Tome IX. — 35" LiTraisoo. 2D
la victime, bien que ce fût là un moyen très-elEcace de me faire redouter et de prévenir, par l'intimidation, le retour de pareils atteit' tats contre ma personne ou mes biens. Lorsque TÉtat combat les crir minels qui attentent aux droits du public ou des particuliers, il est en cas de légitime défense ; mais lorsqu'il les punit, ou les fiecce à réparer le dommage causé, il ne se défend pas (on ne peut se défendre contre un fait accompli) ; il corrige, il prévient, il répare, ce qui est tout autre chose. En a-t-il le droit? Bien n'est plus certain; mais ce qui est tout aussi évident, c'est qu'il ne peut arguer pour cela dn principe de la légitime défense, à moins que ceux qui l'invoquent n'entendent, sous ce nom, poser en axiome que la société a le droit de faire tout ce qui est nécessaire à sa conservation et à son bon ordre. Mais ne serait-ce pas avouer leur diéfaite, en posant un pria» cipe trop évidemment utilitaire?
C'est en effet précisément celui par lequel Tutilitarisaie résout la question de la peine de mort. D reconnaît, tous les tnconvénients de cette pénalité extrême, et, en premier lieu, ceux de n'être pas remissible en cas d'erreur, et de ne laisser au coupable aucune chance d'amendement, n n'hésite donc pas à la condamner en théorie pure, à considérer son abolition comme un idéal vers lequel doit tendre la législation pénale, et qui peut-être serait aujourd'hui même réalisable dans les pays les plus civilisés; c'est là une question de fait sur laquelle les opinions peuvent être partagées. Mais il constate en même temps que, dans les civilisations moins avancées, elle est d'une nécessité absolue, et dés lors, il en admet la légitimité ; car, pour lui, la question se pose ainsi : La mort est le plus grand mal qu'on puisse infliger à un être vivant; cela étant admis, y a-t-il des crimes tellement graves que la société trouve à les empêcher un avantage supérieur au inal de la mort d'un homme, et dont la tentation soit, dans certaines natures, tellement puissante, que la crainte de La mort soit seule assez efficace pour la vaincre, au moins dans la plupart des cas? — Partout où cette double question sera résolue affirmativement, l'utilitarisme reconnaîtra, avec le bon sens, la légitimité de la peine de mort.
Nous avons parcouru jusqu'ici un certain nombre de questions morales, des plus graves et des plus compliquées, et nous y avons constaté la supériorité constante du principe utilitaire ; cette supériorité n'est pas moins éclatante dans d'autres questions moins étendues, telles que, par exemple, celle de la charité privée et pubUque; et d'abord de la charité privée.
Quelque ferme intention que l'on ait de ne mêler en rien la religion à une discussion purement philosophique, on ne peut
Eff MORALE. 451
parler de la eàoifé sans rendre komniAge à Fistra^ue infloenee fofa cneBCée le dmsiiaiiisiiie p€Kir faire eatrer dans lea esprits 0l dans les mœur? le deyotr de la bieitfwaiiee enreis les pao^ très, qui n'est qu'une des applieaiîoEa de son grand pniieipe de l'amour dm prochain. Haie, tout e» rendant justice à ce qu'il y a de généreux et d'utile dans la diaritift, tout en reconnaissant qu'an milieu de la barbarie et de la misère des temps d'oppression et de privilège, son rôle était pkis grand emcote et plus bienfaisant que noœ ne pouTons aujonrd'hui nous^ le figurer, n'est-U paa permis d'en ngnaler tes excès ? N'est41 pas permis de faire remarquer qu'en Ini donnant un déyeloppemeat ineon»d^è, en faisant de l'aumône une es«?Te méritoire essentieUement et par elle-même, abstraction faite da ses conséquences, on n'a trop souvent abouti qu'à encourager la paresse et la fraude, et à faire servir d'adtaûrables sentiments à des résultats contraires* à la saine morale et aux vrais intérêts de l'humanité? On ne serait pas tombé dans ces écarts si l'on avait fait reposer le devoir de charité sur une étude attentive de l'utilité générale. Cki aurait reeonmi qu'elle est bonne et légitime, quand eUe soulage des malheurs inévitables qui résultent de la nature ou du hasard, et ffiéme, dans une certaine limite, quand elle remédie aux conséquences funestes que produit l'imprévoyance dans une elasse peu intelligente et Mvrée à ses appétits, dont il serait puéril d'attendre toujours un juste esprit de conduite- et un parfait empire sur soi-même. Mais en même temps on aurait vm que, si elle n'est attentive et diserète, si eUe se s'impose le devoir d'étudier les maux qu'elle veut soulager,, de remonter à leurs causes, d'apprécier ce que leur influence peut avoir souvent de salutaire, elle contribue à encourager la fainéantise, le vagabondage, et tons les vices qui s'ensuivent et qui ne sont pas moins funestes à ceux qui s'y livrent qu'à la société tout entière.
Quant à la question de la eharité publique, on n'a généralement essayé de la résoudre, dans un sens ou dans l'autre, que par des considérations d'utilité générale. Ses adversaires ont fait valoir avec ne grande force, d'une part, la difficulté de l'organiser d'une manière assez parfaite pour que l'autorité chargée de la distribuer soit inaccessible à la faveur personnelle et à la tentation d'en faire l'iustrur usent d'un parti politique ou religieux; de l'autre, le danger que présente la perspective de secours assurés pour les pauvres et leurs enbsits^ et l'influence funeste qu'elle peut avoir en encourageant la paresse, la prodigalité, le développement excessif de la population»
Ses partisans, sans méconnaître la gravité de ces raisons, ont répondu par d'autres considérations que Benthain a développées dans le passage snivanti où l'oni ne sait qu'admirer davantage, du senti*
ment vrai et contenn, ou de la haute raison, de rintelligence délicate des instincts de la classe indigente. ( Voy. Traité de Législation citÂU et pénale; édition Et.Dumont,1830, p. 223 et suiv.) On se conyaincra, en les lisant, que les partisans comme les adversaires de la charité publique ne s'appuient sérieusement que sur des principes utilitaires pour faire prévaloir, d'une part comme de l'autre, l'opinion qu'ils professent.
Entre la question de la charité et celle du prêt à intérêt, il y a bien quelque analogie. Dans une société où l'emploi des capitaux était très-difficile, il a pu paraître naturel de faire ce raisonnement : Pourquoi exiger une indemnité pour le prêt d'un capital dont on n'aurait pas tiré profit si on l'avait gardé? Favorisée d'ailleurs par des causes diverses, par des préjugés populaires, et surtout par les tendances d'une morale qui s'occupait moins d'assurer le bien de la société que de cultiver la vertu pour elle-même, la réprobation du prêt à intérêt devint une vérité consacrée. On ne s'occupa plus de la discuter, mais de l'affermir par des arguments de toute nature, et l'on alla chercher dans Aristote un jeu de mots qui parul tout à fait convaincant, comme tous les sophîsmes qui s'accordent avec une opinion dominante. C'est ainsi qu'un contrat éminemment favorable à la civilisation , et conforme à tous les principes sur lesquels elle est fondée, fut longtemps réprouvé par la morale et interdit par la loi. Mais avec les progrès de l'industrie, qui offrait aux capitaux un emploi plus varié et plus facile, avec ceux de l'économie politique, qui soumettait à l'analyse scientifique les causes de la richesse privée et publique, les funestes conséquences de cette restriction apportée au principe de la liberté des contrats ne pouvaient tarder à apparaître au grand jour. On finit par reconnaître que la prohibition du prêt à intérêt n'avait d'autre effet que de discréditer la loi en donnant le spectacle de sa violation journalière, d'encourager les fraudes et de produire une hausse factice dans l'intérêt des capitaux, en enlevant à la circulation un certain nombre de valeurs qui , prêtées à intérêt, auraient procuré un double bénéfice au prêteur et à l'emprunteur, et produit dans la société tout entière un accroissement de richesse et d'activité. Aujourd'hui cette démonstration, fondée, comme on le voit, sur des raisons purement utilitaires, a complètement prévalu, et le prêt à intérêt est entré dans la loi et dans les mœurs.
La morale utilitaire n'a pas montré moins de supériorité dans une autre question assez délicate, qui consiste à marquer les limites qui séparent une juste économie, de l'avarice d'une part, et de l'autre, de la prodigalité. En haine de la rapacité, de la sensualité, de l'avarice, les religions et les philosophies sont très-souvent tombées dans
l'excès opposé; elles ont prêché outre mesure le détachement des biens de la terre , ne s'apercevant pas assez que si pour quelques esprits distingués, pour quelques âmes d'élite, il signifie amour de la science, de l'ai^t, dévouement, charité; pour la plupart des hommes, il ne signifiera que paresse, ignorance, inutilité. Partant de ce principe, on ne s'est pas contenté d'attaquer l'avarice à outrance, on a, sons prétexte de charité et de détachement, vanté l'incurie et la prodigalité, par lesqueUes l'homme compromet son bien-être et celui de sa famille. La morale utilitaire a su corriger ce que cette tendance avait d'exagéré; elle a fait comprendre ce que l'amour du gain, contenu dans de justes limites par la morale et par la loi, a de sérieusement utile et de vraiment moralisateur; combien les jouissances plus raffinées que procure l'accroissement de la richesse publique et privée contribuent à adoucir les mœurs et à discréditer les plaisirs grossiers *. Elle a montré que la prodigalité entraîne presque toujours avec elle un luxe déraisonnable, qui consomme pour des caprices futiles ou des jouissances presque nulles le produit d'une somme de travail qui pourrait être employée à satisfaire des besoins plus réels et plus sérieux. Mais d'autre part elle blAme l'avarice, qui pousse l'homme à se refuser des jouissances qui adoucissent ses mœurs et augmentent son bonheur, qui tarit la source de la charité bien entendue, qui nuirait à la prospérité publique en entravant par une défiance exagérée l'essor des entreprises industrielles : elle condamne surtout impitoyablement cette rapacité qui cherche dans les chances d'une spéculation stérile une fortune qui ne doit être que le prix assuré d'un travail sérieux et de vrais services rendus à la société ; cette ' fièvre de richesses qui justifie tous les moyens propres à la satisfaire, gui tue, avec la probité, tous les instincts généreux et délicats, qui précipite l'homme dans une vie besoigneuse et affairée, dont l'abus des jouissances matérieUes et des satisfactions de vanité peut seul le distraire. Elle sait ainsi, entre les excès opposés, maintenir la vraie morale, ceUe qui ne demande à l'homme que le degré de vertu dont il est susceptible, et sait exploiter nos sentiments naturels de la manière la plus conforme à l'intérêt général, tout en recoimaissant et en admirant ce qu'il y a de grand, de beau, d'utile, dans les aspirations des âmes d'élite.
Nous venons d'examiner plusieurs questions de morale assez délicates et controversées; mais il ne faudrait pas croire que la morale
1 . V. J. B. Say, Cours complet tT économie politique pratique, t. III, pages 159 et 160, et Bentham, Traité de la légitlation civile et pénale, ouvrage extrait de Bentham par Dumont de Genève, t. U, p. 239. Rey et Gravier. 1830.
utilitaire fut moins à l'use pour justifier, d'^iprës son eritmum, les vertus les plus simples, les deToirs les plus indiscutables. Si ces Ter* tus^ si ces dey(»r8 ont un caractère d'évîdeiice qui porte le volgure i les traduire volontiers en axiomes, et qui lui ferait faci]ement taxer d'excentricité systématique les efforts que ferait la philosophie pour ^i donner une démonstration logique, ce préjugé n'est foi^ que l'évidence même de leur immense et incontestable utiUté. Le étran^r à toute préoccupation seîentifiqiie, ne comprenant que l'in* térêt pratique des questimis, appelle évident ce qtd n'est pas cootea* table. En ce sens, il est évident qu'il ne faut tuer son semUaUe qu'en cas de légitime défense, qu'il faut tenir sa promesse, qu'il £a»t è^xt diaste, tempérant, laborieux, reconnaissant, véridique. £st«oe àdiie que ce soient là pour l'esprit humain «utant de vérités àpriortf-^Cfomm» ce sont des vérités absolues et qui ne souffrent aucune exoeption, il n^est possible de démontrer le contraire qu^en les raïnenasit à un principe commun qui puisse toutes les expliquer; et, s'il est d^i prouvé que ce principe est celui d'où résulte la solution de pluaieaxB autres questions fondamentales et des plus aHnphquées, l'esprii le moins scientifique sera bien forcé d'en conclure qu'il est le pniicipe commua de la solution de toute question morale, et que la prétesdue évidence des devoirs que nous venons d'énumérer n'est qu'une illnsioa du sens commun que dissipe l'analyse. Voyons dcoie s'il n'est pas possible, en leur appliquant le critérium de l'utilité^ de les démontrer logiquement et de faire voir que ce qui leur donne l'apparence d'axion]kes, c'est précisément Tévidence môme de leur utilité.
Une des vérités morales les plus simples, les plus incontestables, les pins sacrées, c'est qu'il faut tenir sa promesse, c'est que la OMrale ODdome l'observation des contrats et que la loi, au besoin, doit l'ob*» tenir par la contrainte ; c'est qu'en effet c'est l'une de celles dont l'n* tilité est la plus indiscutable et la plus grande ; sans la confiance dans l'observation des contrats^ plus de contrats^ c'est-à-dire plus d'échanges de services, ^l'homme, obligé de suffire lui-même directeoMMt à ses besoins et à ceux de sa famille, retombe du même coup à l'étal aauvage. L'observation des contratsest une vertu parce qu'eUe est olîle.
La véracité est une vertu , elle l'est au même titre. Dugald Stewart, qui n'est pas suspect pourtant de partialité pour les doctrines utilitaires, le reconnaît lui-même '• Sans elle, nous dit-il, le but du langage est manqué , le commerce des hommes devient un perpétuel guet-apens , les connaissances sont incommunicables. Il faut dire la vérité, parce que cela est utile.
1 • Esquisses de philosophie munie, ^vpltn : Dm différentes branches 4u dsveir.
D faut être laborieux. Ai-je besomde démontrer TutUité du trayaU? — N'est-ce pas une banalité de répéter qu'il tirelTiomine de Tétat sau- 7i^e, qu'il est la condition de toute société pacifique entre les hommes, de toute civilisation , de tout progrès physique et matériel? Le travail est «ne vertu, |>arce qu'il est utile.
Il faut être tempérant -et chaste , parce que l'intempérance et lincontinence sont ime source de maladies , de souffrances , d'abrutissement ; parce qu'elles détruisent le goût du travail et tous les instincts purs -et élevés qui font le bonheur et la dignité de l'homme, parce (|n'eUes créent des besoins factices qui nous dominent et nous conduisent souvent à la zuisère et au crime ; la tempérance et la chasteté sont des vertus, parce qu'elles sont utiles *•
n ne faut pas tuer son semblable sans nécessité ; car la mort d'un homme est ua très-grand mal, et la jouissance que peut éprouver l'assaâsin est presque toujours le prélude d'horribles douleurs, s'il ne tombe dans un abrutissement pire que toute souffîrance. L'assassinat est un crime, parce qu'il est nuisible.
On a le droîA de tuer son semblable en cas de légitime défense. Interdire à, un homme injustement attaqué par un assassni le droit de se défendre, même au péril de la vie de son adversaire, ce serait condamner un innocent à mort, ce qui est un très-grand mal, poitr encourager un assassin , ce qui est un mal presque aussi grand ; la légitime défense est un droit, parce qu'elle est utile.
Arrêtons-nous ici ; nous avons assez multiplié les exemples , il est temps de conclure. Dans des questions morales de toute espèce, questions de morale pure, de législation, de politique, dans les problèmes les plus fondamentaux comme dans les plus simples , nous avons mis en présence les deux doctrines. D'tm côté , nous avons vu la doctrine idéaliste multiplier les axiomes et les principes ù priori de la manière lainoins scientifique; ces principes, nous les avons exarminés, et, en lesrap^ochant des vérités morales que proclament l'expérience et le sens commun , nous les avons trouvés trop absolus pour s'y accommoder, ou insuffisants à <en rendre compte ; mais le phis souvent BDBS avons du constater, dans les questions les plus :graviéis, que la
I . On Toit par là combien il est injuste d*adresser à notre doctrine un reproche qu'on a qnelqnefols formulé, sans jusfte raison à mon avis, contre celle de Bentham (Voy. notamment M. Cousin, Du Vrai, du Beau, du Bien, 7« édition, p. 329 à 330), celui d'aboutir h la Bégatlon de toute morale individuelle. Notre principe embrasse la morale individuelle mil bien que la morale sociale, puisqu'il consiste dans l'obligation pour l'tiomme de eantribiier à la réalisatioD du pins grand bien possible de tous les êtres, y compris lul-
morale idéaliste était incapable d'en formuler aucun. De l'autre côté, la morale utilitaire nous a fourni le moyen de ramener toutes les vérités morales à un principe unique, source commune de toutes les sciences morales, lien qui les réunit sans les confondre, puisque chacune touche à un ordre spécial d'intérêts et de rapports , et toujours nous avons constaté , dans les généralités comme dans les détails , la conformité de ses décisions avec celles que proclame le sens commun. Nous nous croyons le droit de formuler, en présence de ces résultats, deux conclusions , qui pour nous n'en font qu'une , nous avons déjà expliqué comment : 1^ que le principe de l'utilité, tel que nous l'avons exprimé , est réellement la formule exacte qui rend compte de toutes les vérités morales, et qui, sous une forme obscure et vague, préside à tous les jugements que porte la raison humaine appliquée à la morale, c'est-à-dire, dans le langage vulgaire, la conscience; 2^ que la doctrine idéaliste ne peut avoir pour effet que d'introduire dans la science morale des idées vagues, imprécises ou inexactes, d'y rendre toute démonstration rigoureuse et tout ordre vraiment scientifique impossibles, et qu'au contraire le principe utilitaire lui donne l'unité, l'ordre, la précision, l'exactitude, l'assurance d'un progrès régulier par l'étude de notre nature intime et des éléments qu'offre le monde •extérieur à la satisfaction de nos instincts.
Deux considérations générales peuvent encore servir à faire resisortir davantage la vérité de cette double conclusion.
On a pu remarquer souvent, dans le cours de cette discussion, la tendance de la morale idéaliste à ériger en vérités naturelles et indiscutables les principes de notre morale et de notre législation, •c'est-à-dire, en un mot, les préjugés de notre nation et de notre temps. Et parmi ces'préjugés (je prends ici le mot dans son sens large), •combien n'y a-t-il pas évidemment d'erreurs, d'idées fausses, ou étroites, ou trop absolues I Le spectacle des autres civilisations et la sévérité avec laquelle nous les jugeons peuvent nous en donner une idée. Mais un autre point de vue , que la discussion qui précède n'a peutêtre pas suffisamment fait ressortir, parce qu'en exposant les doctrines que je combattais, je n'ai voulu les présenter que sous leur forme la plus sérieuse et la plus digne de la philosophie, c'est la tendance de la morale idéaliste à développer dans les âmes et à introduire dans la morale un élément essentiellement dangereux et corrupteur, le sentimentalisme, les aspirations de l'àme, comme on dit , c'est-à-dire les caprices de l'imagination et du sentiment personnel décorés de noms pompeux. Ce qu'il y a de plus déplorable dans cette maladie morale, c'est qu'elle sévit particulièrement sur des âmes de quelque distinction, n n'est pas de plus puissant ingrédient pour dissoudre et affaiblir
les caractères ; il n'est pas de sophisme plus propre à -ériger en noblesse de cœur les passions les plus funestes et les égoïsmes les plus féroces. L'étude des mœurs et mieux encore de la littérature contemporaine fournit à l'appui de cette vérité une teUe surabondance de preuves , qu'il m'est impossible d'entrer dans les détails de ce sujet, qui m'éloignerait de ma thèse. Ce que je puis et dois faire, c'est de montrer que la morale idéaliste a une parenté étroite avec le sentimentalisme. Il va sans dire que je n'entends point par là soutenir que quiconque la professe tombera nécessairement dans les aberrations que je signalais tout à l'heure; pour prouver que telle n'est pas ma pensée, il me suffira de dire que je considère Platon comme le type accompli de l'idéalisme en morale; or, rien n'est moins sentimental que la République et les Loxb; mais cela signifie que, dans certains esprits et à certaines époques , qui portent d'avance en elles le germe de ce fiéau, la morale idéaliste contribuera à en favoriser le développement. Que' nous dit-elle, en effet? « Écoutez les aspirations de votre conscience ; il est inutile , en morale , d'observer et de raisonner ; les conséquences de nos actions importent peu ; ce qui importe, c'est leur moralité intrinsèque, et nous portons en nous la pierre de touche infaillible de toute moraUté. » Que de telles idées tombent dans un esprit vigoureusement nourri dans la pratique de la vie , et elles ne présenteront guère aifcun danger ; mais qu^elles rencontrent une àme à la fois passionnée et contemplative , dont l'imagination ardente exalte et rafSne les sentiments naturels , alors elles auront certainement pour effet de développer, de consacrer cette tendance , dangereuse quand elle n'est pas combattue par une morale sévère et pratique ; elles achèveront de fausser la conscience en lui faisant prendre , pour ce dictamen infaillible qu'on lui promet, les aspirations vagues et le plus souvent égoïstes de l'imagination et du sentiment. C'est en appliquant cette idée qu'on est arrivé de nos jours à sanctifier l'amour en lui-même et pour lui-même , et à poser en créatures sublimes et même morales certaines héroïnes du roman contemporain, certaines prêtresses de l'amour libre.
Une autre objection générale plus décisive encore peut être adressée à la morale idéaliste. Je dis plus décisive, car elle tend, non pas à en faire ressortir une conséquence dangereuse , mab à en prouver directement la fausseté, en démontrant qu'elle est incompatible avec nn fait, aussi incontestable qu'immense, et ce fait, c'est la variété des mœurs et des opinions morales chez les différents peuples et aux différentes époques. Cette objection, si vigoureusement présentée par Montaigne et Pascal, reproduite par les sceptiques et libres penseurs des dix-septième et dix-huitième siècles, n'a jamais été sérieusement
réfutée. Si une faculté identique chez tous les hommes, la consoienee, leur recède immédiatement dans chaqpie circonstance la seule con» duite qm soit conforme à la loi morale « ou seulement si elle consiste ea ua certain nombre de principes pratiques phis ou moinis généraux, comment se fait-il que les vérités les plus essentielles de la naorale aient été méconnues par des peuples entiers, que resclavage, la polygamie, rinceste du &ère et de la sœur aient été admis par des nattons plus ou moins civilisées ? 'Gomment se fak^il qu'ici la prostitution soit une institution religieuse, que là, le vol soit toléré dans certaines circonstances., qu'ailleurs le père ait le 4roit de vie et de mort sur son enfant 7 Commexxt, i diverses époques, des hommes distingués pw l'intelligence et le sens moral ont-ils prêché la communauté des biens «t des femmes 7 — ^Voilà une objection à laquelle la morale idéaliste n'a jamais répondu, parce qu'elle ne peut y répondre, parce que cet argument suffît à la condamner. Pour la morale utilitaire , la dif^ ficutté n'existe pas; elle ne reccmnait que deux idées morales à priori^ qui n'en font en réalité qu'une «eule ; la première, ^'il y a un devoir, une obligation; la seconde, que l'objet du devoir, c'est le bien général. Pour réfuter ce principe, il faudrait montrer quelque part nat réunion d'hommes où l'idée du devoir n'ait été ni formée ni appliquée , où rintérèt personnel ait été le seul mobUe raisonné de tooles les actions , ou bien montrer un devoir reconnu quelque part et qull soit impossiUe d'expliquer par une considération fondée sur le Mea général, exactement ou inexactement compris ; car il est évident que sur la question de fait, les divergences et les erreurs sont les conséquences naturelles de la diversité des situations ou de l'imperfection incurable de l'esprit humain ; pour la doctrine utilitaire , la forme du jugement moral est seule invariable, la matière peut varier* La question -est donc pour nous cdlle-^ci : T a-t-il eu , en un temps ou on un lieu quelconque, une croyance morale qu'il soit impossible d'expliquer par le principe de l'utilité 7 Nous avons expliqué déjà par ce principe un assez grand nombre de croyances qui nous paraissent vraies ; assez souvent nous avons vu deux opinions opposées , toutes deux vraisemblables, s'apfHjiyer toutes deux «ur lui. En prenant pour exemple des idées morales aujourd'hui condamnées sans retour, des croyances qui nous paraissent monstrueuses, serions-nous même heureux? — L'exemple le plus souvei^ invoqué pour attester la diversité des mœurs, celui qui est devexiu en. quelque sorte classique, c'est celui du sauvage donnant la mort à son vieux père paur lui épargner les infizonités de l'extrême vieillesse. Mais n'aperçoit-on pas aussitôt que cet usage est fondé sur une appréciation, sans doute inexacte, mais œrtainement sincère de l'i&térôt de la victime elle-même ? U en
est de même des effets de la puissance paternelle , du droit de ^ €t de mort sor les enfants; on le considérait comme indispensable an maintien de rantorité domestique, A laquelle on attachait une importance excessive et dont on n'avait pas encore bu séparer les droits d'avec ceux de la puissance publique. 11 en est de même de Tesclavage; dans les sociétés antiques, l'idéal qu'on poursuivait était le développement le plus grand possible de la ne publique; or, la vie publique exige des loisbrs; pour que les citoyens eussent des loisifs, il fallait -que le travail manuel fût fait par d'autres ; et , pour obtenir ce résultat y on n'entrevoyait encore qu'une ccHubinaison possible^ la plus simple, la plus mdimentaire, l'esclavage. Ajoutez à cela certains préjugés, par exemple, chez les Grecs, la croyuice à la sapéno^ nié de leur race, qui servait alors, comme elle sert encore aujourd'bui, à justifier l'asservissement des races prétendues inférieures, et VOQS comprendrez , non pas que l'esclavage ait jamais été légîtise , oonfîarme à l'utilité générale, mais qu'on ait pu avoir cette opinion, et qu'ielle ait pu être non-seulement l'opinion du vulgaire , mais celle d'Aristote et de Platon. De même pour les utopies communistes et socialistes. lisez les -entiques , tantôt ^stes, tantôt spécieuses, qu'a^dressent i la propriété, telle qu'elle est oi^aaîsée aujourd'bui, les partisans de -ces doctrines, et vons comprendrez que, frappés outre mesure de l'importance de ces accusationis, ils en soient airrivés à préférer, comme plus conformes à l'utilité générale , des systèmes absolument irréalisables, ou qui auraient pour effet de nous ramener à l'état sauvage. Je n'ai pas besoin de multiplier les exemples ; il «st paifaitéDEtent évident que la morale utilitaire, n'ayant, pour expUquer d'après son principe les doctrines les plus erronées , qu'à montrer, non pas qu'elles aient jamais été fondées sur une appréciation exacte de l'utilité générale , mais seulement que , grâce à des circonstances paiiicutières , gsàce aux préventions que l'autorité de l'usage ou l'amour de la nouveauté , ou toute autre passion, intéressée ^ou désintéressée , dévident faire naître en leur faveur, elles aient pu paraître conformes à l'intét^t général , an bien de la société; il est évident , dis-je , que la morale utilitaire, n'ayant i faire que r.ette démonstcatioa, ne potora jamais y trouver de difficulté , et qu'ainsi la diversité des idées moraks devient un argument décisif en sa faveur, puisjqu'^le l'explique sans difficulté, tandis que la doctrine rivale est inca* ftàit d'en rendre eompte.
On peut juger par là du crédit que mérite ane objection qu'adres* sent volontiers à la morale utilitaire les partisans de la doctrine opposée. Si vous cherchez , nous dit-on , le critérium de la morale dans l'utilité générale, vous livrez la morale à la disi^ussion, vous
abandonnez à Tappréciation de chacun la règle du bien et du mal. « Quand nous visons à l'intérêt général sans être guidés par la justice, nous prenons la conséquence pour le principe et nous soumettons la morale à toutes les chances d'erreur imposées à notre intelligence et à notre sensibilité*. » Au contraire, avec la morale idéaliste, plus de doute, plus de discussion; chaque difficulté est tranchée par une règle absolue, supérieure à tout examen et à toute controverse; l'anarchie est remplacée, en morale, par l'autorité. Nous répondrons à cela, d'abord qu'il serait peut-être désirable que l'homme trouvât en effet dans sa raison la règle infaillible et universelle du bien et du mal , mais que malheureusement cette règle n'existe pas ; l'histoire des mœurs et des idées morales en fournit la preuve évidente, et donne ainsi aux prétentions de la doctrine idéaliste un démenti qui suffirait seul à la condamner.
Hais est-il vrai qu'en livrant la morale au libre examen, en y introduisant le raisonnement précis et la méthode scientifique, la doctrine utilitaire la livre infailliblement à l'anarchie ? — En aucune façon. En tant que science , elle lui fera partager le sort commun de toutes les sciences, d'être sujettes à la discussion; mais est-ce la faute des utilitaires si l'esprit humain est fait de telle sorte qu'il ne puisse atteindre la vérité qu'en passant par l'examen et quelquefois par l'erreur! L'espèce de dictature qu'ont prétendu exercer jusqu'ici dans les questions morales et politiques certains préjugés tyrauniques n'a pu empêcher la discussion de naître, et n'a certes pas produit une telle unanimité que nos adversaires aient le droit de s'en prévaloir beaucoup. J'ajouterai néanmoins, pour rassurer les esprits trop faciles à s'alarmer, qu'heureusement les discussions morales portent sur des faits positifs et d'une appréciation généralement facile, les intérêts de tous et de chacun. Voilà pour la science. Quant à la pratique, nous n'avons nullement la prétention de forcer chaque homme à raisonner sa conduite morale d'une manière toujours logique et par des arguments fondés sur la plus pure doctrine de l'utilité ; ce serait vouloir changer la nature humaine; en réclamant en faveur des droits de la science, nous ne voulons pas empiéter sur les droits du bon sens ; nous croyons que, plus ou moins dévoyé par certains préjugés ou certains sophismes, il n'a jamais cessé, dans ce travail obscur et latent qui le caractérise , de régler en réalité ses décisions sur le principe premier de toute morale , sur le principe de l'utilité ; à mesure que la science morale fera des progrès, il continuera de suivre le même procédé, avec un peu plus de précision et de rectitude, nous l'espérons. D'autre