier romain. — Très-beau, répondit Charmion, et digne de la descendante de tant de rois. — Et, à ces mots, elle tomba morte elle-même aux pieds de sa maîtresse ^ »
Ce tableau est grand, et je soupçonne Plutarque de s'être souvenu, en le faisant, que Cléopâtre était de race grecque. Ses Vies des grands hommes et ses Parallèles sont une lutte que le patriotisme grec engage contre l'orgueil romain. Il voulait persuader à Rome que la Grèce avait été aussi grande et aussi glorieuse que Rome elle-même. De là un secret penchant, dans ses histoires, à relever tout ce qui est grec; de là la justice qu'il rend à Cléopâtre, dont il glorifie la mort et qu'il représente partout comme supérieure à Antoine par le goût et l'élégance. Antoine, à côté de Cléopâtre, est un soldat grossier, un barbare courageux, qui avait pourtant la prétention de s'entendre en plaisirs et en luxe; mais, dès le premier repas que lui donne Cléopâtre, il reconnaît son infériorité. Cléopâtre n'a pas seulement sûr lui l'ascendant de sa beauté, elle a l'ascendant d'une civilisation supérieure. <K II y avait, dit Plutarque, des femmes plus belles que Cléopâtre , mais il n'y en avait pas une qui eût la conversation plus spirituelle et plus aimable. Elle avait une bonne grâce qui surmontait tout, un son de voix charmant^ une moquerie délicate et tempérée. » Gomment Antoine, comment un capitaine élevé dans la rudesse et la barbarie des guerres civiles, auraitr-il pu résister à ces séductions de toutes sortes? Un vieux Romain y eût résisté à force d'ignorer la civilisation; mais les Romains du temps, et surtout de l'école de César, en avaient déjà goûté ; de plus, ils avaient la richesse qui mène aisément au luxe. Us devaient donc être disposés à goûter toutes les délices de la Grèce et de l'Asie, surtout quand ces délices étaient mises en œuvre par la plus gracieuse et la plus habile des fées. Lorsqu'après Actium, le malheur vint détruire tous ces enchantements du luxe et du plaisir, il vint en même temps unir de liens plus forts qu'ils ne
i. Vie d'Antoine.
3«t DE L*AMOUR CONJUGAL
semblaient capables de les porter, ces deux persomiages qui ^râlaient mieux que leur vie et qui ne sayaient pas qu'ils: s*aimaieiit d'an amour si fidèle. Antoine, en effet, croyant que Cléopâtre était morte,, se perça de son épée ; mais il ne mourut pas aussitàt, et, apprenant que Cléopâtre vivait encore, il se fit porter près d^elle. Elle s'était retirée dûs le tombeau qu'elle s'était fait bâtir près du temple d'Isb, tombeau qui n'avait qu'une fenêtre au debws; et c'est par cette^ fenêtre que Cléopâtre, qui ne voulait laisser entrer personne dans sa retraiie, hissa Antoine mourant et couché sur un matelas. Admirable tableau encore , dans Plutarque , que celui de Cléopâtre et de ses. femmes tirant avec des coardes Antoine tout ensanglantée! qui tendait les mains à Cléopâtre ^ se soulevant et s'ollégeanl du mieux qu'il pouvait.
Voilà, dans Cléopâtre, cette passion vraie et touchante qui la relève ^t la réhabilite à nos yeux. Reste le génie p<ditique que Plutarqne lui attribue aussi, et ces grands et hardis prajets qu'elle poursuit à travers les plaisirs et les fêtes. Je n*en dirai qu'un mot, car le génie politique n'a jamais servi à rendre un personnage plus dramatique et plus intéressant : les calculs des hcHnmes d'État sont froids et km.-* guissants au théâtre.
Cléopâtre, selon Plutarque, savait et parlait presque toutes les langues de l'Asie, et elle avait halâlement gouverné l'Egypte, n'y ayante parmi les rois alliés d'Antoine, « aucun prince à qui elle le cédât en prudence et en jugement, yt Elle avait le génie politique; de plus elle avait la tradition du plan que les successeurs d'Alexandre voulaient tous accomplir en Asie , et qui était de remplacer Alexandre, puis de fonder, comme lui, un grand empire d'Orient. Cette pensée n'a jamais abandcmné les Séleucides de Syrie et les Lagides d'Egypte. Le démembrement du grand empire macédonien, qui s'étendait depuis la mer Adriatique jusqu'à l'Indus, avait été une nécessité imposée par la bataille d'Ipsus. Cette bataille avait décidé de la p«rt qu'aurait chacun des capitaines d'Alexandre; mais le souvenir de l'empire macédonien était le modèle qu'avaient tous devant les yeux ces princes de nce macédonienne. Cléopâtre hérita de leur rè^^ et voulut Fae* coroplir. Elle ae fit donner par Antoine la Syrie , la Cilide et Cypre, réunissant déjà atnsi sous sa doBrination ee royaume de Syrie que les Lagides d'Egypte avaient sans cesse voulu ravir aux Séleu-^ cides, de même que les Séleucides avaient voulu ravir TÉgypte aux Lagides. Chacun d'eux commençait, par la conquête du royaume le
plu» TOisio, sa reTakUcatioD de Tempiire uuivenel, el, comme si la géographie était la règle souveraine de la politique, comme si la destinée des États dépendait, pour ainsi dire, de leur place sur la carte, nous avons vu, de nos jours, le pacha d'Egypte, lÂibémet-'Ali, lutter pour avoir aussi la Syrie, li Cilicie et Chypre.
Pendant quatorze ans, Gléopâtre avec Antoine a gouverné TOrient* Elle avait rétabli l'empire d'Orient, l'empire d^Alexandre, en faisant d'Antoine un Oriental. Grande habileté d'avoir ainsi rendu à TOrient sa vieille prépondérance, et coupé, pour ainsi dire, en deux la puis* sance de Rome, en faisant des guerres civiles des Romains, non plus une question de préémineiice entre deux hommes, mais entre deux XBondes. Ne nQ«i$ y trompetas pas : grâce à l'ambition de Gléopâtre, dans la lutte entre Octave et Antcûne, c'est l'Orient et l'Ocddeot qui combattent l'un contre l'autre, l'Orient toujours vaincii , à Salamine^ à Arbèjes, cette fois encore à Actium, mais qui, dans l'ancien monde» repr^d par la corruption ce qu'il perd par la force. Alexandre avait conquis TOrient; mais, à la fin, l'Orient avait conquis Alexandre* Ce grand gueirier grec était mort roi des Perses et sultan de. l'Asie, Ses successeurs ont tous été » par leors mœurs et leurs idées, de véritables rois orientaux. Qéopàtre, toute jeune encore^ avait déjà essayé de transfcormer par l'amour César en emperear d*Ori&Qt. Elle y réussit avec Antoine. Vaincu avec elle à Actium, l'Orient reprit sur les suocesseurs d'Auguste ce plan hardi de trans* former les maîtres de Rome en monarques orientaux , et il y réussit si bien, qu^à la fin même il fit perdre à Rome son droit et son titre de capitale*
Ainsi l'empire de TOrient a toujours éié la pensée de Gléopâtre^ et, même après Actium, elle voulait, dit Plutarque, faire traîner ses vaisseaux par l'isthme de Suez, de la Méditerranée à la mer Rouge, pour aller avec Antoine fonder un nouvel empire dans l'extrême Orient. Il n'y avait qu'un successeur d'Alexandre et un vrai roi d'Egypte, c'est-à-dire d'un pays placé entre deux mondes, qui pût songer ainsi à l'empire de@ Indes après avoir perdu l'.empire de l'Europe.
Qu'on ne croie pas, d'ailleurs^ que cette lutle de l'Orient et de l'Occident, que je signale dans la guerre entre Octave et Antoine^i soit une invention et une fantaisie de la philosophie de l'histoire, pour donner, après coup, aux événements un sens dont les contemporains ne se doutaient pas. Le poëte d'Auguste^ Virgile, a gravé
celte lutte sur le bouclier d'ÉnéC) et Fa montrée telle que nous la voyons :
Hinc Augustus agens Italos in prœlia CaBsar, Cum patribus populoque, penatibus et magnis dis,
Stans celsa in puppi. . . *
Hinc ope barbarica yariisque Antonius armis Victor, ab aurorse populis et littore rubro. ^gyptum viresque Orientis et ultima secum Bactra vehit*. • •
a D'un côté, Fltalie conduite au combat par Auguste avec le « sénat, le peuple, les dieux pénates et Tes dieux paternels, tous les u symboles de la puissance romaine ; de l'autre, Antoine avec sa <c puissance barbare, ses soldats rassemblés de tous les coins du <K monde, TÉgypte, Tantique Orient et la Bactriane lointaine. »
Telle est la Cléopâtre de Plutarque, avec son courage au milieu de toutes les mollesses de l'Asie, sa passion vraie en dépit de ses mœurs licencieuses, son génie politique enfin, malgré sa frivolité apparente. Ce n'est pas ainsi que Corneille l'a voulu représenter. H lui a ôté tout ce qui en fait un personnage presque héroïque dans Plutarque, sa mort courageuse, son amour fidèle, ses grands projets; il ne lui a laissé que la coquetterie. Cette coquetterie même n'a rien de piquant et de gracieux ; il la fait parler comme parlaient les héroïnes du Cyrus ou des romans de chevalerie. César est son chevalier, et c'est pour lui plaire qu'il a conquis l'Italie, la Gaule, l'Espagne, comme Amadis vainquait les géants pour plaire à la belle Oriane : (c Son bras, » dit-elle.
Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux; Et, de la môme main dont il quitte Tépée, Fumante encor du sang des amis de Pompée, Il trace des soupirs, et d'un style plaintif Dans son champ de victoire il se dit mon captifs
César n'est pas moins galant que ne le dit Cléopâtre, et il ne sait pas moins bien qu'elle le beau style des romans :