‹ Le Magasin de librairieChapitre 112 sur 180 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

lutte de la papauté contre la maison de Hohenstaufcn. — Rapports de saint Louis aToe Ja eour de Rome. -— Le sénateur Branealeone. •— La maison d*ijijott en Italie. •— Philippe le Bel et Boni* face TItL — La papavté à Avignon.

La papauté ne resta pas longtemps au point culminant où l'ayait élevée le génie dlnnocent IIL Après la mort de ce pontife, Frédéric II s'affranchit de la tutelle de rÉgiise. Ce prince ressemblait à ces enfants qu'une règle sévère a longtemps comprimés, et qui se donnent d'autant plus de liberté qu'on a plus cherché à les contenir et à les dominer. Il était, en toute chose, d'une extrême précocité : roi dès le berceau, marié à quatorze ans, il avait un fils de dix ans, quand il n'en avait pas lui-même plus de vingt-six. Son caractère était un mélange de qualités opposées, qu'il devait aux deux familles dont il descendait. A la valeur brillante et quelquefois brutale de la maison de Souabe, il joignait la souplesse et la ruse des Normands. Plus Italien qu'Allemand par son éducation, il s'était exercé avec succès dans la poésie dès l'âge de quinze ans. Ses vers sont cités parmi les plus anciens monuments de la muse italienne, et il a contribué, pour sa part, à former la langue harmonieuse qui devait servir d'instrument à la pensée du Dante. Il savait l'arabe aussi bien que la plupart des langues de l'Europe. Son esprit vif, hardi, dévoré d'une ardente curiosité, dépassait de bien loin les limites que ses instituteurs avaient imposées à ses idées.

• \ . Voyez les 32* 33« et 34* livraisons.

Au moment de la mort dlnnocent II[, Frédéric était en Allemagne, ou il continuait de lutter contre le parti d^Othon lY. Le saint-«iége ne fut yacantqu'unseul jour, et les cardinaux élurent Cencio SaTelli, qui prit le nom d'Honorius III. Le nouveau pape pressait Frédéric de prendre la croix, et d'aller rétablir le royaume de Jérusalem ; mais l'empereur ne voulait partir pour TOrient qu'après aToi^ assuré ai succession à son fils Henri. Cet enfant fut élu roi des Romains, en avril 1220, et, six mois après, Frédéric fut lui-même couronné à Rome par Honorius (22 novembre 1220). Il s'engagea à se rendre en terre sainte, à reconnaître les inununités ecclésiastiques, et à maintenir dans leur intégrité les domaines du saint^iége. Il alla ensuite dans ses États de l'Italie méridionale, dont il prétendait garder l'administration, n prenait le titre d'empereur et de roi Sicile, sans s'inquiéter de la promesse qu'il avait faite à Innocent ni et du principe de droit public, jadis posé par ce grand pape, que le royaume de Sicile ne devait jamais être réuni à l'Empire. Bien loin de renoncer à l'Italie, Frédéric voulait en faire le centre de sa puissance. Son père, fleuri YI, avait traité la Péninsule en pays conquis, et s'était efforcé de la subordonner à l'Allemagne. Frédéric II, au contraire, était disposé à regarder l'Allen^agne co^^ne une dépendance de l'Italie, comme une province de TËmpire dont le siège était à Rome.

L'empereur ne se bâtait point de commencer la croisade ; il s'occupait de rétablir son autorité dans ses États italiens. Les Sarrasins occupaient encore les montagnes du centre de la Sicile : il les vainquit et en transporta plusieurs milliers dans la Fouille, où il leur abandonna la ville de Lucéra, avec les plaines de la Capitanate. Cette colonie musulmane lui fournissait, dit-on, une armée de vingt mille bommes. Plus tard, il persuada au reste des Sarrasins de s'établir dans la ville et dans la vallée de Nocera, entre Naples et Saleme. C'est ce qui a fait donner à cette ville le nom de Nocera-des-Païens, Nocera de' Pagani.

Sur ces entrefaites , Frédéric ayant perdu sa première femme, Constance d'Aragon, épousa en secondes noces Yolande , fille de Jean de Brienne, roi de Jérusalem. Ce prince n'avait plus que le titre de roi : sa capitale et la plus grande partie de ses États étaient au pouvoir des Sarrasins. Depuis son second mariage, en 1225, Frédéric joignit la croix à ses armes, et prit le titre de roi de Jérusalem. Il envoya à Saint-Jean-d'Acre l'évêque de Melfi, avec deux comt^ et trois cents chevaliers, pour recevoir, en son noni, les hommages de

tous les vassaux da royaume chrétien d*Orient. Hais il restait lui* même en Italie : il craignait un mouvement dans le nord de la Péninsule. La ligue lombarde s'était reconstituée, en 1226, sous la protection du pape. Grégoire IX, qui succéda à Honorius, désirait ardemment que la première année de son pontificat fût signalée par la délivrance de Jérusalem. Des croisés d'Italie , d^ Allemagne et d'Angleterre s'é^ taient réunis à Brindes. Frédéri(^ donna enfin le signal du départ; Il s'embarqua le 8 septembre 1227 ; mais une partie de son armée su<^ comba à Faction du climat et d'une épidémie très-meurtrière. L'empereur, malade lui-mâme, redescendit à terre, et se fit conduire aux bains de Poszuoli, ajourqant la croisade à l'année suivante* Grégoire IX, qui voulait être obéi comme son oncle Innocent III, excommunia aussitôt Frédéric, qu'il accusait d'avoir trahi la cause de TÉglise et manqué à ses engagements. Tous les lieux où le prince était présent étaient frappés d'interdit. -

Ce fut le commencement de la querelle qui devait remplir une partie du treizième siècle. L'empereur en appela aux princes chré<tiens, et allégua sa maladie à laquelle le pape ne voulait pas croire. Du reste, il paraissait tenir peu de compte de la sentence prononcée contre lui, et, à l'époque qu'il avait fixée lui-même, il partit pour la Terre sainte , tout excommunié qu'il était. Mais le décret pontifical l'avait précédé en Palestine : les églises se fermaient à son approche ; les cbeyaliers du Temple et de Saint-Jean déclarèrent qu'ils ne pouvaient servir sous ses ordres, et il fut obligé de souffrir que, dans son propre camp, les ordres fussent donnés, non pas en sqn nom, mais au nom de Dieu et de la république chrétienne. Frédéric entra en négociation avec le Soudan d'Egypte, qui était maître de Jérusalem. La ville fut livrée aux chrétiens avec l'église du Saint-Sépulcre; mais les Sarrasins gardèrent le quartier du temple de Salomon , qui était UK lieu sacré même pour les musulmans. Le territoire de ]a Cité sainte était également partagée Le traité prétendait établir, entre les deux nations et entre les deux cultes, une hariponie impossible à cette époque. Qqand Tempereur eut fait son entrée dans la ville à la tête de ses hommes d'armes, et qu'il se présenta à l'église du Saint- Sépulcre pour y être couronné empereur, aucun évêque, aucun prêtre, ne voulut y célébrer l'office divin; Frédéric fut réduit à prendre la couronne sur l'autel, et à la placer lui-même sur sa tête.

f . AayndZd. J^nmfiez ecoks., ann. i229.

• Aussitôt que Grégoire IX eut appris le traité que les chrétiens avaient conclu avec les musulmans, il le dénonça à l'Europe comme un sacrilège, a comme un forfait exécrable, qui inspirait autant d'horreur que d*étonnement^ D Le pape ne se contenta point de renouveler Texcommunication prononcée contre Frédéric : il prêcha contre lui une sorte de croisade dans le royaume de Sicile. Il envoya ses soldats et quelques auxiliaires français conguérir ce royaume, sous la conduite de Jean de Brienne, qui ne pouvait pardonner à son gendre d'avoir pris le titre de roi de Jérusalem. Ces guerriers, au lieu d'une croix, portaient sur l'épaule les clefs de saint Pierre. Jean de Brienne attaqua les Abruzzes, la terre de Labour, et pénétra jusqu'à Gaëte; mais l'empereur revint d'Orient en toute hâte; il avait fait garder la croix à ses soldats. Les porte-clefs {clave signati) se retirèrent sans combat, et Frédéric eut bientôt reconquis tout son royaume. Quelque temps après, le pape, craignant d'être attaqué dans ses propres domaines , consentit à traiter avec l'empereur et à lever les censures prononcées contre lui.

Ce traité, conclu à San Germano (1230) , n'était qu'une trêve entre les deux pouvoirs. Sept ans plus tard, quand Frédéric voulut réduire les villes lombardes et vainquit les Milanais à Corte Nuova, Grégoire IX se trouva, comme autrefois Alexandre III, l'allié des libertés italiennes. Il avait d'ailleurs de nouveaux griefs contre un prince qui ne respectait ni les privilèges ni les domaines de l'Église. En 1238, Frédéric couronna son fils naturel Ënzio roi de Sardaigne, en lui faisant épouser Adèlasie, héritière de Torre et de Galluri, qui, deux ans auparavant, avait fait au saint-siége la donation de tous ses biens. Matthieu Paris a comparé Grégoire IX à un habile médecin, qui tantôt se sert de remèdes simples, tantôt emploie le tranchant du fer : a Le pontife , dit le vieux chroniqueur, entremêlait les paroles menaçantes de paroles douces, et les paroles amicales de paroles terribles; mais l'empereur s'étant obstinément reiusé à toute réparation, le seigneur pape , dans un accès de colère bouillante, excommunia solennellement Frédéric, et, par une imprécation terrible, le livra à Satan au jour de la mort ^. » Cette fois, Grégoire ne se borna point à excommunier l'empereur : il délia ses sujets du serment de

i. Gregorii IX Epist,, lib. III, Ëp. 38.

2. Matthieu Paris, Grande Chronique, traduite par M. Huillard Bréholles et précédée d*une Introduction par M. le duc de Luynes, t. IV, p. 419.

fidélité ; il ajouta qu'il était résolu à le déposer, et quUl procéderait à cette entreprise dans les formes usitées en pareil cas.

Frédéric ne se montra pas plus ému de cette nouvelle excommunication qu'il ne Tavait été de la première ; il la fit publier lui-même dans ses États, et se justifia énergiquement dans plusieurs écrits. Il adressa une lettre aux cardinaux , et s'efforça de les détacher de leur chef. Il chercha même à soulever l'élément laïque qui fermentait dans Rome ; il écrivit au sénateur et au peuple romain, et, dans sa lettre que Matthieu Paris nous a conservée, il reconnut, ce qu'avait nié son aïeul Frédéric I^, ce que Rome était la tête et la source de l'Empire '. » On trouva, dit-on, un jour, dans la chambre du pape, des vers dont on ignore l'auteur et dont le sens était :

« Les destinées enseignent, les étoiles avertissent et le vol des oiseaux prédit qu'il n'y aura pour le monde entier qu'un seul marteau. Rome, qui chancelle depuis longtemps et qui marche dans les sentiers de l'erreur, cessera d'être la capitale de l'univers. »

Ces vers étaient interprétés par le parti impérial comme s'appliquant à la ruine du pape et de la cour romaine ; mais les amis du pontife y répondirent par ces vers , qui s'adressaient à l'empereur :

<( Le bruit public raconte, l'Écriture enseigne et tes péchés disent tout haut que ta vie sera courte et ta punition éternelle. »

Mais Frédéric se défendit surtout les armes à la main. Après avoir passé l'hiver à Pise, qui était toujours dévouée à sa maison, il envahit les terres de l'Église au printemps de 1240. Plusieurs villes se déclarèrent en sa faveur, entre autres Foligno, Viterbe, Orta, Citta Castellana, Sutri et Montefiascone. Mais Rome resta fidèle au pontife, et l'empereur fut obligé de se retirer dans la Pouille. Une sourde rumeur se répandait partout contre ce prince : on le représentait comme imbu du scepticisme arabe des disciples d'Averroës ; comme ennemi, non-seulement du christianisme, mais de toute religion et de toute morale. Grégoire IX offrit la couronne impériale au frère du roi de France Louis IX, à Robert, comte d'Artois. Mais le saint roi, après en avoir conféré avec ses barons , répondit qu'il n'appartenait point au pape de détrôner un prince qui n'avait point de supérieur ni même d'égal parmi les chrétiens, un prince qui n'avait été convaincu des crimes dont on l'accusait, ni par ses propres

i. Lettre de Frédéric II aux cardinaux. — Lettre du môme au sénateur et au peuple de Rome, dans la Grande Chronique de Matthieu Paris.

aveux, ni par la témoignage d'autnii. «c En supposant, dit $aint Louis, que ses torts soient prouvés et exigent qu*il soit déposé, il pi*7 a qu'un concile général qui ait droit de juger la question. »

Louis IX était comme la loi vivante. L*idée de justice était profondément empreinte dans son âme, et il était aussi incapable d*em* piéter sur les droits de l'Église que de lui sacrifier ceux de sa cou-ronne. Je sais les objections qui ont été faites cpntrç l'authenticité de la pragmatique de saint Louis ; mm quand ipéme cet ^cte célèbre n'aurait été rédigé que longtemps après h mort du pieux roi, il n'en exprime pas moins l'esprit qui dirigeait sa politique daqs ses rapports avec le clergé. C'est ce qu*atteste sa réponse aux (ambassadeurs du pape, qui étaient venus offrir au comte d'Artois la dépouille de Frédéric II ; c'est ce que prouve aussi un curieux passage de Joinville. L'évêque d'Auxerre se plaignait un jour que rexpommupicatJQu ne fît plus aucun effet, et il suppliait le roi de venir en aide i l'Église en contraignant les excommuniés à se réconcilier avec elle, sous peine de perdre tous leurs biens. Le roi dit qu'il le ferait volontiers si on voulait Tinstruire des motifs de l'excopimunication et lui prouver qu'elle avait été justement appliquée. L'évêque répondit qu'il n'appartenait pas au roi de connaître les ipotifs d'un jugement ecclésiastique. Louis IX déclara qu'il n'inte^ieudrait point : a car, ^outa-t-il, ce serait contre Dieu et contre raison, si je contraignais la gent à eux absoudre quand les clercs leur feraient tort'. »

Grégoire IX suivit le conseil de saint Louis : pour juger la grande question qui préoccupait l'Europe, il convoqua un concile général dans la basilique de Latran. Mais l'empereur s'opposa à la, réunion de cette assemblée : « Il est fort inconvenant, disait-il, pour nous, pour l'Empire et pour tous les princes, de soumettre au tribunal de l'Église ou au jugement d*un concile une cause où il s'agit de notre puissance séculière. » Et il intercepta les routes aux prélats qui se rendaient à l'appel du pape. Quelques évêques français s'étaient embarqués à Nice sur des vaisseaux génois; ces vaisseaux furent pris, après un long combat, par la flotte sicilienne, et les prélats qui étaient à bord furent conduits prisonniers à Pise.

La discorde s'était glissée jusque dans le sacré collège. Jean

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