CHAPITRE XXIX
Enfin, bornant le cours de tes galanteries, Alcippe , il est donc vrai, dans peu tu te maries : Sur l'argent, c'est tout dire, on est déjà d'accord; Ton beau-père futur vide son cofFre-forl; Et déjà le notaire a, d'un style énergique. Griffonné de ton joug l'instrument authentique.
De Tbomme, nous allons passer à la femme, et connaître les opinions, les sentiments de Boileau sur le mariage et sur Tamour. On a prétendu que notre poète y était complètement impropre. Je ne suis pas fâché de savoir ce que M. Saint-Marc Girardin pense de ces mé* chants bruits. Il va nqus le dire sans doute. Mais non , le professeur ferme le livre, il a fini sa leçon. L^heure s'est écoulée; j*ai oublié la dureté des bancs, Tabsence de coussins, la chaleur, lés fresques. Je ne me suis point aperçu de la fuite de l'heure, et je crierais volontiers bis , si la majesté du lieu ne m'arrêtait. On ne peut pas recommencer, mais , heureusement , rien n'empêche de revenir.
Plus galant que la Sorbonne, le Collège de France admet les femmes à ses leçons, il leur fait même la politesse d'une place réservée, place trop petite, car je vois ça et là dans l'auditoire des mantelets de velours, des chapeaux de satin, des fleurs^ des rubans, des dentelles. Le public féminin du Collège de France, me disait-on, ne se compose que de ba&-bleus quadragénaires ou quinquagénaires; c'est une pure calomnie , les frais et jeunes visages sont en grande majorité; il y a certainement plus de jeunes filles que de jeunes gens dans la salle. Il est vrai que ces jeunes personnes ont plutôt l'air anglais, aUemand, américain, que français. L'auditeur, en moyenne, a quarante ans, et l'auditrice, de dix-huit à trente ou trente-cinq tout au plus. Au CoUége de France, comme à la Sorbonne, les vieilles générations témoignent seules des goûts littéraires de la France, les nouvelles ne songent guère à cela. Mais à quoi songent-elles donc? Ce serait une curieuse étude à faire que celle des idées et des mœurs de la jeunesse actuelle. Cette période de la quinzième à la vingt-cinquième année, autrefois remplie par la littérature, par la poésie, par quoi estelle occupée aujourd'hui? C'est ce que je dirai peut-être un autre jour. Voici le professeur qui monte en chaire. Écoutons.
470 L'ANNÉE LITTÉRAIUE.
M. de Loménie parle aujourd'hui des tragédies de Voltaire. C'est une rude besogne. Ces tragédies sont au nombre de trente et une, ni plus ni moins. Comptons-les : Œdipe ^ Martanme, Éripkyle^ Brutus^ Alzire^ la Mort de César ^ Amélie ou le duc de Foix, Adélaïde du Gueslin, Sèmiramis, Zaïre, Mérope, Mahomet^ Zulime^ Tancrède, r Orphelin de la Chine ^ Rome sauvée ou Catilina, Oreste, Sophonisbe, les Guèbres , les Scythes, le Triumvirat ^ Olympie, les Pélopides ou Atrée et Thyeste, les Lois de MinoSj Don Pèdre, Irène. J'allais oublier .^^a^Aoc/é, tragédie posthume; .^r/^mt^^, dont nous n'ayons que quelques fragments qui ne font pas regretter que cette tragédie soit restée inachevée, et Tanis et Zélide ou les Itois paS" teurs. On voit que les auteurs du dix-huitième siècle n'étaient guère moins féconds que ceux du nôtre; encore ne connaissait-on pas la collaboration. On admire vraiment la facilité de Voltaire, quand on songe que, outre ses trente et une tragédies, il a fait encore Samson, opéra; la Princesse de Navarre^ comédie-ballet; le Temple de la Gloire, intermède; le Baron dOtrante^ opéra -bufifa; Pandore, opéra; les Deux Tonneaux, opéra-comique; l'Écossaise y Chariot, pièce dramatique; le Dépositaire^ comédie de société; Socrate^ ouvrage dramatique; la Femme qui a raison^ C Indiscret y le Pinde, Nanine^ en tout une cinquantaine de pièces, tragédies, ballets, grands opéras, opéras-comiques, opéras sérieux, opéras bouffons, Intermèdes, comédies.
De tout cela il ne reste plus au répertoire que deux ou trois tragédies, que Ton joue de temps en temps au Théâtre-Français età TOdéon pour servir aux débuts des élèves du Conservatoire.
La Harpe a parlé des tragédies de Voltaire avec le sentiment de la plus vive et de la plus complète admiration. On est vraiment surpris <les cris d'enthousiasme qu'arrachent à ce critique des scènes, des situations et des caractères qui me paraissent exagérés et faux^ Quand M. Villemain monta en chaire, les idées commençaient à changer; la révolution inaugurée par Voltaire lui-même au théâtre se retournait contre lui; une foule de causes tendaient à diminuer l'influence voltairienne; entre La Harpe et M. Villemain, il y avait presque xui abîme. Aussi se moque-t-il de l'auteur du Cours de littérature ^ qui àsiïiiV Œdipe , mettait le poète français presque au-dessus du poète grec, parce que, selon lui, Voltaire, perfectionnant les détails de Sophocle, ménageait des nuances délicates, observait des convenances relatives û la personne età la situation, et bien plus sensibles et plus fréquentes