‹ Le Magasin de librairieChapitre 133 sur 180 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

chez les modernes que chez les anciens. Lorsque Voltaire, oubliant Sophocle, se mit à imiter Shakespeare, La Harpe préfère Orosmane à Othello. Dans les dernières années delà Restauration, ces mépriseslà n'étaient plus possibles; M« Yillemain Tint remettre chaque ouvrage en sa lumière et lui restituer ses véritables proportions. Sophocle et Shakespeare remontèrent à leur rang dans une sphère que Voltaire n'avait fait que traverser sans s'y reconnaître, et l'auteur de Zaïre reprit sa place naturelle après , mais à quelque distance de C<M*neille et de Racine.

Il 7 a des temps heureux où la vérité natt comme d'elle-même, où les esprits l'accueillent avec facilité, où elle se grave dans toutes les mémoires. Telle fut la période qui comprend les cinq dernières années de la Restauration, de 1823 à 1830. La critique, plus large et plus impartiale qu'au temps de Laharpe, ne s*était point encore per^ due dans les excès de la fantaisie et du romantisme, on rendait justice aux écrivains étrangers, Goethe, Schiller, Shakespeare, sans en fiiire des dieux. Le cours de M. Villemain est l'œuvre de cette époque où Ton sent le mieux les résultats de cette impartialité intelligente qui n^est, en définitive, que de la justice. Au point de vue purement littéraire, on en est reste à ce qu*il a dit sur les écrivains du dix-huitième siècle en général, et sur Voltaire en particulier. Aussi je plains fort le professeur obligé de monter en chaire aujourd'hui et d'intéresser le public à l'analyse de Mérope^ de Sémiramis, de Mahomet ^ de r Orphelin de la Chine*

Un homme d'esprit se tire des positions les plus difficiles, et M. de Loménie me l'a bien prouvé l'autre jour au Ck)llége de France. Ce n'est pas sans terreur, j'en conviens, après avoir lu le programme de sa leçon, que j'ai pris place sur les bancs de l'amphithéâtre. L'ana-lyse des tragédies de Voltaire! est-il un sujet plus usé, plus rebattu? Le prdesseur n'a pas même la ressource de l'épisode et de l'anecdote; tout ce qui se rattache à ces pièces et aux acteurs qui les ont jouécé, on le sait par cœur depuis le collège. Cependant, dès que le professeur a été aux prises avec son sujet, je me suis senti afitratné. C'est qu'il est imposable de parler de Voltaire sans intéresser, parce qu'il n'est rien sorti de sa plume qui ne touche à quelque chose d'important, homme ou idée. Ses tragédies elles-mêmes toutes faibles, toutexagérées, toutes fausses qu'elles semblent souvent, sont une arme entre ses mains, une arme puissante pour répandre des idées. Voltaire a inventé le théâtre philosophique, et en cela il s*est montré créateur.

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Son yers est ampoulé, incorrect, mou; il rime à peine, j*en conviens, mais le spectateur le saisit au passage et le garde dans sa mémoire, d*où il ne sortira plus. Je laisse de côté les lettrés, il est certain que les tragédies de Voltaire sont celles que le public français a le plus goûtées, dont il a le mieux compris les idées, les sentiments et les caractères. Voltaire a eu comme Molière Fhonneur d'enrichir la langue française d'un mot nouveau tiré du nom d'un de ses personnages, et on dit un séide comme on dit un tartufe. Le philosophe s'est souvent trouvé poëte et niême grand poète dans ses tragédies; il a fait surtout Zaïre, la pièce enchanteresse, comme l'appelait Rousseau : (k Zaïre est la première pièce de théâtre dans laquelle j'aie osé m'abandonner à la sensibilité de mon cœur; c'est la seule tragédie tendre que j'aie faite. Je croyais, dans l'âge même des passions les plus vives, que l'amour n'était point fait pour le théâtre tragique. Je ne regardais cette faiblesse que comme un défaut charmant qui avilissait l'art des Sophocle. Les connaisseurs, qui se plaisent plus à la douceur élégante de Racine qu'à la force de Corneille, me paraissent ressembler aux curieux qui préfèrent les nudités du Corrége au chaste et noble pinceau de Raphaël. » Débarrassé des scrupules dont il vient de nous faire confidence. Voltaire écrivit sa tragédie chrétienne, comme il l'appelle, et l'on peut dire, en parodiant un vers bien connu :

Tout Paris pour Zaïre eut les yeux d'Orosmane.

Non point Paris seulement, mais la France entière; Zaïre a été l'héroïne du dix-huitième siècle, comme Chimène celle du dixseptième. A ceux qui prétendent qu'il ne sut pas aimer, à ceux qui lui reprochent ses poésies licencieuses et froides, le dix-huitième siècle se contentera de rappeler Zaïre et la Nouvelle Héloïse. Quant à Voltaire, n'eût-il écrit que cette pièce, il mériterait encore d'être considéré comme un des plus grands poètes dramatiques de la littérature française. M. de Loménie, sous ce point de vue, ne lui a peut-être pas assez rendu justice, ou du moins, faute de temps, après avoir montré ses défauts, ne s'est-il pas étendu suffisamment sur ses qualités. Que de vers charmants et pleins de simplicité viennent à l'esprit en songeant à cette tragédie !

Mais Orosmane m'aime , et j'ai tout oublié.

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