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Tome U. ^ 35* liTraiion. 2 S

pas le droit de faire à ceux qui prétendent justifier la propriété indépendamment de tont argument de ce genre, et par le seul prindpe que chacun a droit au produit de son travail. Je considère donc comme démontré : 1^ que ce principe n'est pas évident; 2* que, fût-il admis, il serait impuissant à justifier la propriété.

J'ai indiqué et réfuté séparément chacun des arguments princip&ux par lesquels on a prétendu, en dehors de toute considération d'utilité générale, démontrer la légitimité de la propriété. Il me reste à indiquer une objection capitale que j'adresse à tous trois, et, en général, à tous les arguments de même espèce.

Tous trois font dériver la propriété d'un principe étranger et supérieur à l'utilité générale. Supposons, par impossible, qu'une organisation sociale, où la propriété privée n'eidste pas, soit démontrée plus favorable sans comparaison au bien de tous, et que l'autorité sociale veuille en conséquence supprimer la propriété , chaque propriétaire aurait le droit de répondre dans chacun de ces trois systèmes : Vous pouvez n^e demander l'abandon de ma propriété, mais vous tCàvtt pfts le droit de l'exiger. Il est vrai que ma propriété n'est pas conforme à l'intérêt général, mais elle n'en a pas besoin pour être légitime. J*ai le droit de rester propriétaire^ dirait le partisan du premier système, car la propriété est le premier, le plus naturel exercice de mon inviolable liberté, et la condition de tous les autres. J'en ai le droit, dirait le partisan du second, parce qu'elle est la conséquence du fait de l'appropriatioûi dont la légitimité est un axiome^ J'en ai le droit, dirait le partisan du troisième, parce que sa valeur est uniquement le produit de mon travail et de celui de mes auteurs, et que c'est un axiome que chacun a le droit d'user et d'abuser du produit de son travail»

£t si l'autorité sociale, au lieu de vouloir anécmtir immédiatement le droit de propriété, voulait le restreindre 4 un certain nombre d'années , on pourrait lui répondre de la même façon. Et si elle voulait en diminuer les droits , la même réponse serait encore légitime , le propriétaire dirait toujours : J'ai à priori le droit d'user, d'abuser et de transmettre entre vifs ou par héritage; la société n'a rien à y voir, mon droit est étranger et supérieur à son utilité.

Telle est la conséquence inéluctable des trois systèmes que nous avons exposés» Or la loi consacre aujourd'hui dans tous les pays civi» ^ lises 9 d'accord en cela avec le bon sens et l'expérience, un certain nombre de restrictions an droit de propriété, dont la plupart sont approuvées par les défenseurs mêmes des idées que nous combattcms, et qui dérivent dé l'utilité sociale d't&e manière ai évidente que personne, je crois, n'a jamaia osé leur assigner une autre origine. Noua

signaleroiis, en premier lieu, la prescription; la nécessité sociale l'exige ; il est impossible d'admettre que les contestations sur la pro^ priété poissent remonter à àfis époques indéfiniment éloignées, de telle sorte que toute preuve soit impossible, et que des procès sans nombre absorbent tonte l'activité sociale, et mettent dans une inceiv titude perpétuelle la fortune de chacun. Aussi la loi déclare que celui qui laisse un tiers se comporter comme propriétaire de la chose pendant un temps qu'il fixe arbitrairement, et qui chez nous est fixé à dix, vingt et trente ans, suivant les cas, en perd la propriété, qui est trans* férée au tiers possesseur. Cette décision est aussi évidemment bonne qu'elle est inexplicable, si le droit de propriété dérive d*un principe absolu, distinct de l'utilité sociale et supérieur A cette utilité. Quoi de plus injuste, en efiét, dans ce système 7 -^J'étais propriétaire d'une terre, je l'abandonne pendant trente ans, elle est occupée par un possesseur de mauvaise foi ; je reviens, et ce prœdo, ce brigand, comme dit le droit romain, je veux l'expulser; la société m'en empêche, et quand je lui demande ses raisons, elle me répond : Cela m'est très^ utile et môme absolument nécessaire. Peut^n méconnaître plus audadeusement mon droit d priori P

Continuons à nous placer dans le même système; nous apercevrons bien d'autres violations non moins inexplicables du droit de propriété. Ainsi je dépose un meuble chez mon voisin, celuici a la mauvaise foi de le vendre A im tiers comme s'il lui appartenait. Je l'apprends et vais le réclamer à oe tiers, qui refuse de me le rendre. J'en appelle à la loi; elle me donne tort, sous prétexte qu'il est utile à la sécurité des aliénations mobilières que l'acheteur de bonne foi soit préféré au propriétaire. On me dit que j'ai été peu clairvoyant en choisissant le dépositaire , que je l'ai mal sur* veillé; mais j'avais le droit de surveiller ma ehose comme je le voulais, d'en user et d'en abuser ; la société n'a rien à y voir. D'ailleurs que la chose me soit volée par force, et la société refusera de me la faire rendre si elle a été vendue A un homme de bonne foi dans un marché public.

Autre exemple : Mon voisin s'empare de matériaux qui m'appar* tiennent ; il s'en sert pour bâtir sur son terrain ; un statuaire me prend mon marbre et en fait une statue : je suis exproprié avec indemnité , parce qu'on trouve que c'est la solution qui ménage le mieux les deux intérêts.

Autre exemple encore : Le premier venu croit reconnaître qu'il y a une mine dans mon fonds, il me demande la permission de faire des fouilles ; je ne veux môme pas l'écouter. Quelque temps après , il revient avec une autorisation administrative, fait des fouilles ^

découvre une mine et en obtient la concession sous prétexte qall est plus capable que moi de l'exploiter.

Dne question dont la solution est moins incontestée que celles dont BOUS venons de parler, mais qui jusqu'ici a toujours été résolue d'une manière incompatible avec le principe d'un droit de propriété absolu, étranger et supérieur à toute considération d'utilité , c'est la question de la propriété intellectuelle. D'après ce principe absolu en efiet, comme l'ont dit , dans une discussion récente , les défenseurs de la perpétuité , il ne s'agit que de savoir si l'auteur est propriétaire , oui on non : si oui, son droit est au-dessus de toute considération d'utilité. Les adversaires de la perpétuité, dont l'opinion a toujours prévalu jusqu'ici, répondent par des arguments purement utilitaires, à savoir qu'en étendant à un certain nombre d'années après leur mort |

le droit des auteurs, on encourage suffisamment une production dont le stimulant principal doit être l'honneur, et l'amour de l'art et de la science, que la perpétuité aurait l'inconvénient très-grave de créer aux héritiers des auteurs des bénéfices immenses, d'en faire une aris« tocratie de fortune d'une espèce nouvelle, et de nuire à la propagation des lumières, en empêchant la concurrence des publications qui en fait baisser le prix, et en faisant dépendre du caprice des héritiers le plus ou moins de publicité d'ouvrages qui forment une partie de l'intelligence pubUque.

Ainsi, indépendamment des objections victorieuses que nous avons opposées à chacun d'eux, les arguments purement idéalistes par lesquels on a prétendu justifier le droit de propriété sont tous condamnés par cetie conséquence qui en résulte immédiatement, à savoir que le droit de propriété ne peut légitimement recevoir aucune restriction fondée sur des considérations d'utilité. Plusieurs restrictions de ce genre sont au contraire exigées par une nécessité impérieuse, et consacrées par l'expérience et le bon sens de l'humanité.

Nous croyons avoir suffisamment réfuté les démonstrations de la propriété , étrangères au principe utiUtaire. U nous reste à faire voir que ce principe en fournit une démonstration décisive. C'est ce que nous allons tâcher de faire.

Et d'abord comment la question doit-elle être posée ? Il ne s'agit pas , comme pourraient le faire croire quelques arguments banals qu'on invoque souvent en faveur de la propriété , il ne s'agit pas de savoir si l'homme a le droit de s'emparer et de se servir des êtres animés ou inanimés que la nature a placés autour de lui, et qui peuvent satisfaire ses besoins. Ce ne peut pas être une question que de savoir si l'homme doit mourU* de faim plutôt que de cultiver la terre,

et d'en tirer de quoi se nourrir. La question véritable est de savoir si, dans un État civilisé , il faut Isdsser aux individus la pleine propriété des fonds de terre et des capitaux, la jouissance absolue avec droit d'exploiter comme bon leur semble^ d'user, d'abuser et de transmettre ( c'est la doctrine de la propriété individuelle ou plus brièvement de la propriété); ou si, au contraire, l'État doit se constituer propriétaire des fonds de terre et des capitaux, en diriger l'exploitation par les citoyens, et en distribuer les produits entre eux (c'est la doctrine communiste ou socialiste). Les variétés en sont nombreuses, mais se rapportent toutes à deux principales : celle qui enseigne que l'État, dans la distribution du travail et de ses produits , doit avoir pour principe l'égalité, c'est le communisme égalitaire; et celle qui pense au contraire que dans la distribution du travail et des 'produits , l'État doit tenir compte des aptitudes , des besoins, du mérité de chacun ; sa forme la plus intelligente et la plus logique me parait être le saint-simonisme.

Ainsi, c'est entre la propriété individuelle et la propriété sociale, entre le travail libre et le travail dirigé par l'État que nous avons à optor. Loquel des deux systèmes est le plus conforme à l'utilité générale ? — Telle est pour nous la question de laquelle dépend la légitimité de la propriété, telle que nous la voyons organisée. Cette question, nous n'hésitons pas à la résoudre en donnant raison an premier système, et cela pour trois raisons :

La première, c'est que la propriété est le stimulant le plus efficace, ou pour mieux dire le seul stimulant efficace du travail. Ce qui distingue le plus essentiellement l'état civilisé de l'état barbare, ce qui produit dans les nations civilisées cet immense dé^l^loppement d'activité en tout genre, c'est que l'homme n'y compte plus, pour assurer sa subsistance et son bien-être, que sur son travail et la production d'une chose qui ait de la valeur parce qu'elle est utile aux autres. Dès lors, stimulés par l'instinct le plus impérieux de notre nature, celui d'assurer pour le présent et pour l'avenir la satisfaction de nos besoins physiques, et de ceux de notre fa\nille, nous cherchons à reconnaître, par l'étude de nos facultés et des besoins sociaux, le travail qui nous permettra de produire la plus grande sommepossible d'utilité et de valeur, et, quand nous l'avons trouvé, nous nous y appliquons avec une ardeur que ne vient jamais distraire la perspective d'autres moyens de s'enrichir. Pour remplacer ce stimulant tout-puissant, quel est celui dont peuvent disposer les systèmes qui rejettent la propriété ? —Le communisme égalitaire, en donnant à tous une part égale dans les produits, désintéresse entièrement les hommes du travail, les désintéresse plus absolument que l'esclavage (car l'esclave peut attendre de son maître un sort plus ou moins heureux); il doit donc lui rendre

le travail plus odieux qu'il ne Test à Teselave lui*même. Contre l'in^ stinct universel, qni rend le travail odienx à l'homme lorsqu'il lui est inutile, le communisme n'a qu'un remède, remède aussi triste qu'impuissant contre la répugnance universelle : c'est la peine. Il aboutit doue fatalement, par la paresse universelle, à l'état sauvage. L'erreur du saint^^imonisme e^t moins grossière. Il réserve à l'État le droit de distribuer l'exploitation et le produit des capitaux, en se réglant sur la capacité productive de chacun. L'espoir de l'avancement, la crainte de la déchéance conservent donc au stimulant de l'intérêt une place considérable. Malheureusement le système tout entier repose sur une hypothèse entièrement utopique, celle que rêve, je crois, Platon, dans un passage de Ibl République^ celle d'un gouvernement composé de dieux ou d'enfants des dieux, qui,, par la seule force de leur génie, sans violence, sans espionnage, connaissent l'aptitude de chacun, la cultivent, la font valoir, et la récompensent d'une manière exacte* ment proportionnelle aux services, non apparents, mais réels, qu'en reçoit la société, sans jamais se laisser égarer par l'intrigue ou la , faveur, et sans jamais user du pouvoir illimité qu'on leur laisse que dans l'intérêt bien entendu de la société. Tout ce qu'on peut répondre à cela, c'est que c'est un rêve irréalisable ; c'est qu'aucun pouvoir humain ne peut réunir toutes les qualités de moralité et surtout d'in* telligence parfaite qu'on lui suppose; c'est qu'aucune autorité ne peut mettre à discerner les vocations personnelles le zèle et l'intelligence qu'y emploient les parents et les individus eux-mêmes, parce qu'il ne peut, comme le font les parents, suivre l'enfant dans ses moindres actes, en étudier 'tous les instincts, tous les goûts, toutes les apti* tudes; parce qu'il ne peut se livrer à cette observation incessante, i ces réflexions passionnées qu'inspire la sollicitude paternelle; parce qu'il ne peut, comme les individus eux-*même, tenir compte d'instincts secrets qu'on ressent quelquefois sans les comprendre soi-même; connaître leurs projets d'avenir, leurs rêves, leurs espérances. C'est aussi qu'aucun juge, après tout, ne peut évaluer les produits avec un in* stinct aussi sûr que le public qui en a besoin, et que la loi de l'offre et de la demande fournit un critérium plus infaillible que la science du plus grand économiste. C'est que, si le pouvoir distribuait tous les travaux et toutes les récompenses, l'adresse à le tromper et la faveur feraient autant que le vrai mérite, et l'activité du travail se relâcherait, quand apparaîtrait l'espoir d'un autre moyen de se faire valoir. Voilà pour les travaux matériels. Quant aux travaux intellectuels, on s'effiraye & l'idée de ce qu'ils deviendraient dans une organi* sation où le loisir est supprimé, où chacun est enrégimenté suivant la capacité que l'État lui suppose. Je conclus que pour tout esprit qui

EN MORALB. 4S0

a le moindre sen» pratique, le seul stimulant efficace du trayail» c'est la propriété.

Non-« seulement c'est le plus efficace, mais c'est le plus doux et le plus digne, et voici mon second point. Je crois <iue les cou*sidérations précédentes démontrent qu'en dehors d'un idéal com«plétement utopique, il n'y a, à côté de ce stimulant^ que celui de la peine. Inutile dés lors d'insister : entre la récompense et la peine, entre l'espoir et la crainte, qui pourrait hésiter ? «-^ A côté de cette considération, en voici une autre ; l'indépendance est pour l'homme une des sources les plus vives de jouissance et de dignité. Or, dans le système communiste ou socialiste, point d'indépendance : l'individu est annulé par l'État. Une régie qui rappelle le régime mili* taire ou monastique marque à chacun 9a place et son rôle. Le travail n'est plus un choix, c'est un pensum.

Enfin, et c'est mon troisième point, la propriété individuelle est la condition indispensable de la famille, c'est^à*dire de ce qui fait la meilleure partie du bonheur et de la moralité de l'homme. L'influence bienfaisante de la famille est une vérité si incontestable que je crois inutile d'y insister ici, d'autant plus que j'aurai bientôt à la développer spécialement. Or, tous les systèmes qui ont nié la propriété ont nié la famille. A quoi pourrait-elle servir, en effet, dans une société où l'État se charge de la nourriture et de l'éducation de tous , et où la seule vertu est le dévouement & la règle qu'il impose ? A côté de ce sentiment, le seul qu'on veuille cultiver, la famille ne pourrait qu'en faire naître d'autres qui compromettraient l'eitistenoe d'un ordre social où ils ne trouveraient pas leur satisfaction.

La propriété adoptée, l'héritage s'ensuit. 8i c'est sur le stimulant de la propriété que l'on compte pour développer l'activité sociale, on ne peut, sous peine de la compromettre sîngulièrenlent, restreindre rintluence de ce mobile à la première moitié de la vie, et c'est ce qui arriverait, si l'héritage n'e^tistait pas pour les hommes les plus actifs, les plus producteurs; à quarante ou cinquante ans, ils auraient tous acquis une fortnne suffisante pour assurer leur bien-être pendant le reste de leur vie; leur activité n'aurait plus de stimulant, si la faculté de transmettre leur fortune è leurs enfents ou aux personnes qui leur sont chères, ne leur offrait un nouvel espoir et un nouvel encouragement au travail. Au surplus, admettre la propriété et rejeter l'héritage est chose tout à fait impossible ; rien de plus facile que de dissimuler l'héritage sous la forme de donations anticipées, et les affections de famille, dès qu'on les admet et qu'on les encourage, sont capables de briser de bien autres digues.

Ainsi la propriété et l'héritage ee trouvent justifiés, au point de vue

utilitaire, par les raisons les plus décisives. Devant cette immense utilité sociale, les inconvénients qu'une pareille institution peut avoir ne tirent pas à conséquence; ils ne prouvent qu'une chose, l'incurable imperfection de toutes les choses humaines. La disproportion immense des fortunes, d'une part l'extrême misère, de l'autre l'opulence démesurée, fournissent, sans contredit, un spectacle affligeant, et c'est là certainement l'argument qui a rallié contre la propriété le plus d'adversaires. Je ne veux ni dissimuler le mal, ni contester qu'il ne paraisse la conséquence inévitable du principe de la liberté du travail et du trafic, principe qui se confond avec celui de la propriété individuelle. A moins de combinaisons nouvelles dont rien ne nous permet de concevoir l'espérance, la science sociale ne connaît, à ce mal inévitable de l'inégalité démesurée, qu'un remède ou plutôt un palliatif assez incomplet : la charité privée et publique. Si le mal est inévitable, il faut s'y résigner pour le bien incomparablement plus grand qui provient de la même cause, mais il ne faut pas vouloir ni le taire oi l'exagérer. Je n'ai pas besoin d'insister sur ce qu'a d'affligeant ce spectacle de l'indigène^ dans une civilisation telle que la nôtre ; mais disons- nous, pour ne pas nous laisser entraîner par un si juste sentiment à de fausses conséquences, que c'est la nature et le hasard, nullement la propriété, qui font la misère. Cet indigent que nous plaignons est beaucoup plus intelligent que le sauvage; j'ajoute qu'il est beaucoup plus riche ; c'est une vérité banale en économie politique. Et à qui doit-il cette supériorité ?— A la civilisation. Et d'où vient la civiUsation?— Du travail, qui, lui-même, a sa raison d'être dans la propriété. Quant à la richesse démesurée, on ne peut nier non plus qu'elle ne soit un mal. Trop souvent ses conséquences sont l'oisiveté et l'immoralité pour le riche, l'envie pour le pauvre, un luxe insensé qui absorbe pour une légère satisfaction une masse de travail qui pourrait servir à soulager bien des besoins réels. Mal immense auquel il n'y a qu'un remède trop souvent impuissant; une éducation et des mœurs qui tendent de leur mi'eux à développer chez les riches l'esprit de travail et de charité. Que répondre encore 7— Que ce mal immense est nécessaire pour un bien plus grand, que, partant, il est légitime suivant les principes de la doctrine utilitaire; la seule (nous considérons ce point comme désormais, démontré) qui parvienne à justifier sérieusement le droit de propriété, tout en expliquant, et les critiques dont il a été souvent l'objet, critiques fondées sur une fausse appréciation de l'intérêt général, et les restrictions que cet intérêt général commande de lui apporter.

Après la théorie de la propriété se place naturellement celle de la famille. Bien que .la supériorité de la morale utilitaire y soit peut-être

moins éclatante, parce que l'instinct fait ici pins que la yolonté raisonnée, on verra cependant gne, senle, elle peut légitimer cet instinct, et expliquer, au moins dans ses détails, l'organisation de la famille.

Ce qni constitue essentiellement la famille, c'est l'union durable de l'homme et de la femme, pour mettre en commun leur existence et élever leurs enfants, en un mot, c'est le mariage. « Sous quelque point de vue, dit Bentham, que l'on considère l'institution dd mariage, on est frappé de l'utilité de ce noble contrat, lien de la société, base fondamentale de la civilisation. » En effet, se place-t-on au point de vue de l'éducation des enfants, le bon sens le plus superficiel reconnaît aussitôt la supériorité de l'éducation domestique sur le seul système qu'on puisse lui opposer : l'éducation par l'État. Dans l'âge dû l'enfant a besoin, pour développer son corps, son intelligence, sa moralité, de soins constants et assidus, rien ne peut valoir en dévouement, en douceur, en obstination patiente, en intelligence des besoins et des instincts de l'enfant, la sollicitude paterneUe et maternelle. Lorsque, parvenu à un âge plus avancé^ il commence à voler de ses propres ailes, sans cesser d'avoir besoin encore d'un maître et d'un guide, aucune autre autorité ne peut lui inspirer une vénération si salutaire que l'autorité paternelle, et un attachement qui lui rende la soumission si douce. La différence même des âges est admirablement appropriée par la nature pour cette correspondance de sentiments d'affection respectueuse d'une part, et de tendre autorité de l'autre: Ajoutons encore que l'éducation domestique laisse aux variétés de la nature et à la liberté humaine leur place légitime, tandis que l'éducation par l'État tend à violenter et à appauvrir la nature pour jeter tous les individus dans le même moule.

Au point de vue de la femme , l'immense utilité du mariage n'est pas moins évidente. Ce qui protège la faiblesse de la femme, c'est l'amour et le respect qu'elle inspire à l'homme comme épouse et comme mère; ce qui la défend contre les instincts mauvais, ce qui l'arrache à une existence vicieuse ou frivole, ce sont les devoirs qu'elle doit remplir à ce double titre et dont elle est récompensée par des jouissances pures et infinies.

Pour l'homme, les joies de l'époux et du père sont le principal élément de son bonheur, et ces deux influences contribuent d'une part à l'adoucir et à l'épurer, tandis que de l'autre, elles retrempent son énergie à de nouvelles sources, en étendant au delà même de sa vie ses espérances et sa responsabilité.

L'utilité de la famille est immense, comme on le voit, à tous les points de vue; mais elle est en même temps si évidente d'une part, et de

raatre, le mariage, avec les droite et les devoirs de Paatorit6 paler» nelle, résulte si directement des deux instincte les plus puissants de notre nature, Tamour et Taffection paternelle, qu'il semble y avoir quelque pédantisme à insister sur des vérités si évidentes, et i appU<quer l'appareil d'une démonstration scientifique là où l'instinot commande d'une manière si claire et si impérieuse. Que venes-vons, nous dira-t*on , appliquer ici votre prindpe de l'utilité 7 Nous en avons un autre plus ancien et plus simple : Seguare naturam, -^ Oui; mais malheureusement il est fort dangereux; car, pour être logiques, ceux qui le professent devraient justifier également tous les instincte de la nature, les mauvais comme les bons. Pour distinguer entre eux, pour approuver les uns, pour condamner les autres, il faut un crite^ rium supérieur, et quel autre peut-on appliquer si ce n'est celui de l'utile 7 Ne nous effrayons pas trop d'ailleurs de cette accusation de pédantisme scientifique, que la philosophie ne mérite réellement que lorsqu'elle remplace le bon sens vulgaire par des formules scolastiques qui peuvent souvent le fausser et qui jamais ne l'éclairdssent. Mais lorsqu'elle en développe réellement les idées, lorsque, par l'analyse« elle les ramène à leur principe logique et en augmente ainsi la précision, elle fait son devoir partout et toujours, dans les idées les plus simples comme dans les plus délicates. Et non-seulement elle fait œuvre de science, mais elle fait œuvre d'utilité; tant que les idées ne sont pas ramenées par l'analyse à leur dernière précision, le sophisme peut toujours les obscurcir et les fausser, et si, en démon* trant la légitimité de la famille, on nous accusait de nous livrer à un stérile exercice de dialectique, il nous suffirait, pov répondre, de donner la longue liste des philosophes, aussi distingués par l'élévation du sens moral que par l'étendue de rintelligence, qui l'ont méconnue, depuis Platon jusqu'aux socialistes modernes; il nous suffirait de renvoyer à nos romans contemporains, où le génie de l'analyse et l'élo* quence de la passion sont tour à tour employés à discréditer le mariage, de trouver enfin dans nos mœurs les preuves trop visibles que le scepticisme n'a pas épargné les sentiments de famille. Et pour oom^ battre un pareil mal, pour lutter contre de pareils adversaires, croit-on qu'il suffise de faire vaguement appel à l'autorité des siècles, au bon sens, à la nature?— Et si cela ne suffit pas, croit*on qu'il y ait une manière de raisonner plus convaincante pour l'esprit, plus persuasive pour le cœur, que de faire ressortir l'influence bienfaisante du mariage au double point de vue de la moralité, de la prospérité générale et du bonheur individuel? Au surplus, il nous suffit de quitter les généralités et d'entrer dans les détails • pratiques pour faire voir, aveo la plus parfaite évidence, que le principe de l'utilité peut seul noi|s yenrir

de guide et rendre compte logiquement de l'organisation de la famille, telle que nous la comprenons.

En entrant dans cette voie, une première question se présente i nous ; nous avons à prononcer entre la polygamie et la monogamie. La question pourrait se présenter logiquement pour chaque sexe , et aurait ainsi une double face; mais la polyandrie est pour nous une monstruosité si choquante que nous croyons inutile d'en signaler les funestes conséquences : l'incertitude de la paternité, et, par suite, l'a^ néantissement des relations de droit et de devoir qui en résultent, ^on incompatibilité avec l'instinct môme de l'amour, avec toute autorité maritale, tout dévouement de la part de la femme, toute influence morale réciproque, enfin l'avilissement qui en résulte pour la femme, réduite à n'être plus qu'un instrument de plaisir physique. Mais l'autre face de la polygamie, celle qui seule, dans l'usage, en a acca* paré le nom, nous la trouvons en honneur, dans le passé et dans le présent, chez des peuples nombreux et assez civilisés. Il n'est donc pas possible d'invoquer contre la polygamie l'instinct de la nature; le principe sequere naturam, fût-il un juste critérium en morale, serait dans ce cas insuffisant; dès lors quel autre principe peut-on invoquer <}ue celui de l'utilité? Dès qu'on le place à ce point de vue, le doute n'est plus possible, et les raisons abondent en faveur de la monogamie. D'abord la nature produit en nombre à peu près égal les individus de chaque sexe : la polygamie a donc pour effet d'interdire à un grand nombre d'hommes les jouissances et les bienfaits moraux de l'union conjugale. D'autre part, elle a pour effet de développer chez l'homme une jalousie dont les résultats sont de soumettre les femmes à une tyrannie abrutissante, de leur interdire toute liberté, tout développement intellectuel, de les enfermer dans le gynécée. Les relations sociales perdent ainsi leur charme le plus vif, et ce qui contribue le plus à les adoucir et à les purifier. Ainsi abruties et tyrannisées, les femmes sont avilies, encore par les désirs que la nature physique éveille en elles, par l'esprit de rivalité qui les pousse à recbe> cher les faveurs de leur époux, qui leur ôte la dignité sereine de la femme confiante dans l'amour et dans la loyauté de son mari, et qui remplace l'influence moralisante de celle<-ci par des séductions cor^ ruptrices et énervantes.

Une autre question également résolue de manière diverse dans les mœurs des différents pays est celle de savoir entre qui le mariage doit être Refendu, entre qui il doit être permis. L'union entre ascendant et descendant présente quelque chose de si monstrueux, elle est si universellement réprouvée, qu'on pourrait assez vraisemblablement, pour en légitimer Tinterdiction, faire appel à la nature; la

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morale utilitaire, en montrant que cette réprobation tient à l'incompatibilité du sentiment de l'amour avec l'autorité paternelle d'une part, et le respect filial de l'autre, aurait tout au plus l'avantage d'une explication plus philosophique. Mais dans la ligne collatérale, la même unanimité n'existe plus entre les peuples , et l'esprit quelque peu exempt de p^'éjugés sentira que l'interdiction ne peut s'expliquer par la seule nature, par le seul instinct. Dès lors, comment en rendre compte, si ce n'est par les raisons purement utilitaires? Consultez aujourd'hui sur ce point les philosophes et les jurisconsultes les plus nettement hostiles au principe général que nous défendons, et demandez-leur pourquoi les mariages entre frères et sœurs ou même entre collatéraux plus éloignés sont interdits. Hs vous répondront 'por une ra2son/>%5to/o^t;ue, l'abâtardissement des races qui résulte des unions trop fréquentes entre personnes du même sang ; ils vous répondront que, pour assurer les bons rapports sociaux, il est utile d'encourager les unions entre les différentes familles; il vous répondront surtout qu'il est utile, en ôtant toute perspective d'un mariage possible, en présentant l'union entre parents comme un crime des plus graves, d'empêcher, entre personnes qui vivent ensemble dès l'enfance, des relations précoces dont chacun comprend le danger au physique et au moral. C'est sur ces considérations d'utilité qu'ils feront reposer l'interdiction d'un acte qu'on entoure d'une sorte d'horreur religieuse, qui peut-être elle-même n'est pas sans utilité.

Enfin, dans la question si épineuse du divorce , qu'invoque-t-on de part et d'autre, sinon des considérations utilitaires? Les partisans du divorce s'appuient sur l'inconvénient d'interdire aux époux qui ne peuvent vivre ensemble les plaisirs et les avantages d'une autre union , et de les jeter pour la plupart dans des relations illicites et inavouées , dont il est inutile de signaler les funestes conséquences. Les partisans de la perpétuité du lien conjugal répondent en invoquant l'intérêt des enfants qu'un second mariage va compromettre, et surtout la dégradation inévitable du mariage, si les divorces se multipliaient et si l'on s'accoutumait à y compter. Ce désordre compromettrait, disent-ils , l'éducation des enfants, la dignité de la femme, l'infiuence réciproque des époux l'un sur l'autre, en un mot presque tous les résultats avantageux de l'union conjugale.

Ainsi , dans toutes les questions un peu délicates que soulève l'organisation de la famille , la morale idéaliste en est réduite à ne pouvoir même pas formuler un principe, fournir un argument, et pourtant, si l'on en jugeait par les prétentions qu'ellie affiche, elle serait là sur son terrain. Quels sont les mots que ses partisans ont sans cesse à la bouche? La conscience , le sens moral, l'instinct de Thu-

maoité, la nature; or est-il des questions morales où la nature et rinstinct semblent jouer un rôle plus considérable, où, pour le vulgaire, la conscience semble dicter ses arrêts d'une manière plus immédiate , affecter davantage la forme d'une autorité en quelque sorte religieuse, indiscutable, est-il des questions, en un mot, où la morale idésJiste ait plus d'avantages que dans celles qui touchent à l'union des sexes, aux devoirs et aux droits de l'autorité paternelle ? Et sur ce terrain, elle en est le plus souvent réduite à refuser le combat.

Après la question de la propriété et celle de la famille, se présente une troisième théorie fondamentale, celle de l'État. Mais divers motifs nous ont déterminé à ne point l'aborder ici : en premier lieu ,'les divergences qui régnent encore aujourd'hui sur la plupart des problèmes dont elle se compose^ et qui la rendent impropre au but que nous nous proposons dans ce travail, puisque notre méthode consiste à prendre un certain nombre de vérités morales consacrées par l'assentiment universel, et à montrer que toutes se ramènent logiquement au principe de l'utilité. Qu'il nous suffise d'indiquer, en deux mots , l'esprit dans lequel nous aurions traité ce grand problème de l'organisation de l'État, s'il nous avait paru convenable de l'aborder.

La théorie de l'État se compose de trois questions fondamentales :

i^ Doit-il y avoir un État, une puissance publique 7

^ Quels doivent être les pouvoirs de l'État, et comment marquer les limites entre ces pouvoirs et la liberté des citoyens ?

3^ Quelle doit être la forme du gouvernement ?

Sur la première question, nous aurions constaté que la légitimité de l'État ne peut s'appuyer sur un autre fondement que sur celui de son immense utilité, ou plutôt de sa nécessité indispensable.

Siur les deux autres nous aurions essayé de montrer : 1^ que le principe de l'utilité peut seul fournir une solution pratique et raisonnable , parce qu'il peut se plier aux nécessités diverses qui résultent pour les peuples de leur civilisation, de leur histoire , de leur géographie, de mille circonstances qu'il est peut-être même impossible de prévoir; 2"* Que les autres principes qu'on a prétendu invoquer, absolus et inflexibles par leur nature , sont condamnés par là même à des conséquences absurdes , puisqu'ils en sont réduits à proclamer en tout temps, en tous lieux et en toutes circonstances, l'excellence d'un système qu'ils présentent non-seulement comme un idéal , mais comme la condition positive de toute justice et de toute légitimité.

C'est ainsi que nous aurions essayé de montrer combien éclate , dans les questions poUtiques mieux encore que dans celles que nous avons examinées jusqu'ici , l'excellence du principe utilitaire, et l'insuffisance absolue de tous les systèmes qui ont prétendu s'appuyer

sur un principe différent. Au surpins, il est remarquable que les partisans de la morale idéaliste avouent plus volontiers l'impuissance de leur doctrine dans les questions politiques , et, se contentant de formuler quelques principes plus ou moins vagues ou plus ou moins faux, abandonnent le reste au principe de l'utilité. Mais cet aveu n'est-il pas une condamnation? Gomment! nous aurions une facnlté dont le rôle serait de nous apprendre directement, indépendamment de tout raisonnement et de toute considération d'utilité, ce qui est bien et ce qui est mal, ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter! Et dans ces immenses questions d'organisation politique, dont la solution a de si graves conséquences, qui ont excité tant de grandes passions, inspiré tant d'admirables dévouements, elle serait muette, elle les abandonnerait au raisonnement libre de chacun et aux viles considérations d'utilité, comme à un auxiliaire inférieur ! Quelle idée faudrait-il se faire de l'ordre et de la logique dans la nature intellectuelle pour admettre, sans révolte, une pareille idée !

A la théorie générale des droits et des devoirs de l'État , succède naturellement une théorie qui n'en est qu'une application spéciale, celle de la pénalité. D'après quel principe doit-on résoudre , quand elle se pose, cette double question : Y a-t-il Heu à punir? Quelle doit être la gravité de la peine ?

Je ne conçois comme possibles que trois principes :

!<" Celui du mérite et du démérite , qui donnerait la solution suivante : il y a lieu à punir quiconque fait le mal sciemment, et la peine doit être proportionnée à la perversité dont le coupable a fait preuve.

l"" Celui de l'utilité , d'où se déduit la formule suivante : il y a lieu à punir quand cela est utile au bien général, et dans la proportion la plus utile au bien général.

3^ Enfin un principe bâtard , composé de la réunion des deux autres , d'où résulte cette solution mixte : il faut , pour punir, qu'il y ait culpabilité morale de l'agent, et utilité sociale de la peine. Celle-ci doit être proportionnée à l'intensité de ces deux causes.

La première doctrine s'accorde parfaitement avec les instincts de la morale idéaliste.x— Dans ce système , la pénalité ne serait que l'application de l'idée du juste ; sa mesure serait donnée immédiatement par l'instinct de la conscience. Malheureusement elle aboutit à des conséquences pratiques devant lesquelles l'esprit le plus systématique serait obligé de reculer. Dire que la peine doit être proportionnée au démérite, ce serait déjà contredire singulièrement toutes les législations et toutes les données du sens commun ; mais proclamer qu'il faut punir tout acte fait dans une intention immorale, c'est se heurter inné absuidité flagrante. Aussi nos adversaires, ne voulant pas abandonner

au principe seul de l'utilité une théorie aussi importante, se sont rabattus sur la troisième doctrine; son caractère indécis présente dans la discussion de grands avantages : quand on se trouve dans un eas où les raisons utilitaires crèvent les yeux , on n'hésite pas à les reconnaître; quand elles apparaissent d'une manière moins évidente, on fait appel au principe du démérite, et l'on se trouve d'accord avec le vulgaire , dont l'esprit grossier ne voit le plus souvent dans la peine que la satisfaction de cet instinct naïf qui nous fait désirer le châtiment de tout acte moralement mauvais. Aussi cette doctrine jouit-elle aujourd'hui d'une faveur assez générale, et est-elle arrivée à accréditer l'opinion qpe la doctrine rivale, celle qui veut expliquer la peine par la seule utilité^ n'est qu'un paradoxe contraire à la raison pratique et au sens moral. Nous aurons donc, à la fois, i nous justifier de cette accusation et à la rétorquer contre nos adversaires.

La première objection qu'on nous fait est celle-ci : si l'utilité sociale est le seul principe de la peine , comment ne punit-on pas celui qui fait innocemment un acte nuisible ?

Je réponds d'abord en niant le fait; on punit souvent, et avec raison, un homme qui a fait un acte nuisible, mauvais, illégal, ignorant qu'il fit mal, ou croyant même bien faire. Les lois arbitraires, comme par exemple les lois sur les douanes, les règlements des administrations locales, sont appliquées tous les jours contre des personnes qui ne les ont pas connues, et qui par conséquent n'ont pas cru mal faire. Je ne pense pas qu'on songe à répondi*e en invoquant la fiction nemo cenntur ignorare legem. Ce serait être par trop peu philosophe que de prendre une fiction légale pour une réalité. Seulement on dira peutêtre : les personnes dont il s'agit sont au moins coupables de ne pas connaître les lois du pays où elles vivent. Mais, en vérité, l'argument na serait guère plus sérieux, quand on songe A l'état d'ignorance et de stupidité dans lequel vivent la plupart de ceux sur lesquels tombent les peines dont il s'agit. D'ailleurs je puis invoquer un autre exemple plus saillant Dans les crimes et délits politiques , on punit , et avec raison, de peines très-graves , des hommes qui ont fait acte d'héroïsme en exposant leur vie pour une cause qu'ils croyaient juste et sacrée *.

I. Lear icto n'en est pas moins on aete coupsble, nous din-t-on. Il fknt s'entendre : ftaimn dire pur là ({u'iiB ont démérité P ••^ Je le nie ; Je ne reconnais dh démérite que dans Faite cammls contrairement à ce que l'agent eroyalt être le bien. Veot-on dire qo*ils se sont trompés, qm leur acte est réellement ré|JhMi?^ par la saine morale 1 — Cela est incontestable, mats ne ftUt rien à notie question. U ftuit être attentif, dans la discussion qui noua occupe, à ne pas jouer sur les mots. Ainsi on formule quelquefois la doctrine que nous combattons en disant que la légitimité de la peine exige deux conditions : 1* que

Mais alors ^ dit-on, pourquoi ne punit-on pas le fou, l'enfant, le monomane, qui fait un acte nuisible? C'est évidemment parce qu'ils sont innocents ; la société , qui aurait intérêt à empêcher l'acte, s'arrête devant l'innocence de l'agent. Je le nie encore : la société aurait intérêt à empêcher l'acte , mais elle ne peut obtenir ce résultat par la peine; la peine n'empêcherait pas qu'un autre fou, un autre enfant, un autre monomane , ne renouvelât le même acte le lendemain. Ce serait une souffrance inutile, un mal en pure perte, une contradiction au principe de l'utilité , et voilà pourquoi la société ne punit pas, tandis qu'elle condamne à la mort ou au bagne l'insurgé qui peut-être a cru exposer sa vie pour une cause juste et bonne. Voilà pour la légitimité de la peine.

Quant à la proportion , on ne nie pas que l'utilité sociale n'y soit pour beaucoup; la vérité est trop évidente pour être contestée : le faux monnayeur est beaucoup plus puni que le voleur, et il est presque toujours moins immoral , car il aperçoit moins bien le mal qu*il fait; le voleur avec effraction n'est pas plus immoral que le filou, et sa peine est bien plus grave; on pourrait multiplier les exemples à l'infini , mais ce serait inutile. On ne conteste pas que l'utilité sociale ne doive être consultée pour régler le quantt4m de la peine , mais on nie qu'elle doive être consultée seule. Seulement je ne connais pas, je l'avoue, d'argument sérieux qu'on invoque en faveur de cette assertion. Songerait-on à arguer de ce que la tentative est moins punie lorsqu'elle est interrompue par la volonté de son auteur, que lorsqu'elle est interrompue par des circonstances indépendantes de cette volonté 7 Mais il est évident que cela s'explique à merveille par des raisons utilitaires, entre autres celle-ci : la société a tout intérêt à encourager le coupable à s'arrêter dans son crime. Tirera-t-on argument de ce que la récidive est plus punie que le premier délit 7— Mais on répondrait facilement : la société, examinant quelle peine il faut employer contre tel délits s'arrête à la plus légère parmi celles qui lui paraissent suffisantes pour vaincre la tentation de mal faire; obtenir le même bien avec moins de mal est un résultat incontestablement préférable. Mais, dans le cas particulier, la récidive vient prouver que la peine ordi-

la lociété ait intérêt à punir; 2<* que Tacte soU coupable. Mais alors, il flrat bien préciser le sens de ce dernier mot. Si Ton entend par là qae Tagent doit avoir démérité, on i^te réellement une seconde condition qui, si elle était vraie, serait incondilable avec le principe utilitaire. Mais si l'on entend seulement que l'acte doit être oontralre à la sslne morale, on ne tàii qu'énoncer la première condition tous une nouvelle forme : oar un acte conforme à la morale ne peut être nuisible en général, et, par conséquent, la sodété ne peut avoir intérêt à l'empêcher.

naire ne suffit pas, chez Findivida dont il s'agit, ponr vaincre la tentation, et dès lors elle l'augmente, si elle croit que la peine, même ainsi accrue , est encore un mal moins grand que la possibilité fréquente du délit. Rien , dans tout cela , qui ne soit parfaitement conforme au principe utilitaire le plus pur.

Voilà pour la théorie générale de la pénalité. Dans l'application , le système utilitaire présente une supériorité constante de bon sens et de logique, dont on peut se faire une idée en se rappelant les diseussions qui ont eu lieu sur la peine de mort. Si on laisse de côté les considérations d'utilité , que trouve-t-on dans les innombrables plaidoyers contre la peine de mort ? Des tirades sentimentales et des arguments de juriste comme celui-ci : « L'homme, ne pouvant disposer de sa vie, ne peut céder à la société un droit qu'il n'a pas ; )>. et, comme conclusion, on admet l'illégitimité absolue de la peine de mort, dans tons les temps et dans toutes les circonstances. Ceux qui prennent la thèse opposée invoquent ce qu'ils appellent le droit de légitime défense, qu'ils posent en axiome; je leur rends volontiers cette justice qu'ils aboutissent à une conclusion beaucoup plus raisonnable, à la seule conclusion que le bon sens puisse admettre, à savoir que la peine de mort est une cruauté gratuite et une horrible injustice là où. elle n'est pas nécessaire à la conservation et au bon ordre de la société , mais que , dans le cas contraire, sa nécessité même fait sa. légitimité; mais cette conclusion excellente, savent-ils l'appuyer sur une véritable démonstration ? — C'est ce que je nie ; leur argument n'est en réalité qu'un jeu de mots. En effet, quel est le sens de cette expres-> sion , légitime défense , dans la langue vulgaire comme dans celle des- criminalistes 7 Celui que son étymologie lui assigne : je suis dans le. cas de légitime défense lorsque, victime d'une agression injuste, je la repousse avant qu'elle soit accomplie, j'essaye d'en empêcher le suc^ ces. Entendu de cette façon , le droit de la légitime défense , s'il n'est pas un axiome, est au moins une vérité certaine, et , dans le sens vulgaire du mot, évidente *.

Mais si l'on étend bien au delà sa signification, si l'on entend par là tout moyen, non-seulement défensif, mais préventif, employé contre un criminel, aussitôt l'idée d'un droit évident cesse de s'y attacher; et la preuve, c'est que je n'ai pas le droit de punir le délit dont j'ai été

1 . n va Bans dire que, pour mot, le droit de légitime défense n'est qu'une application du principe de rutililé, que la réponse affirmative à cette question : Est-il utile ou nui-, sible au bien général de permettre à tout hoomie attaqué dans les droits que la société Itd reconnaît de les défendre par la force? Cela est évident, si Ton veut, comme il est évi^ dent que j'existe, mais non d'une évidence axiomatique.

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