‹ Le Magasin de librairieChapitre 176 sur 180 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

mauvaise humeur des bailleurs de fonds, qui ne manquoraient pas de lui reprocher son imprudence et sa témérité. Arec la fantaisie de Ai. PoBsard, le fiasco est eneore plus certain; n'importe ! le directeur pomra du moins répondre à ses actionnaires : — Que touIcz-tous? œ n'est pas ma faute, je me suis adressé à un membre de l'Acadànie: firançatse, j*ai pris un nom, le reste ne me regarde plus*.

Outre ce besoin de mettre leur responsabilité à l'abri, il y a aussi, chez beaucoup de directeurs, le désir, comme je Tai dit, de faire de l'extraordinaire. Un jour on trouve piquant de faire signer un gros mélodrame à M. Alphonse Karr, cet esprit si fin, si léger; le lendemain, autre idée piquante qui oonsiete à faire jouer un proverbe en trois actes, Ce qui plaît a/ux darnes^ de l'auteur à Agnès de Méranu^ et à métamorphoser M. Ponsard en Alfred de Musset. Le drame de M. Alphonse Karr n'a pas réussi le moins du monde; il en sera pro* bablement de même de la fantaisie de M. Ponsard, cela n'empêcher» pas un autre directeur ou le même de rêver immédiatement quelque combinaison non moins piquante que les précédentes. Le fâcheux pour les directeurs, c'est que ces combinaisons piquantes sont fort coûteuses. Les gens qui ont un nom le font payer quand on veut s'en servir. De là des primes à n'en plus finir, de la des changements de direction, de là cette anomalie qui nous montre les recettes des théâtres augmen» tant chaque mois pendant que le plus grand nombre des directeiu» ont de la peine à nouer les deux bouts de la bourse, eonune on cBt vulgairement, à la fin de l'année.

Du reste, que les directeurs s'enrichissent ou ne s'enrichissent pas, ce n'est point là au fond ce qui me préoccupe. C'est dans FintérM de l'art que j'attaque un système désastreia. On prétend que les directeurs sentent, eux aussi, le vice de ce système, mais qu'ils sont forcés de le subir. Nous cherchons les noms, disent^ils, parce que nous ne trouvons plus de pièces. C'est là une ^reur ou plutôt un parti pris : il y a des pièces, il y en a beaucoup, seulement, il faut se donner la peine de les lire et de les juger. Tout cela, je le sais» demande du soin, de l'exactitude, un jugement solide, une certaine hardiesse et l'amour de Tart, qualités que l'on remarque chez bien peu de directeurs. L'Odém, qui a le bon esprit de ne pas trop oroive aux noms, a pu, grâce à ce sceptidsine, sans prime, sans traité, mettre la main sur un succès de près de deux cents représentations. Je ne sais combien de théâtres avaient refusé le Testament de Girodot quand cette pièce s'est décidée à passer les ponts. En jouant deux

auteurs parfaitement inconaus, ou voit que TOdéoD n'a pas fait une trop mauTaise aSïiire.

Cependant le Tfaé&tre-Françaîs a joué f Aventurière de M. Emile Augier, une reprise ou plutôt une restauration. L'Aventurière a tenu i prouver qu'elle n'était point de ces comédies qui vieillissent loin de leur pays sans rien apprendre etsans rien oublier. Elle s'est présentée sur la scène de la rue Richelieu vêtue des modes du temps, parlant la langue du jour, absolument comme si elle ne revenait pas de l'exil. C'est là un cas rare et qui mérite d'être signalé.

.Lorsque Louis XVIII fit sa rentrée à Paris, on se moqua beaucoup de son costume mi-partie d'ancien régime et de nouveau. Il portait la poudre comme Lauzun, et un frac bleu comme M. LafiUe; c'était là des concessions ; on ne lui en sut aucun gré : il (allait être tout à fait d'avant 89, ou tout à fait d'après cette époque. Je crains bien qu'on ne fasse la même remarque à propos de f Aventurière, Telle qu'elle était, cette comédie avait sa physionomie; telle qu'elle est maintenant, elle paraîtra peut-être terne et effacée. Pour moi, je préfère V Aventurière d'autrefois à celle d'aujourd'hui. Ia première avait plus d'accent, plus de sincérité, plus d'entrain. Le personnage de Hucarade n'a rien gagné à tourner au sérieux, et la comédie ellemême aurait fort bien pu se passer des deux ou trois scène» que l'auteur y a ajoutées.

On ne se doutait guère, en sortant il y'a douze ans de la première représentation de F Aventurière, que désormais ce personnage allait rester au théâtre, que nous le verrions repar^lre sous vingt costumes différents, en un mot, que l'ère du demi-monde venait de s'ouvrir au Théâtre-Français. Victor Hugo avait mb en scène la courtisane réhabilitée par l'amour ; dans la refonte de son œuvre, M. Augier s'est peutêtre un peu trop souvenu de Marion Delorme, de môme que dans le vieux Monparade, il s'est trop rappelé Ruy-Gomez. L'Aventurière n'en estpasmoins un type infinimentsupérieuràtoules ces courtisanes de carton que nous avons vu surgir devant la rampe du Gymnase et du Vaudeville. Elle est vivante, et par moments on sent qu'elle a un cœur. Madame de Girardin, en écrivant Z^dy Tartufe, i dû avoir dans certains moments l'Aventurière devant les yeux. On voit que celte comédie a exercé une certaine influence sur les esprits et qu'elle vaut bien une reprise. L'auteur avoulu la reloucher; ila eu tort, je l'ai dit et je le répèle. (}uand une pièce a été composée et jouée un certain nombre de fois, il ne faut plus vouloir la refaire. Devant la rampe et sous le feu du

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