AL XVII« SIÈCLE
cependant beanconp par la précision, la justesse et fat sobriété des développexnents.
Vous voyez quelquefois, dit-il, en la boucherie deux ou trois chiens ensemble; qui ne saurait que ce sont des bêtes, penserait qu^ils sont les plue grands amis du monde ; ils se jouent ensemble, ils couchent auprès l'un de Tantre; si Ton frappe Fun, tous les autres aboient; voulez-Tons rompre tonte cette amitié apparente, faites que le boucher leur jette un os à ronger, ils ne se connoissent plus, ils grondent l'un contre l'autre, ils s'entre-battentetse mordent, comme s'ils ne s'étoient jamais vus; c'est que chacun d'eux yeut avoir toute la pièce. Telle est pour l'ordinaire l'amitié mondaine ; tant qu'il n'y a rien à partager entre deux parents ou voisms, ils sont en bonne intettigence; ce ne sont que visites réciproques, compliments, offires de service: je suis votre serviteur, disposez de moi, je vous suis tout acquis. Faites qu'il faille diviser l'hérédité du père ou de l'oncle entre deux frères, que l'un des voisins empiète tant sdt peu sur l'héritage de l'autre, il n'y a plus d'amitié ou de parentage, ce ne sont que riotes, plaintes, injures, malédictions, médisances.
Le P. Lejenne ne se contente pas de s'attaquer aux vices du cœnr humain en général , c'est un prédicateur essentiellement pratique , il a des enseignements pour tous les âges, pour toutes les conditions, pour toutes les professions. C'est ainsi qu'en 1642, préchant dans la cathédrale de Toulouse à une messe pour la rentrée du parlement , il prend bravement pour texte ces paroles du Décalogue : non furtum fades^ tu ne déroberas point, et devant cet auditoire de juges, de procureurs et d'huissiers , il annonce qu'il traitera des péchés et des fraudes qui se commettent au palais. Né lui-même en quelque sorte en pleine basoche, fils d'un conseiller an parlement, il possède à fond son sujet , et c'est avec autant de perspicacité que de franchise qu'il passe en revue tous les genres d'iniquité judiciaire; s'il arrive devant Bne vérité difficile à dire , il commence par s'excuser avec un accent de candeur qui désarme les susceptibilités : a Si nous avions, dit-il, ime fenêtre sur le cœur, selon le souhait de cet ancien , vous verriez que j'ai résisté plus de deux fois à Dien pour ne vous pas dire ceci tant j'ai de répugnance à vous le dire , et je ne vous le dirois pas ai Dieu ne m'y obligeoit , pressoit , contraignoit ', » et il le dit.
Td est le P. Lejenne, parlant. habitueUernsnt le langage familier du missionnaire, mais le parlant presque toujours avec une justesse, nne simpUcité et une dignité inconnue aux Valladier et aux Besse, et à tons les sermonnaires qui l'ont précédé. Sa prédication offre encore des taches de détail , mais elle nous prépare incontestablement à celle de Bourdaloue.
i. Sermons du père Le jeune, t. H, p. 543.
i32 DE LA PRÉDICATION
La diction dn P. Senault est d'un genre plus relevé ; il ne reste de lui à ma connaissance du moins que quelques oraisons funèbres, troi$ volumes de panégyriques des saints, et un ouvrage de morale, intitulé Traité de l'usage des passions. En étudiant sa manière dans les panégyriques qui alors ne différaient pas notablement des sermons en ce sens que les vertus particulières à chaque saint founiissaient un texte de prédication, on reconnaît que du P. Senault à Bossuet il n'y a pins guère d'autre distance que celle qui sépare le talent du génie. Otez à Bossuet son coloris et sa flamme, et vous aurez le style correct, lucide et sévère du P. Senault. Si Bossuet parle de la mort , il en parle avec bien plus de puissance, mais il n'en parle pas avec plus de justesse que le P. Senault quand il dit :
La mort nous ouvre les yeux de l'esprit en même temp§ qu'elle nous ferme ceux du corps; nous découvrons la vanité de toutes les choses de la terre quand nous approchons du tombeau ; les richesses ne nous semblent plus que d'agréables supplices, qui, sous ombre de nous flatter, nous tourmentent et nous afQigent; les plaisirs se convertissent alors en douleurs et ne nous laissent que du regret et de la honte; les honneurs, qui nous ont trompés pendant notre vie, ne nous paraissent que des illusions, et nous sommes bien persuadés en ce temps-là qu'en cherchant des dignités, nous ne cherchions que des ornements pour notre sépulcre.
n arrive parfois que le ton ordinairement calme et froid du P. Senault s'élève et s'échauffe , et l'on entend alors comme une espèce de prélude affaibli des admirables accents que trouvera Bossuet, lorsque, mettant en présence toutes les forces du monde païen et toutes les faiblesses du Christianisme naissant, il montrera dans le triomphe humainement impossible de la religion la preuve de sa divinité. Voici l'ébauche dont Bossuet fera un tableau :
La parole 'de leurs orateurs, dit Senault en parlant des païens, étoit éloquente, accompagnée d'ornements et de figures, de pompe et de majesté, et elle ne persuadoitau peuple que des choses utiles ou honorables. La puissance de leurs ministres étoit soutenue par leurs armées, et quand ils trouvoient des rebelles qui méprisoient leurs conseils, ils se servoient de leurs soldats pour les dompter et pour les punir; mais la parole des apôtres étoit simple, sans étude, sans artifice et sans beauté, et quoiqu'elle proposât le ciel pour récompense à ceux qui la recevoient, elle leur proposoit des moyens si difficiles pour l'acquérir, qu'elle leur en faisoit perdre l'espérance en même temps qu'elle leur en faisoit naître le désir. Leur puissance estoit à la vérité soutenue de la grâce de Jésus-Christ, mais la foiblesse estoit si bien mêlée avec leur force, que ces généreux athlètes ne remportoient la victoire que par leur défaite, et ne triomphoient de leurs ennemis que par la perte de leur
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propre vie. Cependant, Messieurs, douze apôtres convertissent le monde, douze agneaux vainquent une armée de loups, douze pécheurs domptent tous les monarques, et douze ignorants persuadent tous les philosophes. 0 merveille du crucifié ! ô foiblesse de la croix ! ô folie du calvaire l qui triomphent de la puissance et de la sagesse du monde.
Si la congrégation de Y Oratoire contribua puissamment aux rapides progrès de Téloquence religieuse , la compagnie de Jésus n'y resta pas non plus étrangère. Après avoir produit sous Henri IV des sermonnaires ridicules, tels que le P. Amoux , elle prépara en quelque sorte la venue de Bourdaloue, par une série de prédicateurs de plus en plus remarquables. Sans nous arrêter aux talents secondaires, nous rencontrons parmi les jésuites deux orateurs sacrés que Bossnet et Bourdaloue bnt fait oublier, mais qui ont joui d'une grande renommée et qui ont des droits à figurer parmi leurs précurseurs. Nous voulons parler du P. Claude de lingendes, et du P. Castillon. Le P. Rapin qui écrivait au milieu des triomphes de la prédication des Bossuet et des Bourdaloue, et qui ne manquait pas de goût, puisque, malgré sa robe, il admire Molière et saisit très-bien le côté faible de notre tragédie classique, par rapport à la tragédie grecque, le P. Rapin, dans ses Réflexions sur V éloquence ^ dit de Lingendes et de Castillon : « Ce sont les deux plus parfaits de tous les prédicateurs que j'aie connus en ce siècle.» Il ajoute à la vérité qu'il n'entend pas les comparer aux vivants dont il ne parlera point, mais avant de peindre la physionomie oratoire de chacun d'eux, il ne craint pas de faire la déclaration suivante ; « Quelque accomplis que paxoissent ces deux grands hommes, par ce que j'en dirai, ceux qui les ont entendus parler reconnoltront que je ne les fais pas plus grands qu'ils n'ont été *. j> Cette déclaration est accompagnée de deux portraits trèsbrUlants du P. Lingendes et du P. Castillon. Le premier nous est dépeint conime doué de toutes les qualités du grand orateur. Port, geste, visage, voix, jugement, imagination', élocution tour à tour in* sînnante et pathétique, rien ne lui manque.
Il avoit, dit le P. Rapin, ce don de persuader en touchant dans un si éminent degré, que j'ai vu des libertins qui ne pouvoient se résoudre d'aller Tentendre, dans la crainte qu'ils avoient d*étre contraints de se rendre à la force de ses raisons, car on étoit pris dès qu'on l'écoutoit. Mais rien ne parloit tant à son avantage que le profond silence de son auditoire quand il avoit fini son sermon. On voyoit ses auditeurs se lever de leurs chaises, le visage pâle, les yeux baissés, et sortir tout émus et pensifs de l'église, sans dire un seul mot, surtout dans les matières touchantes et quand il avoit trouvé lieu dé faire