Matthieu Paris, Grande Chronique, ana
vela ses imprécations contre Tempereur : il l'accusait de parjure, d*bérésie, d'attentats aux droits de TÉglise , et d'un accord impie avec les Sarrasins, dont il avait emprunté les secours et adopté les mœurs.'l
Frédéric n'était séparé que par les Alpes de la ville où s'instruisait son procès ; il s'était avancé jusqu'à Turin, et il s'était fait représenter à Lyon par son chancelier, Pierre des Vignes, et Taddeo de Suessa, docteur es lois. Le premier, qui avait donné tant de preuves de zèle et de dévouement à l'empereur, garda, pendant la durée du concile, un silence obstiné dont on lui fit un crime auprès de son maître; mais Taddeo de Suessa repoussa avec énergie, et quelquefois avec éloquence, toutes les accusations intentées contre Frédéric ; il demanda un délai qui permit à l'accusé de venir se justifier luimême devant l'assemblée. Innocent IV s'y refusa d'abord ; mais il céda, sur les instances des ambassadeurs de France et d'Angleterre qui assistaient au concile. Un délai de douze jours fut accordé à Frédéric ; mais ce prince déclara qu'il ne voulait pas comparaître devant une assemblée composée de ses adversaires. L'arrêt fut prononcé le 17 juillet : l'empereur fut non-seulement excommunié, mais déposé. Ses sujets furent déliés du serment de fidélité ; tous ceux qui persisteraient à le soutenir étaient, par le fait même, compris dans la sentence d'exconununication. Le pape déclara que l'Empire était vacant; que ceux auxquels appartenait le droit d'élection pouvaient choisir librement un nouvel empereur. <c Quant au royaume de Sicile, ajouta Innocent IV, nous aurons soin d'y pourvoir après avoir consulté nos frères les cardinaux. y>
Pendant que le pape lisait cette sentence à haute voix, les Pères du concile tenaient dans leurs mains leurs cierges allumés; et, comme ils les renversaient pour les éteindre, Taddeo s'écria en se frappant la poitrine : « 0 jour de colère et de malheur !» Et il sortit de l'assemblée pour aller annoncer à son maître ce qui s'était passé. A cette nouvelle, Frédéric se laissa emporter à la plus violente indignation, et 8*écria en jetant un regard furieux sur ceux qui l'entouraient : <c Ce pape m'a donc rejeté dans son synode ! il m'a privé de ma couronne ! » Et, après un moment de silence' : « Où sont-ils les coffres qui contiennent mes joyaux? qu*on les apporte devant moi. » Lorsqu'on eut ouvert la cassette qui renfermait ses couronnes, il en prit une qu'il plaça sur sa tèle; puis , se levant avec des yeux étincelants : tt i\on, dit-il, je ne l'ai pas encore perdue, ma couronne! ni le
pape, ni le concile ne me l'enlèveront sans qu'il en coûte du sang '!» Frédéric était résolu à une défense désespérée : il quitta Turin et retourna à Crémone, où il régla les affaires de l'Empire; puis il se rendit rapidement dans la Fouille, et envoya son fils Conrad rallier ses amis en Allemagne. Il écrivit aux princes chrétiens, pour essayer dé les mettre dans ses intérêts. Il engagea particulièrement saint Louis à intervenir pour le rétablissement de k paix. Innocent IV, de son côté, cherchait à se concilier le saint roi; mais Louis IX n'avait pas voulu se rendre au concile de Lyon, et sanctionner par sa présence cette suprême juridiction des papes sur les souverains. Après le concile. Innocent lY sollicita du roi une entrevue qu'il attendit quinze jours à Cluny, et il ne fut point autorisée pénétrer plus avant dans le royaume de France. Louis IX parut enfin dans l'abbaye où il avait donné rendez-vous au pontife. Que se passa-lr-il dans cette conférence? c'est ce qu'il serait difficile de déterminer avec certitude. Guillaume de Nangis, qui raconte longuement toutes les circonstances extérieures de l'entrevue, le cortège du pape et celui du roi, termine son récit par ces paroles laconiques : <c L'apostole et le îoi parlèrent secrètement ensemble de ce qu'ils voulurent ^. n Matthieu Paris luimêïne^ quoique très-disposé à être moins discret, est réduit aux conjectures sur les résultats de cette conférence ; il croit, avec beaucoup de vraisemblance, que le roi avait cherché à rétablir la paix entre le pape et Frédéric, mais qu'il n'avait pu y parvenir. Louis IX comprenait cotnbien ces querelles intestines entre les chrétiens étaient contraires au succès de la croisade qu'il méditait.
Après la déposition de Frédéric II, un grand mouvement de liberté se manifesta en Allemagne et en Italie. Tandis que Conrad luttait en Germanie contre les anticésars qu'on opposait à son père, les seigneurs et les villes fondaient leur indépendance. En Italie, les villes lombardes avaient identifié leur cause avec celle de l'Église. Les villes gibelines elles-mêmes, telles que Parme et Reggio, chancelaient dans leur fidélité à l'empereur. Le pape travaillait aussi à soulever le royaume de Sicile que Frédéric occupait encore. H envoya dans ce pays deux cardhiaux avec des iettres pour le clergé, la noblesse et le peuple des villes et des campagnes : c( Cherchez, disait^il dans ces lettres, comment vous pourrez faire tomber de vos mains la