Port'Bopal^ par M. SsiDie-Beuve, 1. 1, p
9, Éludes sur Bossuet^ par M. Fioquet; appendioa déjà citét
AU XV11« SitGLË. iti
sfllon, lui a donné ses premiers réformateors, le père Desmares, le père Le Jeune, le père Senanlt; nous n'avons point trouvé de ser* mons imprimés du père Desmarea, mais le témoignage de Boilean qui l'avait entendu déjà vieux, prouve que son talent oratoire gardait encore sa puissance , môme k côté du génie naissant de Bossuet. Quant au père Le Jeune il a laissé dix volumes de sermQus dont Massillon faisait beaucoup de cas et qu'il assurait avoir étudiés avec fruit.
Il prêcha durant près de soixante ans avec un succès auquel ses fertus , son caractère , sa personne même contribuaient autant que son talent. Au milieu de sa carrière de prédicateur, à 35 ans il perdit la vue : « On raconte, dit M. Sainte**Beuve, dans une note qu'il a consacrée au père Lejeune , on raconte (et si c'est une légende elle est belle) qu'étant monté en chaire clairvoyant encore , et ayant commencé de prêcher, le nuage de cécité (quelque goutte sereine) lut vint brusquement avant qu'il eût achevé son sermon. Il fit une légère pause, passa la main sur ses yeux, et reprit comme si de rien n'était. Mais lorsqu'il eut finit de parler, il étendit les mains pour chercher les degrés qu'il ne voyait plus , et demanda qu'on \int l'aider à deseendre K »
Dans cet état , il continua son ministère jusqu'à l'âge de quatre* vingts ans; on le nommait le père Aveugle. <t Son aveuglement^ dit un de ses contemporains, n'était point difforme, il avait les yeux presque aussi beaux que s'il en avait eu l'usage, n
Le père Lejeune est un des plus beaux types de missionnaires ? Fils d'un conseiUer au parlement de DôIe, il se voua plus spécialeinent à évangéliser les campagnes, en se résignant parfois à prêcher dans les grandes villes et même à la cour, où on sollicitait sa présence. Après avoir parcouru toute la France, affrontant dans son zèle apostolique mille dangers auxqpiels l'exposait son infirmité, partageant le pain noir des paysans , dormant sous leur toit de chaume , il con« sacra la dernière partie de sa vie à consoler, à instruire les popula* tions du Limousin.
Quand il mourut à limoges, en 1672, il fallut étayer le plancher de la salle où son corps était exposé, tant la foule se pressait, avide de le coutempler une dernière fois. Dévoré de l'amour du prochain, le père Le Jeune était impitoyable envers lui-même ; aveugle, torturé par le^ souffrances de la pierre, tourmenté par une hernie» exténué par les jeunes les plus rigoureux, il se faisait porter en chaire, s'é-* vaaouissait quelquefois dans le cours d'un sermon, sa tête tombait
i. Sainte-Beuve, Port^Royal, t. Lp. 478.
2; Ditcoun mr la vU et la mort du J{, P. Le Jeune^ par M. Ruben^ docteur ea théologie.
dam 868 maiitf, et, après une panse, il retrouTait des aoeents qui allaient an cœnr d'nn anditoire attendri. Ce n'^est pas tont : les mortifications ordinaires ne Ini sa£Ssant pas , il y joignait des macérations cmelles qne notre époque ne comprend pins : «Il était, nous dit son panégyriste, non-seulement chargé de chaînes jour et nuit, mais il enfonçait si fortement des ceintures de fer si aiguës qu'elles font horreur à les voir. Un jour, n'ayant jamais pu seul en arracher une, il fnt contraint, après l'avoir soufferte longtemps, de se découvrir à celui qui le menait; mais celui-ci, n'ayant pu aussi l'arracher, il fallut en venir A la lime. La douleur et la confusion qu'il en eut se peut mieux penser qu'exprimer, car il avait un amour égal pour l'humilité et la pénitence. »
Cette exaltation religieuse du père Lejeune porterait A croire , au premier abord, qu'on trouvera sa prédication empreinte soit d'nn mysticisme excessif, soit d'une ardeur fanatique. Il n'en est rien. Ses sermons se distinguent, au contraire, par la simplicité du ton, la douceur onctueuse du sentiment et le caractère pratique de l'enseignement moral ; la plupart roulent sur les principaux devoirs de la vie, et ne sont qu'un commentaire judicieux, souvent ingénieux ou pathétique des commandements de Dieu et de l'Église. Comme saint François de Sales, le père Le Jeune a écrit des instructions pour les prédicateurs. Sa doctrine constitue un progrès par rapport à celle du bon saint François ; car non-seulement il combat plus résolument qne lui les jeux d'esprit et l'usage des citations profanes, mais il ne conserve plus, rien de ce faible que nous avons rencontré chez son prédécesseur pour les histoires naturelles , pour la recherche des belles similitudes, et l'art de les appliquer subtilement.
Les vieux pilotes, âlt41, donnent quelquefois de bons avis aux jeunes gens, non pas qu'ils aient toujours plus d'esprit ou de prudence que les jeunes, mais parce qu'ils ont plus d'expérience. Le premier avis que je vous donne pour bien prêcher, c'est de bien prier Dieu; le second, c'est de bien prier Dieu; le troisième, le quatrième et le dixième, c'est de bien prier Dieu
Lisez et relisez assidûment l'Écriture sainte. Vous n'entrerez en cbaire que pour précber la parole de Dieu, connue ferait Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont vous tenez la place ; il en faut donc bannir toutes sortes de fables et autres sciences profanes. Un seul passage de la sainte Bible a plus de force sur l'esprit des chrétiens que cent raisonnements humains; ne craignes donc pas de la prêcher toute pure. Si vous y voulez ly outer quelque chose, les livres qu'il me semble que vous devez lire principalement sont saint Augustin, saint Chrysostome, la Somme de saint Thomas, la Vie des Saints, et quelques commentaires sur l'Écriture, si vous en avez le moyen.
Abstenez-vous de toutes les paroles qui peuvent faire rire, cela sent son charlatan. Le fils de Dieu n'en a jamais dit; toutes ses paroles tendaient à engendrer la componction et l'amour de Dieu. Mais abstenez-vous encore plus
AU XVII* SIÈCLE. i2<^
de tout ce qui peut engendrer en l'esprit de qui que ce soit la moindre imagination déshonnéte: e/ogutaDomtm, eloquia casta*
L'éloquence, la propriété et emphase des paroles serrent à persuader, mais je ne tous puis conseiller de prêcher par périodes quarrées, et d*user dé pensées ou de pointes trop étudiées : i» le fils de Dieu ne prêchait point comme cela, et saint Paul dit : Non in persuasibilibus kumanœ sapientiœ vet" bis; 2« cela sent un peu sa vanité, et toute imperfection du prédicateur mésédifie ses auditeurs; 3* vous perdez du temps à rechercher des fleurettes et à étudier ces périodes, et il le faùdroit employer à prier Dieu pour attirer sur vous sa bénédiction : 4* ces fleurs nuisent souvent aux fruits, car Tesprit de l'auditeur s'amusant à la gentillesse des paroles ne s'applique qu'à demi à la vérité des sentences •
Voici encore un précepte du père Lejeune gui le sépare complètement des Besse et des Valladier.
Quand vous parlez contre les hérétiques en chaire, ou avec eux en parti* culier, que ce soit toujours avec respect, compassion, tendresse et témoignage d'affection, leur accordant tout ce que vous pourrez, sans intéresser la. vérité. Abstenez-vous des injures, des invectives et des paroles qui ressentent le mépris.
On peut dire, il est vrai, du père Lejeune ce que nous avons dit de saint François de Sales, sa pratique, comme prédicateur, n'est pas aussi irréprochable que sa théorie ; il signale et repousse très-judiciensement des défauts dans lesquels il tombe encore plus d'une fois lui-même, tant les mauvaises habitudes de la chaire étaient tenaces. Son langage familier ne dégénère jamais en bouffonneries, mais ir n'est pas toujours exempt de trivialité; de même qu'il s'empreint quelquefois d'une certaine affectation. La répulsion très-vive qu'il manifeste dans sa doctrine pour les citations profanes ne l'empêcha, pas d'en user de temps en temps, de citer jusqu'à des discours entiers de Tite-Live, et même de recourir à la mythologie. Ses plans se ressentent aussi du pédantisme de l'école; non-seulement ils sont soumis à l'éternelle division en trois partes que subira Bossuet luimême, mais chaque point est à son tour subdivisé en trois autres ave& une uniformité un peu fatigante. Le .bon père Lejeune n'est pourtant point infatué de sa méthode : il a, au contraire , le sentiment qu'on peut parfaitement s'en passer, car il dit aux jeunes prédicateurs : «Lar méthode qui est gardée en ces sermons est pour aider la mémoire et non pour user d'artifice; car j'ai remarqué que le mouvement du
i. Saint Gbrysostome. ^