AU XVII« SIÈCLE
oostre nation? satellite de mort? satrape des enfers? avorton désespéré et envenimé de tous les diables, lequel, boursoufflé d'une bourrasque de rage, enflammé devons les soufres et salpestres stygiens, lève la main sanguinaire et le couteau forgé à la trempe de tous les cyclopes du Tartare contre Toinct du Seigneur? Ah! pirate, corsaire, barbare, que fais-tu?
Ces trois dernières qualifications, après tout ce qui précède, sont bien faibles.
Au milieu de toutes ces rapsodies diversement informes, qui nous donnent une idée de l'état d'abjection où croupissait encore l'éloquence religieuse, même à la fin du règne de Henri IV, nous avons remarqué un orateur qui nous a paru se distinguer quelquefois par un ton plus approprié à la dignité de la chaire, et par quelques traits heureux qui nous olfrent comme une faible et vague ébauche de la parole de Bossuet; c'est Gospean ou Cospeau % alors évoque d'Aire, qui mourut en 1646 évêque de Lisieux. Gospean, venu du Hainaut, n'était pas né Français; il ne connaissait même notre langue que depuis douze ans, ainsi qu'il le déclare dans une péroraison touchante dont le ton et le tour rappellent un peu l'oraison funèbre de Gondé.
Vous cependant, Henry mon doux prince, à qui de deux puissans royaumes il ne reste plus que sept pieds de terre, prenés en bonne part ce petit service de ma langue, ce funèbre sacrifice de mes tristes paroles : hélas l elles vous sont bien dues I II n'y a pas douze ans que je vins en vostre royaume, muet pour les François et ne pouvant prononcer comme il falloit un seuV mot de ce doux langage ; vous m'y avés reçu par vostre bonté, gaigné par vostre douceur, encouragé par vostre faveur, eslevé par vostre libéralité, et recognoissant que mon cœur estoit tout à vous, vous avés oublié que*mon corps estoit estranger. Recevés d'un œil favorable ces souspirs et ces larmes que j*espands dessus vostre tombe, et trouvés, par le sang et la grâce de Jésus- . Christ, la terre douce à vos os et le ciel miséricordieux à vostre âme.
L'éloquence de Gospean présente encore ailleurs quelques lointains rapports avec celle de Bossuet. Qu'on se rappelle la coihparaison si x^onnue du prince de Gondé avec Taigle c qu'on voit toujours, soit qu'il vole au milieu des airs, soit qu'il se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants et tomber si siirement sur sa proie, qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux* »
C'est aussi en comparant Henri IV guerrier à un aigle que Gospean
. dit : « A l'heure qu'on le pense tenir, on le voit prendre son essor et se perdre comme en la nue; lorsqu'on le croit éloigné de cent lieues, il
. vient fondre sur ses ednemis, les ruine ou les met en désordre. » De
I. On écrit plus ordinairement Cospean. Pourtant, dans le recueil dont nous parlons, son nom est écrit Cospeau.
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même cm est reporté au souvenir des lamentations éloquentes de
Bossuet sur le cercueil de madame la duchesse d'Orléans, en lisant ce morceau où le panégyriste de Henri IV, passant tout à coup du souvenir de ses victoires au spectacle de son cercueil, s'écrie :
Seigneur tout-puissant, quelle différence ! Est*il possible que ce soit là celuy qui tonnoit à fvry ! Faut-il que le prince que nous avons vu depuis deux mois mettre d'une main triomphante sur la teste de son épouse le plus noble diadème de tout Tunivers ne soit maintenant qu'un peu de cendre 1 0 monde l 0 vanité l 0 douleur l
n est juste d'ajouter que cehd des orateurs sacrés du temps de Bemî IV quiîse distingue le plus avantageusement de ses contemporains est le môme homme qui dans sa vieiUeflse discerna et encoiiragea le ^^remier le génie <naiasant de Dossuet. Gekù-ci mit très-^uroliablement à -profit ses leçons ^et sas exemples; c'est à Gospean .que le jeune Bossuet, élève de philosophie au collège de Navarre, dédia en 1643 sa première thèse^; et l'abbé Le iDteu nous appraid dans ses Mémoires sur BoBSuet^ que l'évêque de Lisieux disait du jeune éedlier de Navarre : « Ce sera une des plus grandes gloires de l'Église, a
TL ne faudrait cependant pas exagérer la valeur de Toraiison ftmèbre de Henri IV psr Cospean : 11 y a quelques signes d'éloquence, mais ils sont clair-semës ; le Ion y est encore l'exception, c'est le mauvais qui domine. C'est à tort qu'on lui a fait honneur d'avoir le premier banni' delà chaire les citations des poètes païens :îl cite Virgile » il parie des Muses affligées qui déplorent la mort de Henri IV; il s'appuie sur Platon et Pythagore ; il abuse delà mytholo^^e, de l'astrologie^ de l'histoire naturelle et de l'histoire ancienne; il se livre aux antithà&es ' pôdantesques, ide la scolastiqoe sur les éléments, qui ont, dit-il, tontes leurs qwditéB'inntraBres et coiilre-pointée&; il ne r^istepasbeaucenp plus que les autres prédicateurs de son temps à l'attrait tout-puissant des jeux de mots. H dît que sous Henri IV, on vit la force sans forces, que la mort le ravissant lui a ravi cette gloire etc.; 11 dit de la rue de la Ferronnerie, où le roi a été assassiné, qu'elle tire à bon droit son nom du fer^ mais qu'elle devrait l'avoir tiré des Furies; d en tin mot, ce n'est pas encore parmi la génération à laquelle appartient Cos-peau, que Ton peut chercher des précurseurs de Bossuet ^
. i . On pourrait encore extraire de cette eollection d^oraisons funèbres de Henri IT quelques passages Intéressants, emprantés à nn antre prvdicateaf' assez eélèbre de répoqne, à FenoUlet, évéqoe de Montpellier. Le diseonrsqn'il noos présenteà TinTerse de Valladier, non point comme une im^A^visaiion, mais comme mn travail rédigé à loisir, après coup, manque de mouvements oratoires, mais i] y a^ -des parties qui se' distinguent par la-nobiesse des tournures et la granité du toQ» notamment nn tableau du triste état de la France durant les guerres de religion^
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Que sîy quittant l'oraison fonfefare, on cherche dans un genre moins pompeux y 4ans ]e sermon, des renseignements snr réloqneBce refigieiise à cette ^ëpo^ne^ on retrouve le même manraisgoût, le même mélange ûe grossièretés, de snbtffîtés et ^e déraison. Les divers voinmes qm cootîemEient les aomiureBX sennans de Vallaâier^ et qn^il ioûtnle avec son pédantiame ordinaire, Thii : Métof^alogie sacréCy l'autre : la Sainte Philosophie de fâmey un troisième : les Bioiinei Parallèles de la sainte Eucharistie^ ne sont qu'un fatras illisible, ofl&ant cependant un certain intérêt de surprise à l'aspect de ce torrent didées bizarres et de mots baroques, qui roulent iihpétueu sèment et sans relâche. Si, comme nous sommes poi^é à le croire, Valladier criait très-fort et faisait de grands gestes, on s'explique sa popularité et l'effet que pouvait produire sur une multitude grossière un morceau comme celui-ci, par exemple, débité rapidement et d'une voix de ton» nerre (il s'agit du jugement dernier) :
O détresses I ô angoisses! 6 terreurs! ô horreurs! ô traverses! ô affres l 6 espcuvautes ! ô mon Dieu 1 ô mère de Dieu ! 0 anges du ciel 1 ô esprits bienheureux! 6 pauvre peuple! ô misérables pécheurs! et toy mon Ame, rebelle, assoupie, revesche, stupide, insensible, inexorable, tu dors sûrement? tu n*y penses pas? Ah! en ce chaos de malheur n'y aura un seul coin de refuge. L'enferiMsra tout en rage, en faciende, gémissements, en hurlements. Le oîel sera voide et désert, les anges seront descendus, tous les saincts y seront aocoorus ^ VirHites emlomm ftièvébuntur. L'ange, avec le glaive brandissent, gardera les avenues dn panUis, précipitera les damnez en enfer. La mer sera en furie, Cetrc^iée, enragée, éciiniease,ilottante. Les viUcs, les montagnes» les forêts, les can^agnes, les prés, tout en cendres et en brasier. L'air tout en feu, tout en soufre, tout en foudres et tintamarre. Le Fils de Dieu ne fait que darder charbons, tisons, carreaux, lances, roués, couteaux, jaye> lots. Sa saincte Hère et les saincts revoyent les procès; les diables voltigent partout. Pécheur» où es-tu? que faia^tu? & quoy .penses-tu? Le ciel anim<^^ l'enfer débondé, la terre embrasée, la mer débordée, les saints irrités, les hommes criminels, les diables forcené^» Dieu courroucéi offensé, injurié. Miséricorde^ Seigneur I
Cette impétuosité désordonnée semble au prenâer abord incompa-
Dès-le-débai, on remtffqae vue pbnse qoi senotble Inspirée parles vers, si connus avtjottrd^lnii, du Dante, et qui Vêtaient tTè»>peii «loirs : Nessun maggior dolûTêf etc. t La soiiTeinmce d'avoir été heureux accroît le sentiment des misères présentes. » Vais Tenofitet échappe encore moins que Gospean à la mafnie des figures bizarres, il compare les mis qui ne pressurent pas lenrs peuples au jbie du torps kumain^ qui, dJt->ll, met daueemm^t la vUmde. Parlant de la donceor de Benri IV, Il dit qu'il en sueraU le reste de ses actions, et il ajottte : c 'Comme le cygne n'avale aucune viande qoMl ne Tait trempée dedans Teau, ainsi cette ftme blanche et divine ne reeetoit aucune impression qu'elle ne les eust plongées dedans les eaui, oa, pour ntleox diroi dedans le lait de sa honte, i
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de ce cerf, et secouant de là ses plumacbes, remplit de sablon les yeux de cette pauvre beste, laquelle ainsi aveuglée courant à travers champs, se jette dans les précipices, où l'ajgle incontinent la poursuit et Testrangle. C'est bien ^a vérité que le diable est un oyseau de proie,^ et est ainsi souvent appelé en rÉcriture, mais c'est un oyseau sembla^ble en ruse à l'aigle, car voulant attaquer nos âmes qui sont si fréquemment comparées au cerf, cerf vite à la course, car qui y a-t-il de plus prompt que l'esprit? Cerf armé dé deux cornes, de l'amour de Dieu, et de celuy du prochain : il (le diable) se jette dans la sablonniôre du monde, remplit ses ailes de poussière, d'honBeara, d« grandeurs, de voluptés, de vanitez, de riens, et puis se perchant tout à coup entre les cornes desasmes, estendant de là ses ailes, son orgueil, ses richesses, et secouant ses vanité» : il leur remplit les yeux de ce méchant gravois d'of- 9ces, de t)énéfices, de grandeurs, d'honneurs, de toutes mondaaites : et eatànt ainsi aveuglées, elles ne sçavent plus où elles vont» se perdent, se jel« tent dans les précipices, et lors ce malheureux oyseau leur sautant à la goi^e les estouffe.
Pour achever de donner une idée de la manière 4e Besse, ajoutons qu'il aime, comme c'était l'usage alors, à surprendre son auditoire en entrant en matière par une histoire en apparence étrangère au siqet. Voici rex;orde 4'un sermon sur la purification de la Vierge :
Trois geptilsbQmmes persans enti^rent un jour en grand' dispute dans l'antichambre du roy Darius, pour sçavoir quelle chose estoit la plus forte du monde. Le premier dict que c'estoit le vin qui maistrisoit les petits et les gntnds. L'autre dict que non, mais que c'estoit le Roy, qui faisoit tout trembler soubs ses armes, la parole duquel servoit de loy, la volonté d'arrest» et le seul signe de commandement. Le troisième, qui fut Zorobabel, adjous|a que c'estoit la femme, mais que par-dessus tout cela c'estoit la vérité qui estoit la plus forte et la plus puissante chose du monde, Super (mnia auUm vindiMeritoA, ô pauvres Persans, permettez que j'entre en cette dispute, permettez que je die aujourd'huy mon symbole, pas un de vous n'a encore rencontré, je dis moy que c'est l'humilité. »
Les sermons du temps de Henri IV sont pleins de ces agréables surprises. C'est ainsi qu'un auteur cite je ne sais quel sero^onnaire du temps, qui prêchant sur le repentir de sstint Pierre débuta en ces termes :
«La Nymphe des bois, étant poursuivie par le berger ApoUo, fuyait par monts et par vaux, tant qu'elle arriva au pied d'un rocher où elle ne put grimper, et voyant celui qui la pourchassait maître de sa per^ sonne, se print à plorer : ainsi fit saint Pierre, flevit amare. »
On j>ourrait parcourir tous les recueils de sermons publiés sous le règne de Henri IV et au commencement du règne de Louis xm, avec les titres bizarres qui les décorent : Le$ marques des enfants prédestinés de la céleste Jérusalem, Le vrai accomplissement des désirs de t homme. Le réconfort des désespérés. On retrouverait partQut le même mélange de pédantismci de déraison et de mapvais goût. ^