CoouDûentaire sur Corneille
ce qu*il a volontairement abdiqué dès k commencement, les droits qu'il tient du mariage. Supposez un instant qu'en cédant sa femme, Polyeucte ait un autre sentiment ou un autre motif que l'abnégation chrétienne, un motif humain, des calculs ambitieux, comme Félix, ou rinfidélité de sa femme, ou je ne sais quelle doctrine sur le droit absolu de l'amour : Polyeucte devient Jacques. Mais l'enthousiasme chrétien l'élève au-dessus de tous ces sentiments misérables; 11 l'élève même au-dessus de la jalousie. Non qu'il efface en son ftme la tendresse qu'il a pour sa femme : par un reste d'affection humaine, que j'aime à retrouver dans le martyr, il veut le bonheur de Pauline : '
Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.
Tout le personnage de Polyeucte est dans ce vers : il veut que Pauline soit heureuse sur la terre ou dans le ciel.
Dans cette lutte éternelle entre le mari, la femme et l'amant, les trois personnages font ordinairement coupables ou ridicules. Ici, aucun des trois n'est coupable ou ridicule, grâce à leurs grands sentiments, et la grandeur de leurs sentiments tient à leurs passions vaincues. Ce n'est pas en déifiant leurs passions, mais en lés sacrifiant, qu'ils nous iduchent et qu'ils nous inspirent la vraie adihiralion, celle qui ne se sépare point de l'approbation. Paulinis, entre Polyeucte et Sévère, n'est ni embarrassée ni gênée à nos yeux; elle le serait, si elle voulait ménager sa passion. Comme elle veut la vaincre, nous la plaignons peut-être , niais non pas avec des sentiments petits et indignes d'elle : notre pitié s'éjève à l'admiration. Nous voyons sa vertu grandir sous nos yeux, sans en être étonnés ; la victoire qu'elle a remportée sur sa passion la rend capable d'être la plus magnanime < des femmes, comme elle la rendra capable aussi d'être chrélieqne. Elle refuse, même après la mort de Polyeucte, d'appartenir à Sévère, et, loin de se prévaloir du renoncemeot de Polyeucte, elle le rejette : « Sévère, dit-elle à celui-ci étonné et ravi de l'acUon de Polyeucte , parce que le cœur humain s'ouvre vite aux espérances de la passion :
Révère, connaissez Pauline tout entière.
Mon Polyeucte touche à son heure dernière; Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment; Vous en êtes la cause, encor qu'innocemment. Je ne sais si votre âme, à vos désirs ouverte,
Aurait osé fermer quelque espoir sur sa perte;
Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas
Où d'un front assuré je ne porte mes pas;
Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que j« n'endura,
Plutôt que de souiller une gloire si pure,
Que d'épouser un homme, après son triste sort»
Qui de quelque façon soit cause de sa mort ;
Et, si vous me croyiez d'une Âme si peu saine,
L'amour que j'eus pour vous se tournerait en haine.
Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout.
Mon père est en état de vous accorder tout;
Il vous craint, et j'avance encor celte parole
Que, s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole.
Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui.
Faites-vous un effort pour lui servir d'appui.
Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande;
Mais, plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.
Conserver un rival dont vous êtes jaloux, '
C'est un trait de vertu qui, n'appartient qu'à voua;
Et, si ce n'est assez de votre renommée,
C'est beaucoup qu'une femme, autrefois tant aimée,
Et dont l'amour peut-être encor peut vous toucher.
Doive à votre grand cœur ce qu'elle a de plus cher.
Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.
Adieu. Résolvez seul ce que vous devez faire.
Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer.
Pour vous priser encor je le veux ignorer *.
Quelle grandeur d*âme, ou plutôt quelle délicatesse! car V&me àe Pauline n'est grande que parce qu'elle est pure. Elle étend l'Idée de l'honneur conjugal au delà de la vie de Polyeucte. Elle n'épousem pas, étant veuve, celui qu'elle s'est interdit d'armer pendant qu'elle était épouse : ce serait accepter la mort de Polyeucte comme un bleflfait, ce serait presque en avoir fait le vœu. Trouvons-nous ceâ scrupules de Pauline exagérés? Non : comme l'honneur est une foi, cette foi n'est jamais trop grande, bi la femme n'avait à garder que âOO honneur, il faudrait encore qu'elle eût toutes les défiahces et toutes les alarmes de la pudeur; mais, comme Dieu a voulu que l'honneur de l'homme et de la famille fût sous la garde de la pudeur de la