‹ Le Magasin de librairieChapitre 24 sur 180 · AU XVII* SIËGLE* UB · texte numérisé non relu

AU XVII* SIËGLE* UB

Ainsi, nous touchons presqne à ComeiUet à Deseartes, et sauf quelques faibles iadices de talent constatés chez deux orateurs sacrés, Gospean et FenoiUet, qui d'ailleurs n'ont pas laissé de sermons iuK primés, Téloquence reli^euse n'apparaît point encore dans notre langue ^

Cependant parmi les prédicateurs de cette période, il en est un dont nous n'ayons pas encore parlé, et qui mérite de n'être point confondu avec eux, car si son goût n'est pas toujours sûr, il se distingue déjà entre tous par la délicatesse de l'esprit, la pureté morale du langage^ et ses sermons peuvent être considérés comme le point de départ de la transformation rapide que nous verrons s'accomplir dans la prédi* cation. On devine qu'il s'agit de saint François de Sales. Un petit nombre seulement des sermons de ce gracieux saint nous, ont été conservés avec le caractère d'une authenticité complète, puisqu'on en a le manuscrit rédigé de sa main; les autres ont été publiés assez longtemps après sa mort sur des textes fournis en général par les religieuses de la Visitation et plus ou moins altérés. Considérés au point de vue littéraire, les sermons de saint François de Sales n'offirent ni le charme ni le mérite de Vlntreduction à la vie dévoie^ oà l'abondance même excessive des images n'altère presque jamais la justesse, la netteté, la simplicité des idées^. Le prédicateur laisse plus ft désirer sous ce rapport : les rapprochemcnês forcés et poursuivis jusque dans les détails les plus minutieux, l'abus des comparaisons empruntées à la mauvaise médecine et à la mauvaise histoire naturelle de son temps donnent à son éloquence un coloris souvent faux. Le bon saint n'échappe qu'à moitié au goût dominant, cependant il y échappe à moitié. Pour s'en convaincre, 11 suffit de lire le petit traité sur la prédication qu'il composa sous forme de lettre, afin d'instruire et d*encourager le jeune archevêque de Bourges André Frémyot , frère de madame de Chantai, qui redoutait de monter en chaire et qui lui demandait des conseils. On a dans ee petit traité toute la doctrine de saint François de Sales sur la prédication. Sa théorie vaiirt mieux que sa pratique, comme cela se rencontre d'ordinaire pour tous les genres de travaux; elle se distingue souvent par une critique judi-

i. Ellen^appftntl paadfttsnrtsge & travers les IHiit siècles pendant fest^nefs notre idiome s*est formé en travaillant à se soustraire à la tyrannie du latin. Sous la double influence de cette tyrannie et de la maladie de subtilité infligée aux esprfts par le système d'éducation adopté au moyen ftge, la langue française n*a longtemps réussi que dans les fenres légers ou faniUers, ei m*a guère predoit, Insqu'av dix<septième siècle, dans les genres sérieux et élevés, que des caricasarts.

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cieuse des faux hrillants, des platitudes et des grossièretés qnî déparent, à cette époque, le langage de la chaire : sans aller jusqu'à proscrire l'usage des histoires profanes, l'auteur veut qu'on s'en serve, dit-il , comme des champignons , seulement pour réveiller l'appétit ; quant aux fables et aux sentences des poètes païens , il n'en faut ou du tout point ou si peu que rien. Mais là où l'on reconnaît l'homme du temps imbu d'une rhétorique artificielle et intempérante, c'est lorsque saint François insiste sur l'importance et l'utilité des histoires naturelles et sur le procédé par lequel l'orateur découvre de belles similitudes. Comment trouver ces belles similitudes? Est-ce par le moyen naturel qu'indique et qu'emploie Bossuet : savoir beaucoup et saisir dans toute leur variété , mais aussi dans toute leur vérité , les rapports naturels des choses entre elles? Non, le procédé que préconise le bon saint François est beaucoup plus artificiel. C'est par l'influence des mots que l'on arrive à l'association des idées.

Pour rencontrer, dit-il, ces similitudes, il faut considérer les mots, s'ils ne sont point métaphoriques ; car ^uand ils le sont, tout aussitôt il y a une similitude à qui les sait bien découvrir. Par exemple : Viam mandatorum iuorum cucwrri, cum dilatasti cor meum : il faut considérer ce mot dilattisti, et celui de cucum; car il se prend par métaphore. Orj maintenant il faut voir les choses qui vont plus vite par dilatation; et vous en trouverez quelques-unes, comme les navires quand le vent étend leurs voiles. Les navires donc qui chôment au port, sitôt que le vent propice les saisit aux voiles, et qu'il les emplit et fait enfler, ils cinglent ; ainsi lorsque le vent favorable du Saint-Esprit entre dans notre cœur, notre âme court et cingle dans la mer des commandements.

Et certes qui observera ceci fera fructueusement beaucoup de belles similitudes, esquelles similitudes il faut observer la décence à ne dire rien de vil, abject et sale \

Malgré cette dernière réserve que ne pratiquaient guère les contemporains de saint François de Sales, U est facile de comprendre comment la vive imagination du gracieux prédicateur, toujours prête à s'arrôter à la moindre apparence d'un rapport entre deux idées, se laissait entraîner ensuite par ce premier rapport arbitraire à tous les rapprochements de détail aussi subtils que forcés dont ses sermons sont parsemés. Il y a notamment un oiseau fabuleux dont il abuse étrangement. Après avoir tiré du Phénix des similitudes sans nombre, il arrive à comparer la mort de cet oiseau à celle de la sainte Vierge, et voici comment il motive et poursuit cette comparaison :

Le Phénix, dit-il, meurt par le feu; et cette sainte dame mourut d'amour. Le Phénix assemble des busches de bois aromatique , et les posant sur la

« . Traité de la prédication de saUtt François de Sales f p. 55 ; t. IIl des OEavres •omplètes, édition in-8<», 183i.

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dme d*an mont, fait sur ce buscher un si grand mouvement de ses ailes, que le feu s'en allume aux rayons du soleil. Cette vierge assemblant en son cœur la croix, la couronne, la lance de Notre-Seigneur, les posa au plus haut de ses pensées, et faisant sur ce buscher un grand mouvement de continuelle méditation, le feu en sortit aux rayons des lumières de son Fils.

Ce passage suffit pour expliquer comment le bon saint termine son traité sur 1^ prédication, en recommandant au jeune archevêque de Bourges de chercher des conceptions en la table des auteurs^ et comment il ajoute : a II y a un Espagnol qui a fait un gros livre qui s'appelle Sylva allegoriarunif lequel est très-utile à qui le sait bien manier. » Bossuet ne connaissait probablement pas ce gros livre. II n'en est pas moins vrai que les sermons de saint François de Sales sont les seuls qui, par leur délicatesse, sinon par leur simplicité, se distinguent au milieu des bizarreries et grossières qui défiguraient encore l'éloquence religieuse au commencement du règne de Louis XIII.

Mais si durant des siècles la prédication en langue vulgaire n'a fait aucun progrès dans notre pays , elle en fera de très-grands à partir du jour où elle entrera dans une voie nouvelle. Aussitôt que l'esprit humain aura commencé à secouer le double joug delà scolastique et de la mythologie, aussitôt qu'il se dégagera de toutes ces vaines subtilités qui l'étouSent comme des bandelettes, de ce goût pour les minuties de l'érudition qui le fait se nourrir d'enfantillages pédant tesques , aussitôt enfin que le sentiment de la véritable éloquence naîtra dans les âmes, il suffira de quelques années pour que le langage de la chaire se transforme avec une rapidité surprenante.

Pour nous convaincre de ce fait et avant même d'entrer dans le détail des causes diverses qui ont concouru à le produire, franchissons seulement un espace de trente-trois ans, l'intervalle qui sépare la mort de Henri lY de celle de Louis XIII, et comparons au recueil d'oraisons funèbres de 1610 quelques oraisons funèbres prononcées en 1643. Nous ne sommes pas encore au temps de la grande éloquence religieuse, il s'écoulera encore quinze ans avant qu'elle fasse son apparition avec Bossuet; mais déjà chez des prédicateurs dont le nom est aujourd'hui oublié, nous pouvons apprécier le mouvement qui s'est accompli. Reportons-nous^â cette oraison funèbre si grotesque de Yalladier, qui eut deux éditions en quinze jours, et qui fit, dit-il, fondre en pleurs tout son auditoire, et rapprochons-la d'un discours du même genre prononcé en 1643 à l'occasion de la mort de Louis XDI. Voyons d'abord quelle idée le prédicateur qui succède à Yalladier se fait de la mission de panégyriste d'un roi, et à la doctrine qu'il énonce nous reconnaîtrons déjà un changement, même dans le fond de l'oraison funèbre jusque-là exclusivement composée d'hyperboles en l'honneur du mort sans aucun enseignement à l'adresse des vivants.

La louange» dit cet orateur, que TÉglise me prescrit aujourd'hui ne doit paB être un discours abandonné à des figures excessiyes, A des hyperboles sans fond et sans rives, ne doit pas être un discours plein de déguisements et d'impostures artificieuses, ne doit pas être un effet de cet art qui n'a été inventé que pour faire les choses grandes petites, et les petites grandes, mais une oraison funèbre qui n'est pas moins instituée pour déplorer la misère et la fragilité des plus grands hommes que pour célébrer leurs vertus et les proposer en exemple aux fidèles. Loin donc d'ici, 6 l&che flatterie, mère nourrice de la tyrannie, poison mortel de la royauté légitime. Mais toi, 0 vérité divine, qui ne peux entrer, comme dit cet ancien, dans les palais des princes que par les fenêtres et en cachette, entre ici par toutes les portes de cette Église, monte en cette chaire où tu fais leçon publique aux hommes et parle par ma bouche«

Ce début, peut-être un peu fastueux, mais d'un tour incontestablement noble et imposant, n'empêche pas rorateur sacré d'exa* gérer passablement les mérites de Louis XIII et de se montrer peut-être aussi habile qu'austère dans l'unique reproche qu'il fait expressément à sa mémoire, a celui d'avoir, dit-il, laissé maltraiter sa mère. » Il n'est pas maladroit de n'appuyer que sur ce point, en donnant un exemple de libre appréciation qui ne peut que plaire à la régente Anne d'Autriche, comme un avertissement à son fils mineur. Il est à remarquer que dans la plupart des oraisons funèbres de Louis XIII, les orateurs mettent en relief ce tort du roi défunt, en ayant soin d'ailleurs en cette circonstance, comme dans les autres critiques qu'ils se permettent, de désigner clairement, quoique sans le nommer, comme l'auteur responsable de toutes les erreurs du règne, le cardinal de Richelieu qui, on le sait, précéda son maître de quelques mois dans la tombe. Les appréciations, en ce qui concerne ce fameux ministre, ont été d'abord et assez longtemps empreintes de sévérité; en redressant l'injustice des contemporains, la postérité a fini par tomber dans l'excès contraire, et il serait temps peut-être qu'on abandonnât cette prétendue philosophie de l'histoire, à l'aide de laquelle, depuis une quarantaine d'années, on empoisonne l'esprit, on rabaisse le cœur des générations nouvelles, en leur apprenant à ne chercher dans l'étude du passé que l'apothéose du plus fort, la justification systémalîqae de toutes les iniquités heureuses. Toujours est-il que L'orateur de 4643 dont nous étudions ici l'éloquence, après av(Hr, dans un exposé rapidei et briUant de la politique et des victoires du règne de Louis Xin« tai & celui-ci la part trop large au détriment de son ministre, arriva à l'éloge de la plus incontestable et de la plus personnelle des vertus du roi, par une transition assez habile quoique un peu forcée peut-être dans le détail :

, Toutes ces victoires^ dit-U^ 9Qnt pompeuses et magnifiques à la vérité.

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mais combien tralnent-elles avec elles de malheurs, de massacres, d^oppreasions? La justice de la cause dans les armes n*empôche pas l'injustice de leurs effets. Le peuple victorieux et le vaincu souffrent presque une égale misère; ces victoires d'ailleurs n'appartiennent pas entièrement ni au capitaine, ni au roi qui les gagne, chaque soldat 7 prend part, et un canonnier qui aura mis le feu à propos à une pièce de campagne et tué le chef des ennemis amra gagné la bataille plutôt que le général. Mais les victoires dont il nous reste & parler ne se partagent avec personne, ne nuisent à personne et pro* fitent à tous... nous ne sommes pas torUs nés capitaines ni soldats du prince, inais nous pouvons tous être compagnons de Louis dans ce genre de victoire, quoique les circonstances de la sienne ne souffrent certes ni compagnie ni égalité.

Quelle est donc cette victoire de Louis XIII qui ne souffre ùl <^oiilpagnîe ni égalité t On devine qu'il s'agit de celle qu'il a remportée sur lui-même, de sa continence, de la pureté de ses mœurs, de la vertu qui le distingua âe son père aussi bien que de son fils. On a vu comment Valladier, à l'aide d'Omphale et d'Herculei esquivait grossièrement le côté faible de Henri IV; qu'il ait ^ parler de la chasteté de Louis XIII, il ne sera pas moins grossier; mais nous sonmiea déjà bien loin de Valladier, la langue et l'inspiration oratoire ont déjà subi une véritable métamorphose, car voici comment le panégyriste de Looia Xfll fait valoir la principale vertu de ce prince :

Qu'un rd, dit-il, fleurissant en vigueur, en jeunesse, en beauté, ait dompté ses sens, et tenu en bride les désirs impétueux de cette chair mortelle, comme un Hermlte de la Thébaïde; qu'il ait vécu sur son trône et dormi dans son lit royal avec autant de pureté qu'un religieux dans sa cellule, parmi l'austérité des haires et des disciplines ; que la beauté en son plus haut lustre, telle qu'elle parait à la cour, armée de tous ses attraits, assistée de tous ses charmes, accompagnée de toutes ses grâces et de tous ses artifices, n'ait jamais fait aucune impression sur le coeur de ce prince; certes la chose seroit incroyable si elle n'étoit connue de tout le ïnonde, unique s'il n^y avoit pas un autre Louis dans le ciel, miraculeuse si les miracles continués ne perdoient le nom de miracles par l'accoutumance de les voir.

Ce morceau n*est-îl pas d'une belle facture? n'y a-t-îl pas déjà dans cette suite de périodes élégantes, nobles, harmonieuses, qui se rattachent sans elTort les unes aux autres, et dans cette allusion rapide à saint Louis si bien jetée à la fin, tous les caractères au moins extérieurs du langage que Bossuet pariera quinze ans plus tard^ sans en excepter môme le vieux mot accoutumance f qui se trouve encore dans les sermons du grand orateur? Empruntons enJBn à ee prédicateur inconnu nne dernière citation qui achevée de nous prouver que l'abbô Manry se trompe quand il dit qte Bossilet tt tiré l'éloquence religieuse de la fange :

Je me suis étonné quelquefois, Messieurs, du style ei de la fonnule dont l'Église se sert quand elle prie pour les rois et les princes souverains. Elle demande & Dieu qu'il les prévienne d'une telle grftce et d*une telle vertu, qu'ils puissent éviter les monstres des vices, vitiorum monstra, les vices tncnstrueux, non-seulement les péchés et les vices, comme elle prie pour les autres fidèles, mais les vices monstrueux. Eh I pourquoi cela? Ah ! chrétiens, l'Église qui proportionne l'ardeur et les termes de ses prières aux besoins et aux fautes ordinaires de ceux pour qui elle prie, a bien jugé que les souverains peuvent tomber plus facilement que les autres hommes dans des crimes extraordinaires. La liberté de pouvoir tout faire, la licence de tout exécuter, les tentations si fréquentes et si artificieuses des ministres de toutes les volontés du prince, la Iflcbeté des flatteurs, l'impunité certaine portent presque toujours leurs défauts jusqu'à la dernière ligne de la méchanceté, jusque dans le fond du précipice. De sorte que si un prince est cruel, il remplira tout de proscriptions et de supplices; s'il est avare, ce sera un gouffre; s'il est ambitieux, il cherchera de nouveaux mondes ; mais s'il est impudique, ce ne seront qu'adultères, qu'incestes, qu'abominations, qu'infamies, que monstres, car conune nous appelons de ce nom spécialement les productions déréglées de la nature, aussi nous pouvons dire que tout ce qu'il y a de monstrueux dans les autres vices se trouve dans l'esprit d'un roi abandonné à l'impndicité^

Nous avons insisté un peu longuement sur les beaux passages de cette oraison funèbre de Louis XIII parce qu'elle est à peu près inconnue. L'auteur, qui n'a laissé qu'un faible souvenir, est l'abbé François Ogier, plus connu sous le nom du prieur Ogier '• Il parait qu'on a imprimé de lui deux volumes de sermons, mais nous n'avons pu nous les procurer ; s'ils offrent autant de distinction que son orabon funèbre de Louis Xm, ils mériteraient d'être moins rares. Ce n'est pas que le prieur Ogier n'ait gardé une petite place dans l'histoire de

!• En regard de cette page, on peut inoutrer la même idée, exprimée qainze ans plus tard par Bossuet, avec pins de vigueur et de sobriété, sans qu'il y ait, néanmoins, assez de différence pour qn*on ne reconnaisse pas que les deux orateurs parlent déjà la même langue. C*est dans un sermon contre L*ambilion que Bossuet dit : c Si je pouvais vous découvrir aujourd'hui le cœur d*un Nabucbodonosor dans Thistoire sainte, d*un Néron, ou de quelque autre monstre dans les histoires profanes, vous verriez ce que peut faire dans le cœur humain cette terrible pensée de ne rien voir sur sa tête, et, à proportion, ce qui en approche. C'est là que la convoitise va tous les jours se subtilisant et se repliant, pour ainsi dire, sur elle-même. De là naissent des vices Inconnus, des monstres d'avarice, des raffinements de volupté, des délicatesses d*orguell qui n*ont point de nom; et qui les produit, chrétiens? La grande puissance féconde en crimes, la licence, mère de tons les excès. »

2. Oraison funèbre de LoiUs XIII^ prononcée en Téglise Saint-Benotl , le i^ juillet 1643, par H. François Ogier, prêtre. Ce discours fait partie d*unc collection d*oraisons funèbres de Louis XllI qui se trouve à la Nazarine.

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notre littérature. MaU cette place, il la doit moins à sa renommée de prédicateur qu'à une brochure écrite par lui en 1 627 en f ayeur de Balzac, c'est parelle quesonnom reste attachéàla polémique littéraire du temps. L'amitié et l'admiration d'Ogier pour le premier écrivain qui, au dixseptième siècle, trouva le moule dans lequel devaient être fondus tous les chefs-d'œuvre de la prose française, ne contribuent pas peu d'aUleurs à nous expliquer son mérite, comme nous le verrons tout à l'heure en faisant la part de Balzac dans les rapides progrès de l'éloquence au dix-septième siècle.

A côté de l'oraison funèbre d'Ogier nous en trouvons nne^e G(h deau, évèque de Grasse, de laquelle il sufiBt d'extraire une page pour &)mpléter la constatation du fait énoncé plus haut, savoir qu'il s'est accompli une transformation dans la langue oratoire entre 1610 et 1643.

n faisoit beau le voir autrefois foudroyant les Alpes, conduisant de grands sièges^ ou rangeant une armée, s'exposant lui-môme aux dangers, ou revenant en triomphe après des conquêtes. Mais, c*étoit un objet plus digne d'admiration^ encore qu*il fût bien funeste, de voir dans un lit un prince, à la fleur de son âge, an plus haut point de sa gloire, adoré de ses peuples, redouté de ses voisins, qui parloit de sa mort comme d*un petit voyage, qui donnoit les ordres de ce qu'il falloit faire quand il aurait rendu l'esprit, comme s'il eût parlé d'une entrée de ville ; qui consoloit ses domestiques fondant en larmes à ses pieds, et qui faisoit des leçons admirables de patience et de résignation 4 ces excellentes personnes qui l'exhortoient. Ceux qui n'ont qu'une vie langoureuse à laisser, tremblent, et la voudroient prolonger avec la goutte et avec la pierre. Un roi de France à quarante-deux ans sacrifie la sienne à Dieu avec joie, et ne compte pour rien tout ce qu'il laisse. Et d'où procédoit, me demanderez-vous, une si grande fermeté, pour n*avoir point de peur de la plus terrible des cboses terribles? Je m'en vais veut satisfaire. Il ne regrettoit point sa couronne dont il commençoit seulement à sentir les fleurs i, parce qu'il soupirait après une autre qu'il estimoit davantage. Il faisoit ouvrir les fenêtres de sa chambre pour contempler l'église de Saint-Denis où devoit être sa dernière maison, à cause qu'il espéroit que son Seigneur lui en donnerait une qui ne seroit plus sujette au changement. C'est à quoi il aspirait. C'est ce qui lui donnoit un saint oubli de toutes choses. C'est ce qui le rendoit comme cruel à soi-même dans le refus de beaucoup de remèdes qui pouvoient adoucir ses douleurs. Il savait que son maître qui pouvoit mourir sur le Tbabor avoit voulu expirer sur le Calvaire, et que pour rendre l'âme, le sein de la pénitence est le plus assuré '•

I. Me serait-ce pas encore là une allusion malveillante à Richeliea, mort six mois avant le roi 7

S. OraUon funèbre sur la tnorl du roi Louis Xill^ par Antoine Godeau, évèque de Grasse, p. 52, insérée dans la même GoUection citée plus bant.

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Si Von remplace dans ce morceau de Godéau tm ou detix mots qui font disparate, tel que maison ^nTdemeure; un tour devenu incorrect, d caille ^e,n'a'-t-on paâ déjà au complet Tinstrument dont le génie des Bossuet » des Bourdaloue et des Massillon doit tirer un si merveilleux parti. Quand on compare ce langage à celui des Valladier, des Besse et môme des Cospean , il est facile de reconnaître qu'il s'est opéré un grand changement non-seulement dans le choix et l'assemblage des idées, mais dans la structure et le tour des phrases et que la. langue du moyen âge est en train de subir une dernière et décisive révolution.^Cette langue avec ses caprices, ses combinaisons arUtraires, ses sinuosité?, ses enchevêtrements, ses superfêtations ; cette langue si gracieuse d'ailleurs dans les genres familiers, soit qu'elle raconte avec Joinville, soit qu'elle disserté avec Montaigne (car c'est toujours au fond la même langue), n'a jamais pu s'élever jusqu'à la majesté oratoire , ou du moins soutenir longtemps , sans s'égarer dans l'emphase ou tomber dans la platitude, ce ton grave, large, puissant, harmonieux qui est le ton de l'éloquence, et qui se définit peut-être encore mieux que la poésie épique par ces vives expressions des Latins : Os magna sonaturum^ ou loqui ore rotundo.

Pour qu'elle puisse se prêter aux grands mouvements oratoires , il faut que notre vieille langue se transforme considérablement^ On l'a très-ingénieusement comparée aux vieilles cités du moyen âge, si pittoresques dans leur confuse diversité , avec leurs rues sinueuses et étroites, inégalement bordées de constructions gracieuses de toutes dimensions et de toutes formes, mais où manquent l'air, la lumière, les grands espaces , les grandes lignes régulières et prolongées. Il y peut à peine passer trois cavaliers de front, le mouvement par masses y est impossible. La langue offre la même structure et dans ses rapports avec l'éloquence les mêmes inconvénients. La période oratoire, avec son ampleur, ne peut s'y développer à l'aise; elle s'y brise ou s'y contourne; pour qu'elle y trouve sa place, .il faut que la langue du moyen âge soit élargie, alignée, désobstruée, qu'au risque même de perdre quelques-unes de ses richesses de détail , elle fasse sa part aux besoins de l'éloquence, à l'expression oratoire des grandes idées, des grands sentiments , et qu'elle ait un style approprié à cette destination, un style oratoire, c'est-à-dire grave, noble, lumineux, imposant, épuré de toute bassesse, dégagé de toute difformité, même pittoresque, et assez semblable à ces grandes voies de communication bordées de beaux édifices réguliers, où peut défiler au grand soleil, sans encombre, en bon ordre, au pas, au trot, au galop, une troupe retentissante et brillante de grosse cavalerie rangée en bataille. C'est sous le règne de Louis Xm que l'on voit manifestement se produire dans notre idiome ce travail d'épuration et d'appropriation du langage à des emplois divers, et, en particulier, à l'éloquence de la chaire.

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Après avoir constaté le rapide progrès de l'éloquence religicttse dans l'oraison funèbre , et avant de le suivre dans la prédication pro^ prement dite , essayons de nous rendre compte des causes diverses qui ont concouru à produire un changement aussi considérable et aussi prompt entre la langue de Valladier et celle de Bossnet '. Ces causes sont de deux sortes : les nnes, prises en dehors du domaine de la religion , n'en sont pas moins puissantes sur l'éloquence religieuse ; les autres dérivent des réformes ou des améliorations qui s'accomplissent an sein de l'Église elle-même sous le règne de Louis Xin. Parmi les premières , il faut ranger tous les faits littéraires éclatants qui , durant cette période , ont donné aux esprits une si vive impul* sion. L'apparition d'une prose inouvelle sous la plume de Balzac n'est pas un événement indifférent pour l'éloquence de- la chaire.

Tout le monde connaît les défauts de celui qu'on a nommé le pro-* fessenr de rhétorique du dix-septième siècle ; sa pénurie d'idées , son élocution affectée et hyperbolique, sans parler du scepticisme moral qui se reconnaît trop souvent sous le faste de ses périodes. Mais quiconque a suivi de près les transformations de notre langue ne sau-> rait refuser à Balzac un talent de style d'autant plus étonnant, qu'il tranche plus complètement sur tout ce qui l'a précédé. On se demande où il a pris toutes ces constructions si nettes et si bien coupées , tous ces tours souvent si admirables de précision , de noblesse , 4'harmonie, toujours lumine x, même quand ils sont forcés, et qui parfois, lorsque l'idée répond aux splendeurs de la forme, s'élèvent jusqu'à la plus haute éloquence. Gomment refuser sa part dans les progrés de notre langue à l'homme qui , vingt ans avant Bossuet , a écrit cette page si ccmnue et dont nous ne citerons que le début.

« Il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les États; ces dispositions et ces humeurs , cette fièvre chaude de rébel* lion, cette léthargie de servitude, viennent de plus haut qu'on ne s'imagine. Dieu est le poète, et les hommes ne sont que les acteurs : ces grandes pièces qui se jouent sur la terre ont été composées dans le ciel, et c'est souvent un faquin qui eu doit être l'Atrée on l'Aga-* memnon. Quand la Providence a quelque dessein , il ne lui importe

I. Nous ne prétandofts pas Boutentr que le naavaiit goût de Tancienne prédicaiiOD ait oomplétement disparu soas Louis XI 11 ; ce mauvais goût subsiste représenté notamment par les sermons Irorlesqaes du bon évéque de Belley, Camus, et par las prédications booffonnes 4a petit père André; mais le mauvais goût tend à deyenir de plus en pins l'exception, et si la chaire chrétienne a des Scarron, ils sont reconnus et classés ota»Bi6 tels*

guère de quels instraments et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains, tout est foudre, tout est tempête , tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César. »

Du reste, si Ton s'étonnait de nous voir faire la part de Balzac dans les progrès de l'éloquence religieuse, depuis la mort de Henri lY jus* qu'à Bossuet , il nous suffirait d'invoquer sur ce point le témoignage de Bossuet lui-même. U y a, dans l'estimable ouvrage de M. Floquet sur le grand évéque de Meaux, un document inédit, où ce dernier, à l'instar de saint François de Sales, indique rapidement à un jeune prélat les lectures propres à former un orateUr sacré. Parmi ces lectures on voit figurer les œuvres de Balzac; à la vérité, Bossuet dit de cet écrivain qu'il le faut bientôt laisser parce que son style est très-vicieux par son affectation , mais en même temps il déclare que ses œuvres peuvent donner quelque idée du style fin et tourné délicatement. Il y a peu de pensées, ajoute-t-il, mais il apprend par là même à donner plusieurs formes A une idée simple, et enfin il termine par ce jugement qui, dans une telle bouche, a bien du prix en faveur de Balzac : « Il parle très-proprement, et a enrichi la langue de belles locutions et de phrases très-nobles \ »

Mais si l'on doit compter l'influence de Balzac pour quelque chose dans les progrès de l'éloquence religieuse sous Louis Xm, comment méconnaître celle de Corneille ? Tous ces jeunes élèves de Navarre ou de la Sorbonne qui, à l'exemple de Bossuet lui-même, allaient assister aux représentations du Cid^ des Haraces^ de Cinna ou de Polyeucte^ n'y apprenaient-Us pas à remplacer, par des formes plus nobles, la pédantesque bouffissure des Valladier et des Besse ? Comment enfin la prédication aurait-elle échappé à l'influence de Descartes, de l'homme qui vient porter le coup mortel à la longue domination de cette logique entortillée , de cette métaphysique ténébreuse et barbare, de cet appareil de fausse érudition, qui, depuis tant de siècles, régnent dans la chaire, pour substituer, i toutes ces rubriques tradition* nelles, le recours au bon sens, 4 là raison, à l'évidence, à l'observation directe de l'homme et de la nature. Qu'on ajoute i cela la fondation de l'Académie instituée, comme l'a dit Bossuet, « pour former une sorte de conseil réglé et perpétuel, dont l'autorité, étabUe sur l'approbation publique, peut réprimer les bizarreries de l'usage, et tempérer les dérèglements de cet empire trop populaire, n Qu'on tienne compte enfin, même des influences plus mondaines qui durant cette période se produisirent utilement pour l'éducation du goût et l'épuration du langage; qu'on fasse la part de cette illustre coterie de l'hôtel Rambouillet, non point en exagérant l'importance de ce fait de détail, que Bossuet, adolescent, prêcha son premier sermon dans le

i . Études sur Bossuet, par M. Floqnet ; appcodice sa tome II.

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salon bien de Vineomparable Arténice; mais parce qne ce groupe, avec ses travers, contribua néanmoins beanconp A débarrasser l'éloquence ainsi que la littérature en général du cynisme qui s'étalait encore effrontément même dans la chaire chrétienne ' ; qu'on réunisse ces influences diverses qui, en se croisant, en se complétant et se rectifiant les unes les autres , concourent toutes à préparer les splendeurs du règne de Louis XTV, et Ton comprendra sans peine que l'Église, dont les dogmes sont étemels, mais qui vit dans le temps, n'aurait pu, quand bien même elle s'y fut obstinée , se dérober à l'action de cette société qui prenait de plus en plus en dégoût la barbarie pédantesque et grossière de l'ancienne prédication, et que par conséquent Bossuet a dû avoir des précurseurs.

L'Église , d'ailleurs , loin de s'obstiner dans la routine , préparait elle-même ces précurseurs de Bossuet par le mouvement fécond qui s'opérait dans son sein.

Au milieu des violences du seizième siècle , son existence n'avait été qu'un combat, et sa voix s'était empreinte de la brutalité passionnée qui règne alors dans les âmes. Sous Louis XIII, quoique la guerre civile entre les deux communions persiste assez longtemps encore, elle a beaucoup perdu de son caractère sauvage; éclairée par les attaques de ses adversaires , l'Église éprouve le besoin de réformer sa discipline dont le relâchement n'a pas peu contribué aux

!• Sans exagérer rinfiaence de Thôtel de Rambouillet sur la prédication, on ne peut méconnattre, cependant, qu'elle s'exerce directement, au moins, sur un des prédicateurs distingués de cette période de transition, sur ce même Godeau^tlont nous Tenons de citer un passage qui ne donne pas une idée complète de ses qualités et de ses défauts. On peut étudier le genre de ce prédicateur dans un trèsbel ouvrage enrichi de magnifiques gravures, tirées des principales scènes de r Ancien et du Nouveau Testament, et où chaque gravure motive un sermon dont le début est la description détaillée de la gravure. L'ouvrage, publié en 1651^ est intitulé : Tableaux de la pémtenee^ on 7 reconnaît l^esprit de l*bdtel de Rambouillet transporté dans renseignement religieux avec son élégance, sa délicatesse, mais aussi avec ses raffinements, ses recherches, ses minuties dans Tanalyse du cœur humain ; le sermon sur la Madeleine repetUoHtetMi Tidéal du genre; citons-en seulement un des passages les plus tempérés, qui suffira pour nous montrer dans^Godeau ^n prédécesseur de Massillon. Il 8*agit de la péchereiee avant sa conversion : « Voulant, dit Godeau, que tous les hommes Tadorassent, elle faisoit ses bourreaux et ses tyrans de tous les hommes. Elle seule pouvoit dire combien ses conquêtes Juy coûtoient de soins, d^artifices et dMnquiétudes , combien de bassesses II luy falloit faire pour les conserver, quelles craintes la travailloient, quand elle soupçonnoit que ses esclaves songeoient à la liberté; combien de jalousies II falloit guérir par des contraintes insupportables; combien de reproches et d*extravagances elle estoit obligée de souffrir. En un mot, il n'y a que la pécberesse qui puisse bien exprimer les amertumes qui corrompoient toutes les douceurs de son péché. »

m DE LA PRÉDICATION

progrès des sectes dissidentes, et de vaincre ses eaneaus wm pins sc^letaent par la forée des armes ou la TÎoleaoe du langage, mais par sa régularité morale et par sa supériorité dans la controverse et l'en* seignement. De là toutes ces réformes dans les anciens ordres monas* tiques , toutes ces créations d'ordres monastiques nouveaux , tontes ces fondations religieuses qui signalent le règne de Louis XHI.

Parmi ces institutions , il en est deux surtout qui ont un rapport intime et direct avec les progrès de la prédication. C'est d'abord Port-Royal , cette sorte d'association libre des disciples de l'abbé de Saint-Cyran, à laquelle^n a donné le nom du monastère de filles, qui suivait la direction des êolitairea. L'esprit de Port^Royal , si puissant sur tout le siècle, a été dès l'origine l'opposé de celui qui régnait dans l'ancienne prédication. Le premier besoin d'un prédicateur suivant Saint-Cyran-, c'est de travailler à la mortification de son esprit, et de cette démangeaison qua tout le monde de savoir ieatueoup et de belles choses K Ce dédain de l'artifice et des faux bnUants resiuire dans tous les ouvrages sortis de cette école célèlure ; aussi Bossuei éil-il an jeune prédicateur qu'il veut instruira « les livres et les préfaces de Messieurs de Port-Royal sont bons à lire, parce qu'il y a de la gravité et de la grandeur'; cette gravité, à défaut de grandeur, se trouvait certainement daps l'éloquence» du prédicateur favori de Poit* Royal, de cet abbé Singlin, dont il ne nous reste que des abrégea de sermons , mais dont la parole devait difiérer beaucoup de celle des Valladier et des Besse, puisqu'un jour elle fut assez puissante pour convertir Pascal.

Une autre fondation plus importante encore que celle de Port-Royal , au point de vue des progrès de la prédication, fut rétablissement de la ' congrégation* de l'Oratoire, en 1611, car c'est principalement pour former des prédicateurs que, sans être prédicateur lui-même, le car* dinal de Bérulle réunit de jeunes prêtres destinés à corriges ki g»ût détestable qui régnait encore dans la chaire.

Avant lui, nous dit un de ses contemporains) eo ne pvéekoit guère que des traits tirés des naturalistes» ou des vertus mOTales des païens. Hularque, Pline, Sénèque, étaient les sources ordinaires ou Fod puisoit ; on erovoît atoir bien prêché quand on avoit fait en chaire un vain étalage d'érodftion pro«^ fane, et sacrifié la justesse du raisonnement aii mauvais goût des pointes. Le P. de Bérulle traTailla sérieusement à corriger ces défauts.

C'est cette congrégation célèbre qui, avant de fournir i Pélbqucnce religieuse deux de ses plus glorieux représentants , M ascaron et Mas-

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